Hommage

Jacques Dubois : mort d’un personnage

Poète et critique littéraire, Professeur de littérature

Notre ami Jacques Dubois s’est éteint le 12 février 2026, après une longue vie et carrière dédiée aux textes modernes, ouvrant des perspectives neuves à l’intersection de la rhétorique et de la sociologie. Formidable lecteur, éblouissant professeur, puis auteur à part entière, tout semblait chez lui aller de l’avant selon une démarche d’écriture et de pensée qu’il appelait « critique amoureuse ». Dont il a aussi fait bénéficier AOC.

À Michou, Bernard et Françoise Dubois

Jacques Dubois n’était pas grand lecteur de Giono, encore Jean le Bleu, recommandé un jour par un des auteurs du présent article, avait-il eu de quoi retenir l’intérêt de l’universitaire hors du commun qu’il était : resté jusqu’au dernier moment fidèle aux valeurs de décence et de combat caractéristiques des gens pas loin d’être en bas, et attentif « [aux] gestes ordinaires des vies ordinaires[1] ».

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Il est indubitable, en revanche, qu’il a aimé, par-dessus tout, les personnages féminins et que Pauline de Théus aurait eu toute qualité à prendre place, si la série s’en était prolongée, parmi les Figures du désir qu’il a dédiées à quelques-unes de ses héroïnes de prédilection (Les Impressions nouvelles, 2011). Albertine, Valérie, Christine, Séverine, Marie, Anna, Marie-Noire : les voici orphelines elles aussi, à présent que l’auteur de Pour Albertine (Seuil, 1997) et du Roman de Gilberte Swann (Seuil, 2018) a refermé son écritoire et rangé ses outils.

Le 12 février 2026, Jacques Dubois s’est éteint, à la veille de ses 93 ans, à Liège, après une longue et belle vie dévouée, sans être dévorée par eux, aux textes modernes et aux instruments qui permettent de les appréhender sous leur double aspect esthétique et social. De Balzac à Simenon et de Flaubert à Céline, pour la capture du réel à travers l’invention de langages. De Stendhal à Proust, pour y sonder l’inconscient social faufilé à travers les œuvres les plus déliées ou les plus construites. De Louis Aragon à Christine Angot, pour faire ressortir que la trame d’un vécu, quand elle se convertit en texte, dévie nécessairement du seul projet de se raconter, au profit d’un autre mentir vrai.

Éblouissant professeur de littérature, dont la diction toute particulière accompagnait la montée en subtilité du propos, avec une gestuelle qui fut longtemps propagée autour de lui par les ronds de fumée d’un minuscule cigarillo Dannemann (étudiants et professeurs pouvaient encore pétun


[1] Jean Giono, Mort d’un personnage, dans Œuvres romanesques complètes, éd. Robert Ricatte, t. iv, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1977, p. 148.

[2] Paraîtront, en ces deux directions, un ambitieux Traité du signe visuel (Seuil, 1992) et Principia semiotica : aux sources du sens (Impressions nouvelles, 2015), le premier sous la signature d’Édeline, Klinkenberg et Minguet, le second sous celle d’Édeline et Klinkenberg ; ce second ouvrage reparaît ces jours-ci en traduction anglaise. Le Groupe µ, sympathique hydre de Liège, s’est adjoint, à différents moments, le concours de plus jeunes chercheurs, tels que Philippe Dubois, spécialiste de la rhétorique du signifiant, Sémir Badir, linguiste d’obédience hjelmslevienne, Laurence Bouquiaux, philosophe des sciences, ou encore la sémioticienne Maria-Giulia Dondero. L’aventure n’est pas finie.

Laurent Demoulin

Poète et critique littéraire, Professeur en langue et littérature à l’Université de Liège

Pascal Durand

Professeur de littérature , Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège

Notes

[1] Jean Giono, Mort d’un personnage, dans Œuvres romanesques complètes, éd. Robert Ricatte, t. iv, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1977, p. 148.

[2] Paraîtront, en ces deux directions, un ambitieux Traité du signe visuel (Seuil, 1992) et Principia semiotica : aux sources du sens (Impressions nouvelles, 2015), le premier sous la signature d’Édeline, Klinkenberg et Minguet, le second sous celle d’Édeline et Klinkenberg ; ce second ouvrage reparaît ces jours-ci en traduction anglaise. Le Groupe µ, sympathique hydre de Liège, s’est adjoint, à différents moments, le concours de plus jeunes chercheurs, tels que Philippe Dubois, spécialiste de la rhétorique du signifiant, Sémir Badir, linguiste d’obédience hjelmslevienne, Laurence Bouquiaux, philosophe des sciences, ou encore la sémioticienne Maria-Giulia Dondero. L’aventure n’est pas finie.