Littérature

Ça ne peut pas continuer – sur Depuis la nuit des temps d’Emmanuelle Heidsieck

Critique

Dans un futur assez proche, après un coup d’État fasciste et une guerre civile, tout a été détruit. La nouvelle humanité prend la forme d’une zad autogérée. On cherche à y « comprendre les dérives du néolibéralisme d’autrefois (1980-2030) ». Un conte philosophique et drolatique pour mettre au point un jardin d’Eden dont il serait moins facile de tomber.

Pas depuis la nuit des temps, mais depuis un peu plus de vingt ans tout de même, Emmanuelle Heidsieck documente les souffrances du capitalisme tardif (ou n’importe comment qu’on voudra l’appeler). Chose étonnante, malgré la discontinuité apparente de ses récits – qui sont presque tous publiés chez des éditeurs différents, ce qu’on supposera être un symptôme des maux qu’elle décrit –, l’écrivaine construit un univers dont les thèmes, les obsessions, les personnages reviennent et progressent (ou régressent, selon le point de vue) dans le temps.

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Prenons par exemple Alexandre Cadassus, P-DG de la compagnie d’assurance Ganax, figure plus anxiogène qu’anxiolytique, malgré la paronymie de sa compagnie avec le célèbre médicament Xanax. Dans Il risque de pleuvoir (Seuil, 2008), Cadassus était un des ingénieurs d’un délitement mal connu (mais réel) du système de santé français. Explication dans Depuis la nuit des temps : les assureurs « avaient longtemps essayé, avec le soutien des gouvernements de droite, de créer des Sécus privées (ordonnances Juppé de 1995), d’accéder aux données de santé des assurés sociaux pour contrôler et pouvoir refuser les prescriptions des médecins, comme ce qui se passait aux États-Unis (loi Douste-Blazy de 2004). »

Hélas, Lionel Jospin avait bloqué ces tentatives. « Mais ils avaient continué et mis en place de la télémédecine pour leurs adhérents, squeezant la Sécu. » Ensuite, la Sécurité sociale remboursant de moins en moins, les opérateurs privés ont pris le relai et c’est ainsi que s’est « effectué le plus sûrement la privatisation du système », à bas bruit, par capillarité, la plupart des gens ignorant que leur « mutuelle » était désormais à but lucratif, sans plus rien de mutualiste.

Dans ce nouvel épisode de la Comédie humaine heidsieckienne, on apprend que Cadassus « gagnait dans les sept millions d’euros annuels », ce qui est assez peu comparé aux trente millions de certains patrons du CAC 40. Et aussi qu’il a piqué la femme du p


Éric Loret

Critique, Journaliste

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