Littérature

La splendeur du désarroi – sur Une forêt de Jean-Yves Jouannais

critique

En plein processus de dénazification de l’Allemagne, le non-sens de ce que l’arrêt de la Seconde Guerre Mondiale porte à découvrir se mêle au désarroi d’un voyage en terre absurde, quand point le dilemme : que faire des oiseaux chanteurs de l’hymne nazi ? Dans Une forêt, Jean-Yves Jouannais narre, en conteur, des faits insoupçonnés sous un léger voile d’irréel, en apparence.

Une forêt n’est pas un roman, vraiment pas. Ce serait plutôt une longue nouvelle, un récit, un objet ramassé dont le rythme et le style alertes des premières phrases annoncent la couleur, grise comme la cendre, mais une cendre aux reflets argentés. Son auteur, Jean-Yves Jouannais, n’est pas non plus un écrivain comme les autres. Il est aussi commissaire, critique d’art, conférencier-performeur, et il affectionne les choses, les phénomènes, les êtres médusants, ou paradoxaux, ou désastreux : les artistes et les écrivains sans œuvres, les ruines, la guerre.

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Celle qui forme l’horizon proche d’Une forêt est la Seconde guerre mondiale. Le récit commence le 22 février 1947, à Brême, plus exactement, dans la forêt de Hude, non loin de cette ville encore ravagée par les bombardements et noyée sous les décombres. La scène d’ouverture, d’une grande beauté, évoque le noir et blanc du Troisième Homme d’Orson Welles : « Nuit déjà très avancée au milieu du jour ». On sent le froid que le passé simple semble accentuer. Action. Un homme arrive en train.

Il vient de loin, il est en uniforme et semble tombé d’un conte, de Grimm, précise Jean-Yves Jouannais. N’était l’économie de l’écriture et la précision des termes, les lignes qui suivent et décrivent les lieux seraient une succession de clichés. Or c’est tout le contraire : l’écrivain embrasse la germanité, sa splendeur, son romantisme et sa modernité létale en un mouvement de phrase unique. Quelques lignes, quelques mots suffisent, des touches, des odeurs, des matières (« Dans l’air on respirait le cobalt et l’étain »).

L’homme arrivé en train est américain, en uniforme, non pas militaire de carrière mais avocat et ornithologue, dépêché là par l’armée de réserve de son pays pour superviser la dénazification de Brême et ses environs. Car les quatre occupants de l’Allemagne défaite se sont engagés à « démilitariser, décartelliser, démocratiser et dénazifier la société dans son entier ». L’entreprise est compréhensible, mér


Cécile Dutheil de la Rochère

critique, éditrice et traductrice

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