Littérature

De l’art des taupinières – sur Casanova de Véronique Pittolo  

Écrivain

Casanova est sans conteste une icône de la modernité, et de ce fait intègre la collection « Icônes » des éditions Les Pérégrines. Mais que faire aujourd’hui de cette figure du consommateur sexuel ? La poète et critique d’art Véronique Pittolo s’y prend avec sprezzatura elle aussi. En provoquant sans cesse des courts-circuits entre les époques, elle trace des galeries souterraines qui viennent miner le bel ordonnancement ordinaire des choses de l’art.

Quel rapport entre l’effondrement du jeune Casanova, seize ans à peine, le 19 mars 1741, lorsqu’il doit déclamer son premier sermon, bégaie comme un ivrogne et bientôt « s’écroule de la chaire de San Samuele où il vient de recevoir les ordres mineurs », et le happening situationniste du jour de Pâques 1950, en l’église Notre-Dame-de-Paris, qui voit Michel Mourre habillé en moine dominicain s’emparer du micro et entamer « devant l’assistance médusée la lecture d’un texte sur la mort de Dieu (scandale, police, etc.) » ?

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Hé bien, disons : celui que vous voudrez. Quant à Véronique Pittolo, qui n’emploie pas l’expression, elle ne semble pas loin de soupçonner que le tout jeune Vénitien ait commis là quelque chose de l’ordre d’un plagiat par anticipation : « Je me suis souvent demandé si la chute du jeune Giacomo anticipait ce happening : Ascension, Proclamation, Descente et Déshonneur – le destin biblique de l’humanité rejoué, théâtralisé, neutralisé sous le signe de la performance. » Court-circuit ? Quelques instants, toute une histoire de l’art, en tout cas. (« Dieu est mort […] pour qu’enfin vive l’homme », s’écriait Michel Mourre à Notre-Dame – plutôt genre optimiste, au fond).

Elle n’insiste pas, cependant ; elle n’insiste jamais, de toute façon, Véronique Pittolo, préférant œuvrer par petites touches, mine de rien ou alors d’une mine volontiers facétieuse, furetant de-ci de-là, dans la masse documentaire, au hasard des rencontres, avant d’assembler des fragments qui semblent presque disposés au hasard mais vous font pourtant un tableau d’ensemble particulièrement unifié, et d’une facture tout à fait singulière — d’ailleurs, la phrase qui suit immédiatement celle que je viens de citer, après passage à la ligne, reprend un fil bien plus raisonnable, ou rassurant, en apparence : « Mais d’abord, Giacomo est un petit garçon qui saigne souvent du nez. Il sera soigné par la sorcellerie en vertu d’une médecine de superstition ».

Rassurant, en apparence uniquement


Bertrand Leclair

Écrivain, Critique littéraire

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