Société

Jeanne Favret-Saada : « Le retour de l’accusation de blasphème est une révolution dans notre vie publique.»

Sociologue

À quelques mois d’intervalle, entre 1988 et 1989, et à la faveur d’un film de Martin Scorsese, La Dernière tentation du Christ, et d’un roman de Salman Rushdie, Les Versets Sataniques, l’accusation de blasphème a soudainement refait actualité dans nos paisibles démocraties pluralistes. Ce fut un tournant pour l’anthropologue Jeanne Favret-Saada, qui n’a eu de cesse, depuis, d’enquêter sur ce retour de bâton religieux. AOC publie ici un entretien ironiquement refusé par la revue Terrain, pour un dossier titré « Faire taire ».

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En 2018, la revue d’anthropologie Terrain demande à Jeanne Favret-Saada de participer à un dossier sur la liberté d’expression intitulé « Faire taire » : Arnaud Esquerre l’interrogera sur ses travaux relatifs aux accusations de blasphème. Le texte est bientôt adressé à la rédaction, et le travail éditorial s’accomplit sans difficulté. Toutefois, en juillet 2019, la directrice de la rédaction transmet à Jeanne Favret-Saada dix-huit objections d’un nouveau lecteur, qui portent sur les derniers paragraphes de l’interview. Ceux-ci critiquent la version que deux anthropologues américains, Talal Asad et Saba Mahmood, ont donnée de l’affaire des dessins de Mahomet, sur laquelle Jeanne Favret-Saada a elle-même publié un livre. Selon la rédaction, tout le passage doit être réécrit, car Jeanne Favret-Saada aurait déformé les propos de ses collègues, et d’ailleurs commis quatre inexactitudes formelles. A l’examen, les inexactitudes sont introuvables, mais les objections expriment un désaccord total avec le propos de Jeanne Favret-Saada et son livre passé. Arnaud Esquerre, à qui ces courriers ont été transmis, intervient alors pour rappeler qu’elle est une lectrice particulièrement précise, et qu’il serait ironique de lui voir refuser cette interview dans un numéro spécial intitulé « Faire taire ».

Après quelques échanges de courrier, la parution de l’interview est acceptée, à la condition impérative de la faire précéder par une longue déclaration, « Fallait-il publier Jeanne Favret-Saada ? » La rédaction paraît s’y attribuer les places inexpugnables de la vérité/la science/l’anthropologie, mais elle octroie à J. F.-S. la possibilité d’exprimer son opinion – en somme, de dire des bêtises – dans un dossier consacré à la liberté d’expression. Elle refuse donc ce « chapeau », et la parution de l’interview est aussitôt déprogrammée.
Selon Arnaud Esquerre et Jeanne Favret-Saada, la revue colle aux thèses de l’école asadienne d’anthropologie de l’islam comme si elles cons


[1] L’on trouvera une analyse détaillée de cet acte de langage aux conséquences incalculables dans J. Favret-Saada, Une anthropologie des polémiques à enjeux religieux : le cas des affaires de blasphème, 2016, Société d’Ethnologie, Conférence Eugène Fleischmann, IX, pp. 16-21.

[2] Interview du 25 septembre 1988, The Observer.

[3] La loi sera, pour finir, abolie en 2008.

[4] Lisa Appignanesi et Sara Maitland, The Rushdie File, 1989, Londres, ICA, Fourth Estate, p. 44.

[5] Les Prairies Ordinaires, 2007. Rééd. Fayard, 2015.

[6] 2010, Les Editions de L’Olivier.

[7] Les sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988, Paris, 2017, Fayard, Première Partie, « Au temps des abus de droit : La Religieuse« . Voir aussi Jeanne Favret-Saada, AOC, 13 août 2018, « Une censure très politique : l’affaire de La Religieuse ».

[8] Je viens à peine d’en trouver la preuve, et c’est pourquoi je n’y ai pas fait allusion dans Les sensibilités religieuses blessées… L’abbé est vice-président du MRAP de 1962 à 1981 ; malgré son rôle dans l’affaire de La Religieuse, il deviendra l’un des présidents de l’association de 1981 à 1984. Pendant l’occupation allemande, il a été brièvement emprisonné pour avoir maintenu son mouvement de jeunesse malgré l’interdiction, mais cela ne signifie ni qu’il ait été résistant, ni qu’il ait partagé les idées de gauche des fondateurs du MRAP.

[9] Talal Asad, Wendy Brown, Judith Butler, Saba Mahmood, La critique est-elle laïque ? Blasphème, offense et liberté d’expression, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2015 (2013), p. 94.

[10] Id., p. 64.

[11] Berkeley, Townsend Center for the Humanities. La Critique est-elle laïque ? Blasphème, offense, et liberté d’expression, 2015, Presses Universitaires de Lyon.

[12] Une fois établi aux USA, Asad a ré-édité ses deux articles critiquant Les Versets sataniques sous la rubrique « Polemics » dans Formations of the Secular. Christianity, Islam, Modernity, Formations of the Secular. Christia

Arnaud Esquerre

Sociologue, Chercheur

Rayonnages

Société

Notes

[1] L’on trouvera une analyse détaillée de cet acte de langage aux conséquences incalculables dans J. Favret-Saada, Une anthropologie des polémiques à enjeux religieux : le cas des affaires de blasphème, 2016, Société d’Ethnologie, Conférence Eugène Fleischmann, IX, pp. 16-21.

[2] Interview du 25 septembre 1988, The Observer.

[3] La loi sera, pour finir, abolie en 2008.

[4] Lisa Appignanesi et Sara Maitland, The Rushdie File, 1989, Londres, ICA, Fourth Estate, p. 44.

[5] Les Prairies Ordinaires, 2007. Rééd. Fayard, 2015.

[6] 2010, Les Editions de L’Olivier.

[7] Les sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988, Paris, 2017, Fayard, Première Partie, « Au temps des abus de droit : La Religieuse« . Voir aussi Jeanne Favret-Saada, AOC, 13 août 2018, « Une censure très politique : l’affaire de La Religieuse ».

[8] Je viens à peine d’en trouver la preuve, et c’est pourquoi je n’y ai pas fait allusion dans Les sensibilités religieuses blessées… L’abbé est vice-président du MRAP de 1962 à 1981 ; malgré son rôle dans l’affaire de La Religieuse, il deviendra l’un des présidents de l’association de 1981 à 1984. Pendant l’occupation allemande, il a été brièvement emprisonné pour avoir maintenu son mouvement de jeunesse malgré l’interdiction, mais cela ne signifie ni qu’il ait été résistant, ni qu’il ait partagé les idées de gauche des fondateurs du MRAP.

[9] Talal Asad, Wendy Brown, Judith Butler, Saba Mahmood, La critique est-elle laïque ? Blasphème, offense et liberté d’expression, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2015 (2013), p. 94.

[10] Id., p. 64.

[11] Berkeley, Townsend Center for the Humanities. La Critique est-elle laïque ? Blasphème, offense, et liberté d’expression, 2015, Presses Universitaires de Lyon.

[12] Une fois établi aux USA, Asad a ré-édité ses deux articles critiquant Les Versets sataniques sous la rubrique « Polemics » dans Formations of the Secular. Christianity, Islam, Modernity, Formations of the Secular. Christia