Le pont des rêves perdus – sur « Moteur imaginaire »
Il faut parfois une île pour mesurer le poids d’un continent ouvrier. À Boulogne-Billancourt, entre deux bras de Seine et à l’ombre d’un méandre, l’île Seguin a longtemps ressemblé à une machine échouée, un paquebot de béton et de métal. Paradoxe d’une usine immobile qui fabriquait des automobiles auparavant des promesses de départ et des « au revoir ».

Depuis quelques semaines, les visiteurs viennent découvrir le Large, nouveau centre d’art porté par le groupe immobilier Emerige en lieu et place du fleuron industriel du XXeme siècle. Son exposition inaugurale, « Moteur imaginaire », est confiée à Cecilia Alemani. Le projet assemble la collection du groupe Renault et un ensemble d’œuvres contemporaines autour d’une question moins innocente qu’il n’y paraît : que fabriquent les machines au-delà des objets ? Des corps, des récits, des désirs, des rapports de classe et quelques illusions tenaces. Un inventaire qui prend le tour d’une mécanique de nos existences.
Enfant, je passais régulièrement en voiture devant l’île Seguin et l’usine Renault. Lors de nos retours de vacances, on arrivait par le sud de l’Île-de-France en longeant le fleuve. Il s’agissait de nous faire aimer de nouveau Paris à la veille de la rentrée. De nuit on voyait parfois passer la lumière venant d’une usine sinistre. Celle-ci passait à travers les vitres salies qui donnaient sur les lignes de production aux ombres inquiétantes. Mon père caressait avec humour et tendresse le tableau de bord de la R11 et cela nous amusait mon frère et moi. Difficile de se souvenir à quel point la « bagnole » faisait partie de la famille dans les années 90 et c’est peut-être cet imaginaire que l’exposition du Large tente laborieusement de ramener. L’histoire aussi de ce Pont qui menait vers l’île Seguin et qui a fasciné des générations de militants comme d’ouvriers, entre peur du travail, peur de sa disparition, peur des 3/8 comme de la chaîne et du blocage.
L’usine, la voiture et le paquebot
De fait, avant
