Littérature

Une histoire de la violence – sur La Mort clandestine d’Hadrien Laroche

Écrivain

Ça n’est pas que l’histoire d’un grand amour adultère. Dans ce nouveau roman d’Hadrien Laroche, d’une beauté douloureuse, et comme dans le reste de son œuvre, les tragédies sont enchevêtrées avec l’histoire et les filiations. Il est juif par son père et issu de la bourgeoisie française catholique ; elle est marocaine, musulmane, elle est une femme. Dans un double journal intime se révèlent les logiques puissantes de la violence.

C’est en apparence une simple histoire d’amour. Lui, la cinquantaine, peut-être plus, une femme, trois enfants. Elle, prise dans la trentaine, peut-être un peu moins, mariée, deux enfants. Ils se rencontrent un jour à l’école libanaise et tout s’embrase. La reconnaissance de deux corps est suivie d’innombrables SMS, de coups de fil, de rencontres fugitives où ils s’épient à tour de rôle sans se croiser. Amour impossible, donc, et pour elle surtout, qui se planque loin des regards, le téléphone collé à l’oreille brûlante sur un corps émacié, pendant qu’elle emmène sa fille à la piscine ou fait les courses. Lui, qui vit seul, loin de sa famille, n’a pas besoin de se planquer.

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Il est libre, mais sa liberté ne sert à rien. Pour se voir, les amants doivent se donner rendez-vous dans des lieux publics. Il arrive qu’ils se regardent, jamais au même moment, souvent ils ne se parlent pas, surtout après que l’époux de la femme commence à la soupçonner de le tromper. « Sauf la chambre, nos rares espaces intimes étaient les parkings, les voitures et la cage de fer de l’ascenseur. Toujours géolocalisés, toujours filmés. » L’un et l’autre habitent une tour, mais s’il vient à elle, il reste à l’abri des regards. C’est elle qui le rejoint dans son appartement avec balcon, où il a choisi de s’installer dans la chambre d’enfant. Ils font l’amour, ils parlent sans cesse, le premier acte se coulant dans le second – « nous parlions encore, mais cette fois, nos corps se rapprochaient » –, le fil de la conversation et celui de la sensualité pris dans une torsade lâche et dansante interrompue par un repas, une cigarette.

Dès les premières pages, tandis que l’homme part comme à son habitude se promener le soir sur la corniche, leurs chemins se croisent et se séparent, rythmés par des notifications WhatsApp et des photos sombres où il peine à voir la figure de la femme aimée. L’homme remarque : « Ce soir-là, nous étions éloignés de quelques dizaines de mètres, pas plus. » Distance


Diana Filippova

Écrivain, Éditrice indépendante