Quand la langue se dérobe – sur Histoires de Samora Mâchel de Pierre Guyotat
Il y a les livres qui sont conçus de manière à être dévorés et aussitôt digérés par le lecteur, et ceux bien plus rares dont la langue vous dévore du dedans pour y laisser une empreinte pérenne – notion d’empreinte qui sera ici déterminante tant la langue de Pierre Guyotat (1940-2020), dans cet inédit certes farouchement hermétique mais décidément majeur qu’est Histoires de Samora Mâchel, porte de manière manifeste l’empreinte des mille et une langues de tous et de chacun qui ont pu le traverser dès ses mésaventures de jeune soldat à l’empathie hypertrophiée dans l’Algérie coloniale des années de guerre.

Dès les premières pages de Samora Mâchel, les récits de « bouic’ » (alias les bordels) évoquent d’ailleurs ce contexte historique, dans une pluie de références aussi bien au FLN ou au MNA (Mouvement nationaliste algérien) qu’aux miliciens français des années de collaboration ou aux « bérets blancs » de « la US Navy » fréquentant assidûment lesdits « bouics »,« tos rapatreies Texas Arizona o Chicago ac leurs cegarett’, chocolats, corn’-de-beef […] nos Leberateurs quoi » (et comme l’écrivait Guyotat en quatrième page de couverture de Prostitution, le premier de ses livres déformant la langue usuelle, paru en 1975 : « laissez faire, votre bouche se mettra à la parler », cette écriture « accentuée, rythmée, lexicalisée de toutes les langues réprimées, refoulées par la langue officielle française » afin d’y véhiculer ce que les censeurs lui avaient interdit d’écrire).
Transposées dans un univers mythologique, ce sont ces langues chargées d’archaïsmes qui traversent le texte et le malmènent en tous sens – exactement comme le corps de Samora Mâchel, « prostitué de haut vol d’origine portugaise » dont seul l’accent circonflexe distingue le patronyme du premier président du Mozambique, peut l’être d’un bout à l’autre du livre au rythme des témoignages racontant d’un accent souvent traînant son épopée dans les bouic’ du Sud de la France, de Corse ou du Maghreb, et j
