Design

« N’importe quoi d’autre ferait aussi mal l’affaire » – sur l’exposition « Flops ?! »

Critique

Vous qui ne savez toujours pas utiliser un coupe-ongles et pestez contre les « ouvertures faciles » de l’industrie agroalimentaire, cet article est pour vous. Le musée des Arts et Métiers de Paris expose des objets « ratés » du Museum of Failure, déplie les affres des ratages publics à plusieurs têtes (ville, régie de transports, ingénieurs, etc.) et quelques œuvres de design volontairement bousillées. Où l’on apprend qu’Adam et Ève ont été un peu bâclé·es.

Quoi de plus satisfaisant que le ratage ? Rien que prononcer le mot donne l’impression d’avoir réussi. Les autres sont bien bêtes d’avoir échoué là où, indéniablement, nous aurions performé avec grâce et intelligence.

publicité

Par exemple, quand on voit à l’exposition « Flops ?! », le plat de lasagnes surgelées lancé jadis par la marque Colgate, on se dit qu’il faut s’en tenir une couche, béchamel comprise, pour n’avoir pas pensé que le seul nom du dentifrice apposé sur l’emballage donnerait un avant-goût de menthe à son contenu[1]. Et que personne ne l’achèterait.

On se presse donc à « Flops[2] ?! » pour ricaner un coup. Même si l’on serait bien en peine de dire ce qu’est une réussite, par exemple dans l’expression « réussir sa vie » (surtout si l’on ajoute : « et omnia vanitas »). Le dictionnaire ne rassure guère sur ce sujet, rappelant que « réussir » signifie d’abord avoir une issue, bonne ou mauvaise, peu importe. Dans un second temps seulement, le terme renvoie à l’idée de « résultat heureux » (selon le CNRTL). On voit où le bât blesse : le résultat d’un ratage peut être « favorable ». Ainsi pour les bonbons « Bilar » (non exposés ici) de la marque suédoise Ahlgrens : voulant fabriquer des marshmallows, les ingénieurs se plantèrent dans la texture et le produit était trop dur. Mais un employé décolla un de ces loupés du sol de l’usine, le goûta et découvrit qu’il était excellent. Depuis 1953, les Bilar sont les sucreries les plus vendues en Suède.

La seule valeur ajoutée du « Crystal Pepsi » est d’être transparent et sans caféine : car dans le monde renversé du capitalisme, moins c’est plus.

Le ratage est un sujet inépuisable, comme le note Pierre Bayard à l’ouverture de Comment améliorer les œuvres ratées ? (Les Éditions de Minuit, 2000) : « Les capacités d’échouer de l’être humain étant infinies et les modalités du ratage multiples », on ne peut pas tout dire, il faut choisir. Ajoutons que le ratage est en même temps, et par définition, très incertain. Beck


[1] Cet artefact exposé est en réalité une reconstitution fantaisiste comme l’explique son auteur, Samuel West, le responsable du « Museum of Failure », d’après des plats ayant réellement existé dans les années 1960 : deux entrées, l’une au poulet, l’autre au crabe – mais aucune lasagne en vue. Nombre d’objets de « Flops ?! » viennent de ce « musée » virtuel qui prête ses fonds.

[2] L’exposition est un remake de celle présentée à la Cité du design de Saint-Étienne il y a six ans.

[3] Les Éditions de Minuit, 1991, traduction d’Édith Fournier. Texte original Worstward Ho, John Calder, 1983.

Éric Loret

Critique, Journaliste

Notes

[1] Cet artefact exposé est en réalité une reconstitution fantaisiste comme l’explique son auteur, Samuel West, le responsable du « Museum of Failure », d’après des plats ayant réellement existé dans les années 1960 : deux entrées, l’une au poulet, l’autre au crabe – mais aucune lasagne en vue. Nombre d’objets de « Flops ?! » viennent de ce « musée » virtuel qui prête ses fonds.

[2] L’exposition est un remake de celle présentée à la Cité du design de Saint-Étienne il y a six ans.

[3] Les Éditions de Minuit, 1991, traduction d’Édith Fournier. Texte original Worstward Ho, John Calder, 1983.