Cinéma

Profession décorateur – sur Moulin de László Nemes

Critique

Jean Moulin, quand il arrive à Lyon en 1942, est Jacques Martel, marchand d’art et décorateur. Fait exprès ? Le décoratif est précisément ce qui englue ce biopic de prestige, pourtant venu chercher un supplément d’âme avec le réalisateur du Fils de Saul. Mais le mainstream et le cinéma de László Nemes – deux manières d’enluminer l’horreur en sollicitant les émotions les plus primaires du public pour l’édifier – étaient faits pour se rencontrer.

Dans la passion récente du cinéma français sur les années d’Occupation, Moulin écope de la tâche délicate de passer juste après Notre salut. Et pourrait s’appeler « Des chapeaux et des ombres », tant le film exhibe son professionnalisme dans tous ses départements.

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Alors oui, il ne manque aucun bouton sur les gabardines, les couvre-chefs (feutres, képis, et bibi à voilette pour les dames du grand monde) sont portés avec style et l’image donne dans toutes les gammes de clair-obscur et de crépuscule.

Depuis la séquence d’ouverture en nuit américaine (Jean Moulin parachuté en plein marécage, au pied des Alpilles) jusqu’aux cloaques souterrains des geôles de Montluc où il finira torturé, Moulin, c’est 50 nuances de ténèbres, au cas où on n’aurait pas compris le trajet du martyr : le sauveur, étoile tombée du ciel, descendra aux enfers, mais trouvera son salut dans son mutisme sans rien céder à l’ennemi.

Alors oui, le chef opérateur Mátyás Erdély a bien travaillé. Du côté des décors et des costumes, ça a aussi bossé, c’est sûr.

Tout le monde mérite son brevet de bonne exécution, mais tout cela au nom de quoi ? Au nom d’une conception doublement rance du « cinéma de prestige ». D’abord, la plus évidente, celle de la superproduction historique (TF1 Films Production et Alain Goldman, le producteur de La Môme qui pilote l’ensemble). Inutile de mener des croisades courues d’avance sur l’aspect ripoliné et factice d’un tel cinéma.

Ce qui est plus troublant, en revanche, c’est de constater à quel point le cinéma de László Nemes vient se fondre sans encombre dans ce modèle suranné. On parle pourtant bien de László Nemes, cinéaste cultivé, cinéaste au fait de tous les débats et controverses sur la représentation des heures sombres de l’Histoire, cinéaste qui revendique même un certain élitisme, au point que ses films finissent par ressembler à une khôlle d’histoire sur les « tourments de l’Histoire européenne dans la première moitié du vingtième siècle » qui voudrait en


[1] Il faut dire qu’après le coup d’éclat du Fils de Saul (2015) auréolé du Grand Prix à Cannes et d’un score honorable (200 000 entrées) et d’un Oscar du film international, ses films suivants Sunset (2018, 40 000 entrées) et Orphelin (2025, moins de 10 000 entrées) ont fait l’objet d’un accueil critique plus tiède et sont passés de plus en plus passés inaperçus.

[2] L’ironie, sur Moulin, étant qu’il n’est même pas sûr que commercialement chacun s’y retrouve, tant le film, éprouvant et monocorde, n’est pas spécifiquement calibré pour les sorties familiales (à l’inverse du diptyque sur De Gaulle).

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Notes

[1] Il faut dire qu’après le coup d’éclat du Fils de Saul (2015) auréolé du Grand Prix à Cannes et d’un score honorable (200 000 entrées) et d’un Oscar du film international, ses films suivants Sunset (2018, 40 000 entrées) et Orphelin (2025, moins de 10 000 entrées) ont fait l’objet d’un accueil critique plus tiède et sont passés de plus en plus passés inaperçus.

[2] L’ironie, sur Moulin, étant qu’il n’est même pas sûr que commercialement chacun s’y retrouve, tant le film, éprouvant et monocorde, n’est pas spécifiquement calibré pour les sorties familiales (à l’inverse du diptyque sur De Gaulle).