Ses yeux couleur du rien – sur Jaune soleil d’Éric Chevillard
On se rappelle des dernières paroles ou presque de Marguerite Duras dans le testamentaire C’est tout (Éditions P.O.L., 1995), en dialogue avec Yann Andréa : « Y.A. : Elle fait quoi, Duras ? M.D. : Elle fait la littérature. » D’Éric Chevillard, on serait tenté d’écrire de même : « Il fait la littérature. » Ou bien, tout comme on peut résumer l’intrigue de La Recherche du temps perdu par « Marcel devient écrivain », on pourrait dire que le sujet de chaque récit de Chevillard est « Chevillard fait la littérature. »

Avant de se laisser prendre par la narration, toute délirante et piégeuse soit-elle, la première réaction du ou de la lecteur·ice est en effet de se dire : « Mais comment fait-il cela ? » Par quelle torsion des synapses et de la langue parvient-il à produire des objets aussi drôles que totalement fictifs, merveilleux, inexistants, bulles irisées qui éclatent de phrase en phrase au rythme d’une mitrailleuse décapitée ? Jadis, un dessinateur, faussement jaloux d’un autre, disait à propos de celui-ci : « Il a tellement de talent qu’il faudrait lui couper les doigts. »
Ça ne suffira pas pour Chevillard, car il continuerait de dicter avec les orteils ou un pinceau dans la bouche, machine de guerre déchaînée, bombe concentrée d’imagination à fragmentation – peut-être son espace-temps s’est-il dilaté il y a des milliards d’années et nous rions depuis sous sa pluie de quarks (non, pas le fromage blanc allemand) et autres particules trop primordiales pour nos pauvres cerveaux terrestres.
En plus de la littérature, Chevillard fait aussi la·e lecteur·ice. Dès qu’on veut évoquer son œuvre, on se met à parler un peu comme lui, par mimétisme, neurones miroirs, mais en raté, en moche, grimaçant – après tout, pourquoi pas : après avoir fait la Création, Dieu s’aperçut qu’il lui manquait un public pour l’applaudir et il créa Adam (puis le noya, car il ne comprenait rien, ce qui n’augure pas grand-chose de bon pour les lecteur·ices de Jaune soleil).
On avancerait vo
