Littérature

Sarajevo, rouge profond – sur Les Serments trahis de Šeila Pohara

critique

Née deux ans après la mort de Tito, exilée à neuf ans quand la guerre a surgi de la colline d’en face, Šeila Pohara compose une prière romanesque à l’envers, adressée à son père mort à la guerre, à son enfance guillotinée par la haine, à la Yougoslavie disparue. Mille souvenirs où le folklore et le merveilleux se mêlent au sentiment de perte – un premier roman dont les irrégularités mêmes font la richesse.

« Ces femmes-là récitaient des prières à l’envers, » écrit Šeila Pohara à propos des sorcières que chez elle, à Sarajevo dans les années 1980, on allait consulter pour qu’elles exorcisent les enfants différents. Mais c’est ainsi qu’elle écrit, Šeila Pohara, comme si elle récitait une prière romanesque à l’envers, une prière adressée à son père mort à la guerre, à son enfance guillotinée par la haine, à la Yougoslavie disparue.

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Les Serments trahis est un récit entièrement tourné vers le passé, exaltant la nostalgie, déplorant l’exil, composé de mille souvenirs où le folklore et merveilleux se mêlent au sentiment de perte et de manque. C’est un récit qui brille d’une lueur noire.

C’est aussi ce qu’il est convenu d’appeler un premier roman. L’étiquette a beau être un fourre-tout, elle suscite un désir de découverte : vous lisez et vous écoutez, concentré, pour essayer de saisir une voix inattendue, des mots nouveaux et nouvellement agencés, un style qui naît ou ne naît pas. Celui de Šeila Pohara s’impose peu à peu, et de façon paradoxale et originale.

Paradoxale parce que la qualité principale de son récit, ce sont ses défauts de fabrication, ses répétitions qui deviennent des refrains, son désordre qui fait sa richesse, ses heurts qui lui interdisent de devenir un livre lisse et poli. Les Serments trahis est un livre fait du bric et du broc bariolé de la mémoire d’une femme qui, au fond, n’a jamais quitté la ville de Sarajevo : c’est un « voyage retour en ses entrailles ».

Originale parce que les mots de la langue serbo-croate abondent et colorent le français de Šeila Pohara d’un rouge profond et sonore. « Je voyais les gens, les choses, les chiffres et les mois en couleurs, » dit-elle, sans doute se rendre compte qu’elle reproduit ce don en écrivant dans une langue étrangère qu’elle teint à sa guise. Le récit fourmille de termes à peine traduisibles en français. Certains parce qu’ils sont trop affectueux (mon dedo et ma nena : le redoublement de la consonne


Cécile Dutheil de la Rochère

critique, éditrice et traductrice

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