Retourner à l’école ‒ sur La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel
Peut-on se permettre, en guise de préambule, un souvenir personnel ? La première fois que j’ai rencontré Yannick Haenel, il y a bien longtemps, alors qu’il avait déjà publié plusieurs livres et dirigeait une revue littéraire, et tandis qu’il m’arrivait moi-même d’écrire, c’était dans la « salle des profs » d’un lycée des Hauts-de-Seine, à la faveur de quelque affectation académique dont j’ai oublié le détail. Et il portait, je crois, le même long manteau que le héros de son nouveau roman, La solitude des professeurs est infinie …

L’expérience qu’il décrit dans ce livre, je l’ai donc partagée en partie, même si c’est d’une autre façon, chaque parcours étant singulier dans ce drôle d’univers que constitue l’enseignement dit « secondaire », en particulier pour les jeunes gens qui le découvraient naguère en région parisienne, et finiraient parfois par le quitter – une communauté diverse, mais unie souvent par quelque chose de spécial, une sorte de trouble présent au cœur du livre, et qui émeut. Yannick Haenel en parle de la sorte, dans une conversation avec une ancienne condisciple qui a choisi très tôt, quant à elle, de renoncer : « Être prof implique […] un certain amour de la gratuité ; un tel amour n’était pas du tout raisonnable, mais c’était précisément cette part de folie qui me plaisait : en échappant à la mesure, au calcul et même à l’ambition personnelle, “enseigner dans le secondaire”, comme elle disait avec un peu de dédain, rendait possible à mes yeux que quelque chose de plus grand se transmette. »
Si le livre réveille alors des souvenirs de « transmission » (la mémoire des cours et des classes), il serait dommage de le prendre pour ce qu’il n’est pas, ou alors seulement secondairement : un témoignage sur la difficulté de l’enseignement en banlieue, la dégradation des conditions d’exercice du « plus beau métier du monde », le désarroi d’une société qui semble avoir aujourd’hui abandonné tout idéal d’éducation. Bien sûr, il y a cela dans le roman,
