Littérature

Le voyage des frères morts – sur Rouges-Truites de Pierric Bailly

Critique

L’auteur du Roman de Jim signe un polar mi-ralenti, mi-horrifique : deux fratries du Vercors, séparées par un suicide et vingt-cinq ans de silence, se retrouvent au bord d’un lac jurassien. Qui avait disparu et pourquoi ? Sous l’enquête affleure un très vieux conte de frérot et sœurette, de départs et de morts, d’inceste évité de justesse et de trouble dans l’identité. Éléments pour une analyse anthropologique.

« Le lac du village de Lac-des-Rouges-Truites, situé dans le département du Jura, est un véritable bijou naturel niché au cœur de la région de Bourgogne-Franche-Comté. Ce charmant plan d’eau semble tirer son nom de la lumière pourpre du coucher de soleil qui se refléterait sur le dos des truites qui peuplent ses eaux claires » (Jura tourisme). « Contrairement à son nom, il ne renferme pas de truites. L’origine du nom viendrait des perches qu’il contient dont les nageoires sont rouges. » (Wikipédia). « Vous connaissez le brochet ? Vous connaissez la perche ? Ces braves poiscailles raffolent de la viande humaine. Le lac des Rouges-Truites en est rempli. » (Pierric Bailly)

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Truites ou pas truites ? Il faudrait savoir – la question est certes au principe de toute fiction. Poussée à son paroxysme dans le polar, genre dont pourrait relever ce huitième récit de Pierric Bailly, si l’auteur ne préférait l’appeler « roman noir ». Et c’est vrai qu’il y a une cave dedans. On pourrait parler aussi de slow literature, comme il existe un slow cinema, tant la promenade dans le Jura, territoire fétiche de Bailly, y est agréable.

Échantillon comme du Kelly Reichardt : « Le chemin n’avait pas cessé de descendre depuis les traversées du tunnel et du viaduc, et on marchait maintenant au niveau de la Saine. Paloma a retiré son chapeau et ses chaussures, remonté son jean jusqu’aux genoux et attiré Dido et Kaya dans la rivière, sans lâcher les deux longes. Elles avançaient dans le sens du courant et dans une eau peu profonde, faisant rouler sous leurs pieds et sabots les cailloux qui tapissaient le lit du cours d’eau. Au bout d’une centaine de mètres, elles ont commencé à batifoler. C’était la première fois que je voyais un cheval, et en l’occurrence il y en avait même deux, s’amuser autant. »

Si l’on doit résumer théoriquement Rouges-Truites, on pourrait dire : c’est l’histoire d’un type qui écoute. Cédric, bientôt 40 ans, narrateur et professeur d’espagnol, écoute d’abord sa sœu


[1] On pense en particulier au début de Frérot et sœurette mais en inversant les genres : « Frérot prit sa sœurette par la main et lui déclara : « […] Viens, partons à la découverte du vaste monde. » Quand vint le jour, ils allèrent par champs, prairies, carrières et lorsqu’il plut, sœurette déclara : « Dieu et nos cœurs pleurent ensemble ! » ».

[2] On ne soupçonnera pas Pierric Bailly d’être spécialiste des miroloyia maniotes : ceci n’est que pour relever l’ancrage de Rouges-Truites dans l’anthropologie adelphique. Attention, spoiler : « … je me suis retrouvé à mêler deux hémoglobines issues de deux corps et de deux organes distincts : l’une qui venait du cœur de Leo et l’autre de l’utérus de ma sœur. » (p. 231). Le court-circuit incestueux redouté par les contes (le rapprochement, par un tiers exogène, de deux consanguins de même substance) est ici accompli symboliquement, dans le geste du narrateur, devenu le point où se mêlent la lignée de Leo et Paloma et celle de Delphine et lui-même.

Éric Loret

Critique, Journaliste

Rayonnages

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Notes

[1] On pense en particulier au début de Frérot et sœurette mais en inversant les genres : « Frérot prit sa sœurette par la main et lui déclara : « […] Viens, partons à la découverte du vaste monde. » Quand vint le jour, ils allèrent par champs, prairies, carrières et lorsqu’il plut, sœurette déclara : « Dieu et nos cœurs pleurent ensemble ! » ».

[2] On ne soupçonnera pas Pierric Bailly d’être spécialiste des miroloyia maniotes : ceci n’est que pour relever l’ancrage de Rouges-Truites dans l’anthropologie adelphique. Attention, spoiler : « … je me suis retrouvé à mêler deux hémoglobines issues de deux corps et de deux organes distincts : l’une qui venait du cœur de Leo et l’autre de l’utérus de ma sœur. » (p. 231). Le court-circuit incestueux redouté par les contes (le rapprochement, par un tiers exogène, de deux consanguins de même substance) est ici accompli symboliquement, dans le geste du narrateur, devenu le point où se mêlent la lignée de Leo et Paloma et celle de Delphine et lui-même.