Littérature

Désenvelopper la poésie – sur Java 1989-2006, l’anthologie

Écrivain

Faire sa fête à la poésie, c’était le programme informulé de Java. La revue aura été une respiration quand les chantres des pieds comptés sortaient des abris pour célébrer « la fin des avant-gardes ». Se regrouper comme les musiciens pour jouer et en jouer : l’anthologie publiée par ses fondateurs (Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan) témoigne que la scène poétique la plus créative se nourrit de ce qui y a mijoté.

Désinvolture, désinvolte : le mot sent bon la volte, et parfois la saine révolte au regard d’un ordre figé par les conventions, bien que sa proximité étymologique inviterait plutôt à le rapprocher de la révolution. Le terme est tardif en français : en 1677 Mme de Sévigné évoque ce que « les Espagnols appellent (…) desembuelto, ce mot me plaît » et, cent cinquante ans plus tard, la forme italienne qu’utilise Stendhal (disinvoltura) atteste de la rareté persistante du signifiant français apparu à la toute fin du XVIIIe. Ce n’est que récemment que le terme a pris une valeur le plus souvent péjorative, puisqu’il signifie au départ « être dégagé dans ses mouvements, ses manières », en lien avec le verbe espagnol dont il est issu qui désigne le fait de « désenvelopper ».

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Désenvelopper la poésie de la gangue des idées reçues, ce pourrait être une façon de programme informulé de la revue Java, qui aura été de 1989 à 2006 un laboratoire littéraire des plus ouverts, efficients et réjouissants, d’où l’on a vu peu à peu se « dégager » une poésie librement revivifiée hors de toute chapelle pour pulvériser les frontières entre écrit et oral aussi bien qu’entre prose et poésie. Créant instantanément une marge active, Java aura été une respiration salutaire sinon vitale en ces années où les chantres de la poésie à ornements floraux et pieds comptés sortaient des abris pour célébrer « la fin des avant-gardes », thème particulièrement insistant à la fin du siècle dernier.

Ce qui est sûr, c’est que « désinvolture » est un mot qui plaît beaucoup à Jean-Michel Espitallier : qui lui plaît tant qu’il l’emploie à plusieurs reprises, souvent en le faisant précéder de « une certaine » pour l’associer à l’apport pétillant de la pop culture, à contre-courant d’une poésie imbue de son ancestrale noblesse, dans le long entretien rétrospectif qui ouvre l’épaisse et passionnante anthologie Java 1989-2006. Ce fort volume de haute taille et de quelque cinq cent pages paraît dans la si bell


[1] Les derniers titres de la collection sont : Coup de chien d’Aurélia Declercq (18 mars) et, d’Yves di Manno précisément, Élagage (8 avril).

Bertrand Leclair

Écrivain, Critique littéraire

Rayonnages

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Notes

[1] Les derniers titres de la collection sont : Coup de chien d’Aurélia Declercq (18 mars) et, d’Yves di Manno précisément, Élagage (8 avril).