Du roman comme jeu – sur Rien à voir de Gaëlle Obiégly
On ne fera pas aux lecteurs d’AOC l’affront de présenter une fois de plus Gaëlle Obiégly qui, à défaut d’avoir jamais, jusqu’ici, fréquenté les nobles colonnes des meilleures ventes, trace depuis le début de ce siècle une voie des plus singulières, une voie si attrayante que son œuvre n’a cessé d’attiser la curiosité de lecteurs avertis, au premier chef celle de ses pairs écrivains, las des formes fatiguées qui dominent toujours la librairie contemporaine. Cette œuvre n’a cessé dès lors de gagner en valeur symbolique tout en illustrant très librement et avec une touche résolument facétieuse une conviction revendiquée par Proust en 1919 : « C’est à la cime du particulier que l’on touche au général. »

Pour le dire autrement, cette œuvre est une ligne de crêtes. Il semble que la scène médiatique en prenne désormais la mesure, et l’on s’en réjouit, quatre ans après la parution de son onzième roman, le très envoûtant Totalement inconnu (2022), pas-de-deux ou chassé-croisé avec la mort d’une hôtesse d’accueil s’abandonnant aux voix qui l’envahissent[1]. Il faudrait évidemment citer nombre d’autres livres, autant de pierres blanches depuis Petite figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique (Gallimard, 2000), parmi lesquels Mon prochain (2013), N’être personne (Verticales, 2017) ou le court récit Sans valeur (Bayard, 2024) qui d’une certaine manière annonçait Rien à voir par son approche du geste artistique : « Nous n’avons pas à nous demander si c’est laid ou si c’est beau, à vrai dire. Le sentiment d’avoir créé quelque chose qui a de la vie est supérieur à ces deux notions de laid et de beau. Pour moi, c’est le seul critère en matière d’art. Et ce qui a de la vie ne cherche pas à devenir une œuvre d’art, cela advient. Ou pas », exactement comme un jeu se concrétise, ou pas.
Chacun l’aura noté : énumérer les derniers titres de Gaëlle Obiégly, c’est déjà déployer une conception de la littérature comme jeu avec les ambivalences, dans les pr
