Littérature

Pas perdus à Paris – sur La Tectonique des Halles de Guillaume Marie

Critique

Un homme à vélo, rentrant du bureau, se perd soudain sur un chemin qu’il connaît par cœur. Avec ce bref récit poétique qui agit lentement, Guillaume Marie transforme l’expérience de l’égarement en art de la disponibilité : on y parcourt un Paris en forme de « géographie intime » toujours changeante et hantée.

Petit livre deviendra grand. Il suffit de l’ouvrir. Et de le lire. Il se déploie et s’étend dans le cerveau à mesure qu’il avance, à perte de vue et d’idées avec seulement soixante pages. Cet effet surprenant, « comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables » (Proust), est ce qu’on appelle l’actualisation, un concept largement développé par Yves Citton dans Lire interpréter actualiser[1].

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Un réveil de traces enfouies en nous, stratifiées, oubliées, sensations, bribes qui se mettent à vibrer à la lecture, comme vibre tout entière la toile d’araignée quand bien même je n’en effleure qu’un seul point.

C’est une sorte de lecture certes « littéraire », qui se prête volontiers au jeu des formes, mais aussi, en théorie, la potentialité de toute lecture. Et à quoi ça sert ? À être moins servile, à sortir de l’enfermement. Être un peu regardant sur nos croyances. Osera-t-on dire avec Citton et Barthes que le « texte n’est littéraire que s’il se retient de répondre lui-même » aux questions qu’il ouvre, que s’il reste entièrement disponible ? Le second livre de Guillaume Marie est en ce sens une œuvre de littérature : il aide à se décentrer plutôt qu’à se fixer, à se minoriser plutôt qu’à « devenir son propre oppresseur et son propre exploiteur » (Citton) arrimé à des certitudes.

Son narrateur est lui-même un grand actualisateur, observant et manipulant par exemple, au milieu de ses pérégrinations parisiennes, telle fin de paragraphe de Zola (dans Le Ventre de Paris). Il note : « “La couvraient de leur bruit de friture bouillante” : Voilà aussi un bel alexandrin, et composé à partir de lardons. Des lardons qui chantent. » Comme quoi l’apprentissage de la liberté que constitue l’art passe aussi par le


[1] Yves Citton, Lire interpréter actualiser. Pourquoi les études littéraires ? Éditions Amsterdam, 2017.

[2] Le Sacré et le profane, Gallimard, 1965.

Éric Loret

Critique, Journaliste

Notes

[1] Yves Citton, Lire interpréter actualiser. Pourquoi les études littéraires ? Éditions Amsterdam, 2017.

[2] Le Sacré et le profane, Gallimard, 1965.