Littérature

Dérive verbale au comptoir – sur Le Gogol de Nicole Caligaris

Essayiste

Dans un bar, un homme éméché harangue une inconnue qu’il prend pour une juge et lui débite le récit haché de sa folie. Nicole Caligaris fait de ce monologue dérivant une arme contre les normalisations du geste littéraire – et un réquisitoire contre la pensée néolibérale qui a colonisé jusqu’au monde du livre.

Vous êtes tranquillement assise au café attendant l’heure du train, dans l’état que les cafés seuls savent produire – de vide et de pouvoir mettre fin aux ruminations de la journée, sinon de la vie.

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Vous êtes là, et quelqu’un vous tire de votre rêverie, de votre silence, vous tire par la manche en quelque sorte, pour se lancer dans un monologue infini que personne, et surtout pas le patron du café, qui rajoute régulièrement un jeton à cette logorrhée, ne saurait arrêter. Vous commencez à en prendre conscience, vous êtes la victime non-consentante d’une crise aigüe de bavardage, comme on en lit dans La Chute d’Albert Camus ou Le Bavard de Louis-René des Forêts.

C’est là la scène, presque au sens théâtral, du roman de Nicole Caligaris, Le Gogol, lorsque dans un bar, un client sans doute éméché prend à partie une personne attablée, en train d’attendre son train, qu’il prend pour une juge, à cause de son stylo et de ses cheveux blancs. Le roman sera la longue mélopée délirante du client et, en particulier la manière dont il a pu récupérer, ou subtiliser au bar Mar Cantabrico le manteau qu’il a sur les épaules.

Son récit bat la campagne, multiplie les courts-circuits et les ressassements, mais dans ces courts-circuits et ces ressassements creuse néanmoins le point nodal de sa folie, son internement, la figure de son père ou le vendredi 13 novembre 2015.

C’est là sans doute une parole qui rompt avec la ligne claire du roman, ses intrigues rondement menées, ses péripéties, pour agripper le lecteur dans un maelström de mots. Le gogol, comme on l’appelle sans doute en référence à l’écrivain russe comme le marque justement Anne Malaprade, mène « une navigation sans compas », à l’estime, prise dans la houle de l’angoisse et de la déraison.

S’il prend à tort la femme aux cheveux blancs et au stylo qu’il ne cesse d’interpeler pour une juge, c’est qu’il a intériorisé l’impératif contemporain, particulièrement vif au tribunal, de produire un récit de soi, de composer une


Laurent Demanze

Essayiste, Professeur de littérature à l'Université de Grenoble