Musique

Puisqu’il en vaut la peine – sur Je resterai inconnu de François Gorin

Critique

Groupe de toutes les contradictions, inassumable, merveilleux : le siècle n’a pas compté beaucoup de songwriters de la hauteur de Prefab Sprout. Aucun livre n’avait jamais été écrit sur Paddy McAloon, leader du groupe, et les musiciens de Steve McQueen avant que François Gorin ne signe un éloge très français, très délicat, sur le plus (ou quasi) anglais des groupes.

C’était l’été, une fois de plus.

Et c’est drôle comment les choses en venaient à faire chaîne, jusqu’à s’organiser en souvenir.

C’est en visionnant Backrooms, premier long-métrage malade d’un petit génie de 18 ans – Kane Parsons – capable de transformer un récit lovecraftien sur des espaces liminaires en réflexion sur les espaces non-euclidiens de la psychose mélancolique, que m’est revenue l’entière généalogie de ma propre histoire avec Prefab Sprout.

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Comme les héros de Backrooms, j’avais passé moi aussi tout l’été 1986 dans un immense magasin de meubles vide. Tous les trois jours, les parents de mes deux meilleurs copains, les frères E & G, prenaient un gros camion, le bourraient de canapés, d’armoires et de chaises jusqu’à la gorge, pour transvaser leur showroom d’un petit port de pêche de la Méditerranée à 300 kilomètres de là, en banlieue de Lyon.

Étrange été où une bande d’adolescents livrés à eux-mêmes déambula dans les pièces enchâssées d’un store qui s’évidait au fur et à mesure pour se recréer ailleurs, à l’identique et pourtant pas pareil.

Fin août, tout devait disparaître.

Durant un été, à dix ou douze, nous habitâmes donc ces lieux. Nous les hantions. Aujourd’hui, en sortant du cinéma, force est de constater que ce sont eux qui, quarante ans après, me hantent à leur tour. J’en revois le sol brut, l’éclairage néon, le mobilier qui vient à manquer, une pièce après l’autre, jusqu’à faire place nette, et qu’enfin il ne reste plus rien qu’un vieux magnétoscope, trois K7 VHS, une mini télé à antenne posée par terre et un sofa orange sur lequel on s’entassait, garçons et filles, désireux d’aller au contact. Et quand on en avait assez de revoir les mêmes trois comédies débiles, l’une ou l’un d’entre nous lançait le défi d’une partie de cache-cache dans les profondeurs non éclairées du magasin. Avec l’espoir de s’y faire embrasser.

C’est là que Belinda posa un baiser sur mes lèvres quelques jours avant de rentrer chez elle à Toulon, où elle habitait le


Philippe Azoury

Critique, enseignant à l'ECAL (Lausanne)