Littérature

Un herbier de mots – sur Venise, millefleurs de Ryoko Sekiguchi

Écrivain

« Tout a déjà été écrit sur Venise »… et souvent par des hommes, note Ryoko Sekiguchi au début de Venise, millefleurs. Elle va s’employer dès lors à renouveler assez radicalement cette tradition très ancienne : à partir de la découverte d’un herbier du début du XIXe siècle, elle imagine le dispositif d’une Venise florale et féminine, ouverte aux témoignages vivants de ses habitants, d’une inventivité et d’une délicatesse simplement merveilleuses.

Ryoko Sekiguchi est un cas. Japonaise installée à Paris, écrivant en français des livres inclassables, spécialiste avisée des cuisines du monde et amoureuse de l’Italie, passionnée par l’art contemporain et active sur les réseaux sociaux, autrice d’un livre sur Beyrouth et traductrice de mangas comme de Jean Echenoz, le moins que l’on puisse dire est qu’elle aime les défis. Ajoutons à cela qu’elle est publiée par les éditions P.O.L, et on aura peut-être le soupçon d’une espèce d’ultra-chic cosmopolite un peu trop poli : mais non. Ce qui frappe, c’est son goût de l’aventure et son enthousiasme d’enfant pour ce qui n’a pas encore été fait, comme si chaque entreprise – littéraire, culinaire, artistique – était un jeu à réinventer selon des règles nouvelles, et susceptible surtout de nous faire rêver.

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Son nouveau livre est très exactement conforme à cette drôle de personnalité, éprise d’abord d’originalité. Venise, millefleurs répond en effet à un cahier des charges que définissent assez explicitement les premières pages, lesquelles mettent en place, avec une sorte de douceur feutrée, presque timide dans le ton, le journal d’un livre en train de se faire. Dès l’entame, en tout cas, les choses sont claires : « Je ne suis qu’au tout début du projet, les idées flottent. D’autant que, pour ainsi dire, tout a déjà été écrit sur Venise. La pression est grande. Je ne sais pas si mon intuition est la bonne. »

Quelle est cette intuition, pour que se réalise le projet d’un livre qui revivifierait une tradition séculaire d’évocations – souvent masculines et crépusculaires – de la « Sérénissime » ? C’est le souffle initial, inédit, d’une sorte de fantôme fugace et floral : une inspiration, et une respiration tout aussitôt, qui fait surgir la possibilité d’une ville vivante, en archipel, étonnamment végétale, fidèle pourtant à son histoire très ancienne… Un tel postulat intrigue forcément, et l’astuce de Ryoko Sekiguchi est de nous faire partager ses propres interrogations


Fabrice Gabriel

Écrivain, Critique littéraire