« La douleur avalée dans un sourire » – sur trois objets littéraires de Harlem Renaissance
Un roman, une revue, un recueil de chants-poèmes : les éditions Ypsilon ont eu la belle idée de publier ou republier trois objets littéraires qui ont cristallisé un des plus grands mouvements artistiques de l’histoire des États-Unis : la Renaissance de Harlem. C’était en 1926, à New York où avaient migré de nombreux Noirs fuyant les lois Jim Crow qui sévissaient dans le Sud.

Cent ans exactement ont donc passé, cent ans d’émancipation heurtée et douloureuse que l’Amérique actuelle semble vouloir arrêter et étouffer. Mais commençons par une note joyeuse parce que cette année-là, à Harlem, ce fut le temps du jazz, du blues, du récit, d’un nouveau genre de graphisme, et d’un désir d’expression de soi et de liberté porté haut et fort.
Les trois objets publiés par Ypsilon, qui a déjà un catalogue choisi de littérature noire américaine, ont une qualité rare en ces temps de crise du papier. Ils sont beaux, imprimés sur une feuille blanc grège, et ornés de rabats dont le lettrage et la maquette s’inspirent de celles des éditions originales. Trois couleurs dominent : le noir, le blanc-craie et le rouge-rouille, celui de la latérite, cette roche à la couleur flamboyante et sourde, si caractéristique de nombreux pays d’Afrique sub-saharienne. On la retrouve au Sud des États-Unis, en Géorgie, là où la terre est riche en fer. D’où cette phrase aérienne, extraite de Canne, de Jean Toomer : « Karintha, à douze ans, était un débordement sauvage qui faisait voir aux autres ce que c’est que vivre au juste. […] Quand Karintha courait, c’était comme un bruissement d’ailes, ou celui de la poussière rouge qui fait parfois des spirales sur la route. »
Publié en 1923, ce récit-poème, Canne, précède la naissance proprement dite de la Renaissance de Harlem, signalée par la publication de la revue Feu ! en 1926. Il est facile de comprendre pourquoi il fit sensation parmi les artistes et les écrivains noirs, entre autres. Sa liberté formelle, sa qualité expérimentale et sa vitalité so
