Théâtre

Le génie des alpages – sur Tout est calme dans les hauteurs mise en scène par Jean-François Sivadier

Dramaturge

Tout est calme dans les hauteurs, dont la traduction a récemment été rééditée, fait partie des pièces de Thomas Bernhard qu’il restait à faire découvrir en France. Dans une mise en scène fidèle à la bouffonnerie de sa troupe et à un dispositif de connivence avec le public, Jean-François Sivadier resserre cette offensive transparente contre le culte du génie allemand sur la satire d’un milieu littéraire gonflé de fatuité et ouvertement réactionnaire.

S’il semble très présent sur les scènes françaises aujourd’hui, Thomas Bernhard l’est, curieusement ou significativement, beaucoup plus par des adaptations de textes non-dramatiques[1] que par sa vingtaine de pièces de théâtre. Il est vrai qu’avec leurs monologues logorrhéiques de vers libres non ponctués avançant en variations ascendantes de boucles obsessives, celles-ci ont de quoi donner le vertige aux interprètes autant qu’aux auditoires.

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Aussi, après avoir été subitement très dominante en France au tournant des années 80/90, cette œuvre théâtrale a-t-elle fini par ne plus apparaître que comme un massif montagneux imposant au-dessus de l’horizon dont on se contente de contempler de loin et d’en bas les superbes séracs, moraines et crevasses, en se demandant si le panorama de là-haut est grandiosement métaphysique ou prosaïquement misanthropique – et si cela vaut vraiment la peine qu’on s’y aventure.

L’ascension est de toute façon notoirement réservée aux alpinistes les plus aguerris (ceux que les lieux communs du théâtre désignent comme des « monstres sacrés[2] ») dont on admirera alors l’habileté plus que la montagne elle-même à laquelle ils s’attaquent pour « la vaincre ». Et si certaines de ces pièces (Avant la retraite, Le Faiseur de théâtre ou Déjeuner chez Wittgenstein) ont été tellement parcourues et reparcourues qu’elles ressemblent à la voie normale du mont Blanc une matinée de 15 août, d’autres sont beaucoup moins balisées, soit qu’elles ont été abandonnées pour avoir été trop exposées (comme Place des héros ou Minetti) soit que, à peu près vierges, elles restent de nouvelles voies à ouvrir. C’est justement le cas de Tout est calme dans les hauteurs, écrite à la fin des années 1970 et qui n’a guère été vue en France que très remalaxée comme matière spectacle par le TgSTAN au début des années 2000[3]. Loin de constituer « encore un Bernhard », ce spectacle conçu par Jean-François Sivadier, Véronique Timsit et Nicolas Bouchaud (qui n’avaient eu


[1] Derniers exemples en date : Séverine Chavrier, Ils nous ont oubliés (adaptation de La Plâtrière), Tandem de Douai, 24 mars 2021 ; Célie Pauthe, Oui, Nouveau théâtre de Besançon, 7 octobre 2023 ; Julien Gosselin, Extinction, Domaine d’O, Montpellier, 2 juin 2023.

[2] Tels Denise Gence, Michel Bouquet, Michel Piccoli, Serge Merlin, régulièrement, ou plus récemment Dominique Valadié ou André Marcon. Bernhard écrivait originellement ses pièces pour Bruno Ganz ou Bernhard Minetti.

[3] Tout est calme (version française) par le TgSTAN (Théâtre des Bernardines, Marseille, 9 octobre 2001). La création française de cette pièce, sous le titre Maître (Théâtre Hébertot, 24 février 1995), a été à peine vue : marquée par la mort de son metteur en scène Jean-Louis Boutté le lendemain de la première, elle fut interrompue au bout d’une semaine par la maladie de son interprète Henri Virlogeux, dont ce serait le dernier rôle au théâtre. La pièce a été créée en langue originale par Alfred Kirchner (Über allen Gipfeln ist Ruh, Ludwigsburger Schloss Festspielhaus, 25 juin 1982).

[4] Jean-François Sivadier, Sentinelles (adaptation du Naufragé), TNP Villeurbanne, 3 décembre 2021 ; Nicolas Bouchaud et Éric Didry, Maîtres anciens, Le Quai, Caen, 7 novembre 2017.

[5] Il s’agit du second Wandrers Nachtlied, si vous voulez tout savoir, dont la légende veut que celui qui était encore un jeune poète, soudain étreint par l’angoisse de la mort en sentant le soir du 6 Septembre 1780 tomber sur le mont Kickelhahn, l’ait tracé au crayon sur les murs de bois de son petit garde-chasse, connu comme la Goethehäuschen, que l’on visite toujours –  si vous passez par Ilmenau : (prudent réserver).

[6] Comme l’écrit Jean-Pierre Lefebvre dans sa notice dans l’Anthologie bilingue de la poésie allemande, (Gallimard, Bibliothèque de la pléiade, 1993) où il a traduit ce poème, à vrai dire merveilleux (p. 394).

[7] Tel que Bernhard se le paie nommément et dans les grandes largeurs dans Maitres anciens (trad. G. L

David Tuaillon

Dramaturge, Critique

Notes

[1] Derniers exemples en date : Séverine Chavrier, Ils nous ont oubliés (adaptation de La Plâtrière), Tandem de Douai, 24 mars 2021 ; Célie Pauthe, Oui, Nouveau théâtre de Besançon, 7 octobre 2023 ; Julien Gosselin, Extinction, Domaine d’O, Montpellier, 2 juin 2023.

[2] Tels Denise Gence, Michel Bouquet, Michel Piccoli, Serge Merlin, régulièrement, ou plus récemment Dominique Valadié ou André Marcon. Bernhard écrivait originellement ses pièces pour Bruno Ganz ou Bernhard Minetti.

[3] Tout est calme (version française) par le TgSTAN (Théâtre des Bernardines, Marseille, 9 octobre 2001). La création française de cette pièce, sous le titre Maître (Théâtre Hébertot, 24 février 1995), a été à peine vue : marquée par la mort de son metteur en scène Jean-Louis Boutté le lendemain de la première, elle fut interrompue au bout d’une semaine par la maladie de son interprète Henri Virlogeux, dont ce serait le dernier rôle au théâtre. La pièce a été créée en langue originale par Alfred Kirchner (Über allen Gipfeln ist Ruh, Ludwigsburger Schloss Festspielhaus, 25 juin 1982).

[4] Jean-François Sivadier, Sentinelles (adaptation du Naufragé), TNP Villeurbanne, 3 décembre 2021 ; Nicolas Bouchaud et Éric Didry, Maîtres anciens, Le Quai, Caen, 7 novembre 2017.

[5] Il s’agit du second Wandrers Nachtlied, si vous voulez tout savoir, dont la légende veut que celui qui était encore un jeune poète, soudain étreint par l’angoisse de la mort en sentant le soir du 6 Septembre 1780 tomber sur le mont Kickelhahn, l’ait tracé au crayon sur les murs de bois de son petit garde-chasse, connu comme la Goethehäuschen, que l’on visite toujours –  si vous passez par Ilmenau : (prudent réserver).

[6] Comme l’écrit Jean-Pierre Lefebvre dans sa notice dans l’Anthologie bilingue de la poésie allemande, (Gallimard, Bibliothèque de la pléiade, 1993) où il a traduit ce poème, à vrai dire merveilleux (p. 394).

[7] Tel que Bernhard se le paie nommément et dans les grandes largeurs dans Maitres anciens (trad. G. L