Lee Bollinger : « Une combinaison alarmante de forces constitue désormais une menace pour la pérennité de la démocratie aux USA »
Éminent juriste, spécialiste du premier amendement et donc de la liberté d’expression, Lee Bollinger a commencé sa carrière comme assistant du Chief Justice Warren Burger, président de la Cour Suprême américaine au début des années 1970. Professeur de droit et président de l’Université du Michigan, il fut à ce titre très impliqué dans la reconnaissance de l’affirmative action, notamment à travers deux décisions historiques rendues par la Cour Suprême (Grutter v. Bollinger et Gratz v. Bollinger) en 2003, alors qu’il était entre-temps devenu président de Columbia University, ce qu’il demeura pendant plus de vingt ans.

Il analyse ici pour AOC la situation sur ce campus qu’il connaît bien, et qui fut investi ces derniers jours par la police de l’immigration à la recherche d’étudiants engagés pour la cause palestinienne. Cet entretien est aussi l’occasion, plus largement, d’apprécier au plan juridique la situation très préoccupante de la démocratie étatsunienne. SB
Quelle fut votre réaction à l’annonce par l’administration Trump des conséquentes coupes budgétaires visant Columbia University ? Est-ce une chose que vous aviez anticipée ?
Jusqu’ici chaque étape a constitué une surprise car jamais auparavant une telle stratégie d’attaque des institutions n’avait été mise en œuvre. Lorsque j’ai entendu parler pour la première fois de l’utilisation du financement fédéral comme levier pour tenter de prendre le contrôle des universités, j’ai été choqué, comme presque tout le monde – en tout cas dans une large partie de la société américaine. Des campagnes de pression similaires ont également été lancées contre des cabinets d’avocats, des entreprises, etc. Les universités ne sont qu’une des nombreuses institutions de la société désormais à faire l’objet de ce type d’attaques.
Mais y a-t-il quelque chose de spécifique dans le fait pour Trump de viser les universités ? Et, plus généralement, les institutions liés au savoir, à la connaissance ?
La perception générale, qui est dans une certaine mesure exacte, mais pas complètement, c’est que les universités ont tendance à se situer du côté progressiste ou modéré du spectre politique. De ce fait, elles peuvent être prises pour cibles en raison de différences de points de vue politiques. Il y a aussi, comme vous le savez sans doute, les questions relatives au Moyen-Orient, qui sont au centre des débats sur les campus, et Columbia a été, l’année dernière, ce que tout le monde aime à dire, l’épicentre de ces controverses. Il y a eu dans ce cadre une série de manifestations et de contre-manifestations. Il y a eu des cas d’antisémitisme, et l’administration Trump a utilisé l’antisémitisme comme une condition qui lui permet d’exercer son pouvoir sur le financement, et donc, par ce biais, sur les universités.
Cela a conduit, récemment, non seulement à la question des fonds, mais aussi à l’intrusion de la police de l’immigration sur les campus, à la recherche d’étudiants. Il y a eu au moins deux cas qui ont fait la une des journaux : celui d’un leader du mouvement, Mahmoud Khalil, et celui d’une autre étudiante, plus jeune, Yunseo Chung, qui avait simplement participé à des manifestations. Quel regard portez-vous, en tant que spécialiste du droit, des libertés publiques, sur le fait que la police agisse de la sorte sur un campus universitaire ?
C’est très compliqué. Je ne peux pas parler en profondeur ou en détail des cas particuliers, en partie parce que je n’en connais précisément pas les détails. En effet, le gouvernement n’a pas indiqué toutes les raisons pour lesquelles Khalil a été arrêté et se trouve maintenant détenu en vue de son expulsion. Ce que je peux donc dire, c’est la chose suivante. Je ne sais vraiment pas ce que Khalil est censé avoir fait. Je ne sais pas quelles sont ses positions sur la controverse au Moyen-Orient. Je ne sais pas s’il était pro-Hamas, etc. Mais ce que je peux dire, c’est que, dans la mesure où il a été arrêté et risque d’être expulsé en raison de ses opinions sur la situation au Moyen-Orient, sur Israël, sur le Hamas et ainsi de suite, cela implique immédiatement les droits du premier amendement. Il y a une longue série d’affaires concernant le premier amendement, qui remonte à un siècle, dans lesquelles la Cour suprême a estimé qu’elle devait protéger des idées dangereuses, des idées dont nous conviendrions tous qu’elles sont indignes d’être prises en considération, comme les discours racistes ou néo-nazis. Elles sont protégées jusqu’au moment où elles sont sur le point de se concrétiser en actes. Ainsi, aux États-Unis, contrairement à presque toutes les autres démocraties, nous avons un niveau de protection de la parole qui est tout à fait extrême. Pour ce qui concerne les immigrants, les détenteurs de visas et de cartes vertes, l’application de cette doctrine soulève un ensemble de questions que l’on n’a pas encore bien caractérisées. Néanmoins, je suis assez confiant pour dire que s’il s’avère que la seule plainte du gouvernement contre cet ancien étudiant est qu’il a défendu certaines positions, même s’il s’agit de positions nocives, il en résulterait presque certainement une violation du premier amendement. C’est tout ce que je peux dire à ce sujet, non pas parce que j’hésite à dire des choses, mais parce que je ne connais pas les faits, le gouvernement n’ayant pas révélé tous les motifs de son action.
Vous êtes justement un spécialiste du premier amendement, depuis le début des années 1970, vous avez beaucoup travaillé et publié à propos de cet article. Comment se porte-t-il aujourd’hui ?
Il s’agit d’une question très préoccupante. Jusqu’à présent, je dirais qu’en ce qui concerne les principes fondamentaux du premier amendement auxquels nous pensons, comme « le gouvernement ne peut pas punir les gens ou les censurer parce qu’il n’aime pas leur opinion, parce que le gouvernement pense que leur opinion est dangereuse ou offensante », la doctrine à ce sujet des juges progressistes et conservateurs est très claire : c’est protégé par le premier amendement. Aujourd’hui, on observe que plusieurs éléments tendent à saper ce principe. Le premier amendement a été inscrit dans la Constitution en 1789, dans le Bill of Rights, mais il n’a été interprété par la Cour suprême qu’à partir de 1919, il y a seulement 100 ans. Pendant longtemps, il figurait simplement dans le Bill of Rights. Mais de 1919 à aujourd’hui, il y a eu des milliers et des milliers de décisions des tribunaux et de la Cour suprême, et des gens comme moi ont pu devenir des experts du premier amendement. La quasi-totalité de cette jurisprudence concerne les mesures prises par le gouvernement pour punir des gens en raison de ce qu’ils disent. Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que le gouvernement utilise non pas la censure directe, mais d’autres leviers dont il dispose, comme le financement, pour parvenir aux mêmes fins qu’avec un acte de censure direct.
Permettez-moi donc de revenir en arrière. Comme nous le savons, le gouvernement distribue d’énormes quantités d’argent. L’une des choses qu’il peut faire est donc de dire : « nous ne vous donnerons pas cet argent si vous continuez à exprimer cette opinion ». Une autre chose qu’ils peuvent faire est de dire : « nous avons des contrats avec des milliers et des milliers d’entreprises, d’individus et d’ONG, et nous ne vous donnerons pas ces contrats si vous adoptez certaines opinions ». À l’heure actuelle, la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) sont la cible de l’administration. L’une des choses qui s’est produite, c’est que le gouvernement a déclaré qu’il n’accorderait pas de contrats à une entreprise si elle défendait ou adoptait une position sur la DEI, et il en va de même pour certaines universités. Ce que j’essaie de dire, c’est que la jurisprudence relative au premier amendement, à la liberté d’expression et à la liberté de la presse est très solide aux États-Unis, mais qu’elle n’a pas été développée pour traiter une nouvelle forme de censure, une censure implicite. Nous devons donc attendre de voir comment les tribunaux vont appliquer la jurisprudence à cette nouvelle réalité. C’est très compliqué, parce que le gouvernement a aussi le droit légitime de dire ce qu’il veut. Et s’il ne veut pas prendre position sur quelque sujet que ce soit, l’avortement ou la diversité, il est parfaitement libre de le faire. Le premier amendement le reconnaît également depuis de nombreuses décennies. Le problème, c’est que ce pouvoir dont dispose le gouvernement par le biais de financements, de contrats, de programmes, est ensuite utilisé dans la société pour effacer des positions divergentes, en ne les finançant pas, en ne leur accordant pas de contrats. Cela pourrait aussi être utilisé pour récompenser ceux qui endossent les positions du gouvernement. On pourrait presque imaginer une politique fiscale qui dirait « vous pouvez avoir un crédit de mille dollars si vous pouvez montrer que vous avez soutenu le président Trump », ce qui serait une violation claire du principe du premier amendement. Je pense qu’il s’agirait également d’une violation de la doctrine, mais ce serait nouveau et c’est ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui.
Diriez-vous qu’il existe des moyens judiciaires pour les citoyens ou les organisations de contester ce nouveau type de censure ? Existe-t-il des bases juridiques qui peuvent être mobilisées ?
Admettons que vous êtes une ONG et que le gouvernement vous a traditionnellement financé pour faire certaines choses, par exemple pour fournir des programmes alimentaires dans les zones pauvres des villes. Si le gouvernement déclare que, si vous continuez à défendre la DEI, il vous retirera votre financement, vous lui intenterez un procès, déclarant qu’il s’agit de l’équivalent d’une censure et que le gouvernement n’a pas le droit, en vertu du premier amendement, de conditionner sa subvention aux opinions de votre organisation. Il y a eu quelques affaires à ce sujet dans le passé. Je pourrais volontiers m’y attarder. Il s’agit d’un domaine sous-développé dans l’interprétation du premier amendement et qui peut amener à certaines contradictions. Il est donc difficile de dire comment cela évoluera, mais il s’agit d’un nouveau domaine d’intervention gouvernementale dans le domaine de la liberté d’expression.
Vu d’ici, en France, où la conception de la liberté d’expression est sensiblement différente, nous pensons que ce qui se passe actuellement aux États-Unis apparaît ironique à bien des égards. Avec X, Musk et sa conception libertarienne de la liberté d’expression contribuent à dégrader et détruire l’espace public, entendu comme un ensemble d’institutions sur lesquelles les gens peuvent compter. Comment percevez-vous cette ironie relative à la conception libertarienne de la liberté d’expression ?
Commençons par là : il existe deux grandes philosophies qui ont marqué la jurisprudence du premier amendement. D’une part, il y a, comme vous venez de le dire, l’idée que la liberté d’expression et la liberté de la presse consistent à empêcher le gouvernement d’intervenir sur le marché des idées, que le gouvernement est considéré comme la plus grande menace pour le libre échange d’opinions et de points de vue, et que notre véritable tâche dans une démocratie est de veiller à ce que le gouvernement n’intervienne pas. La deuxième conception estime que la première ne va pas assez loin pour créer les conditions de la qualité du discours libre, dont une démocratie a besoin pour fonctionner et s’épanouir au fil du temps. Si on suit cette idée, qu’on prend le contexte d’une salle d’audience avec un jury, on sait qu’il y a toutes sortes de choses qu’un avocat ne peut pas dire à un jury. Il existe un ensemble de règles que nous jugeons importantes, parce que le jury peut être trop biaisé par certains types de points de vue et d’informations, et nous disposons d’un ensemble de contrôles qui permettent à un jury, selon nous, d’examiner une affaire de manière objective et équitable. Nous pourrions alors extrapoler à une société et dire que si les gens sont libres de prôner le mensonge et la désinformation et que les grands médias laissent faire, nous finirons par avoir trop d’informations inexactes. Les gens seront biaisés et influencés par ces informations et il en résultera une mauvaise politique, mais aussi de très mauvais résultats pour la démocratie à long terme.
Cette philosophie ou ces deux philosophies, disons, s’inscrivent désormais dans le contexte d’une nouvelle technologie de communication, l’internet, qui amplifie les enjeux. Nous savons qu’il y a eu beaucoup d’études sur la façon dont les gens interagissent dans le domaine public s’ils utilisent les réseaux sociaux comme principale source de communication et de réception d’informations. Et nous savons que les entreprises elles-mêmes ont un intérêt commercial à garder leur attention et à le faire en alimentant des opinions extrêmes, qui, nous le savons aussi d’après des études psychologiques, ont tendance à produire de la colère de la part des gens. On assiste donc à une fracturation de l’opinion publique, à une polarisation des attitudes, et l’on s’accorde à penser que cela conduit à détériorer l’espace public et saper la démocratie. L’autre argument revient à dire que le gouvernement est le plus grand danger, qu’il faut faire confiance aux gens, que les journaux n’ont jamais été réglementés. Pour aller plus loin, je ferais valoir que nous avons déjà eu une expérience similaire. Il s’agit de la radiodiffusion. Nous étions très inquiets au sujet de la radiodiffusion et de son pouvoir de distorsion de l’opinion publique et du débat public. Nous sommes intervenus et nous avons mis en place un système de régulation dans les années 1930, que la Cour suprême a confirmé à l’unanimité dans les années 1960. Nous vivons depuis un siècle avec l’intervention de l’État dans les médias lorsque nous pensons qu’il existe un risque élevé de contrôle par des entités du secteur privé, qui mettrait en péril le débat public sur des questions d’intérêt public. Tout cela est malheureusement dans un état de stase, parce qu’il y a des points de vue extrêmement différents sur la façon de procéder et qu’il n’y a pas de réelle capacité politique pour parvenir à une résolution. Jusqu’à présent, la Cour suprême s’est saisie d’une ou deux affaires et a eu tendance à considérer que les nouveaux médias s’apparentaient davantage à des journaux qu’à des émissions de radiodiffusion. Mais il faudra voir ce qu’il en est. Le fait est qu’en même temps, on est confronté à une nouvelle forme de gouvernement, que nous pouvons appeler censure ou quasi-censure. Nous sommes également dans un contexte dans lequel une technologie de communication mine la capacité d’une société à avoir, dans la durée, un débat public de qualité sur des questions d’intérêt public. Cela peut signifier la défaite de la démocratie, mais cela peut aussi aller trop loin et favoriser un processus d’autoréalisation, dont nous sortirions renforcés et par lequel les gens comprendraient que tout cela est néfaste. Nous vivons dans une ère dangereuse.
Le contexte actuel est étrange, car comme vous l’avez dit, il y a ces deux philosophies. L’une dit que l’État est l’ennemi potentiel de la liberté d’expression, et l’autre dit que les entreprises sont également dangereuses. Mais maintenant les deux sont réunies au sein du gouvernement, puisqu’Elon Musk fait partie de l’administration…
Il s’agit d’une autre dimension que personne n’a vraiment anticipée, à savoir le moment où le gouvernement finit par contrôler les médias de masse avec un certain type d’orientation idéologique. Il y a une autre dimension du premier amendement qui est pertinente ici. Depuis les années 1970, on se préoccupe, et cela ne fait que croître, du fait que l’argent fausse les campagnes politiques et pose des problèmes dans la vie publique. La Cour suprême, depuis l’affaire Buckley v. Valeo en 1975 jusqu’à aujourd’hui, s’est montrée inflexible. Même s’il y a eu quelques déviations en cours de route, elle s’est montrée inflexible. C’est là que les juges conservateurs et progressistes divergent quant à la liberté d’expression. La majorité d’entre eux a été intransigeante sur le fait que la législature du Congrès ne peut pas réglementer les financements, sauf lorsqu’il s’agit d’une contribution directe et qu’il est alors possible d’imposer des limites. Mais si quelqu’un comme Elon Musk dépense ce qu’il veut pour soutenir ou rejeter d’autres candidats ou politiques, il n’y a rien que la société puisse faire, par le biais des institutions démocratiques, pour le limiter. Si l’on additionne ces éléments, je pense qu’il existe une combinaison alarmante de forces qui, ensemble, constituent une menace pour la pérennité de la démocratie. Comme nous parlons du premier amendement, on peut aussi mentionner un ensemble plus large de préoccupations concrètes concernant l’avenir de la démocratie, avec d’autres causes potentielles, comme la façon dont le système économique est structuré, l’émergence d’un certain type de dirigeants, etc. Mais c’est ce dont nous parlons dans le domaine de l’espace public, de l’opinion publique, qui apparaît comme l’élément critique.
Vu d’ici, cette situation singulière a poussé certaines personnes à penser que la seule façon de préserver la démocratie en Amérique, ce serait que les juristes s’en chargent. Que c’est plutôt du côté du droit que du côté de la politique qu’on trouve la solution. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que nous assistons à la prise d’une série de mesures par l’administration Trump, qui vise à aligner sur leurs cadres idéologiques les institutions traditionnelles, les institutions officielles du gouvernement et les institutions civiques. Nous avons donc constaté que le Congrès s’est aligné sur l’administration Trump. Puis nous avons vu cette administration s’en prendre à l’État administratif, en essayant d’étendre son contrôle sur la fonction publique, les fonctionnaires, etc. Dans l’organisation classique des pouvoirs, reste le judiciaire. Que va-t-il se produire dans ce type d’institutions, que vont faire les différentes courts ? Je pense qu’il est trop tôt pour le dire. Pour ma part, ayant passé toute ma vie dans le domaine du droit, j’ai confiance en cet ensemble de normes, de principes et de valeurs qui définissent le droit, et j’espère qu’il sera prêt à s’opposer, au moment opportun, aux excès des autres branches. Mais nous devons tous admettre que, de manière réaliste, cela reste une question ouverte. Ensuite, il y a la société civile, et ce que nous constatons à cet égard, comme je pense l’avoir indiqué au début, c’est un effort pour faire pression, par ces nouveaux moyens, sur les cabinets d’avocats qui ont représenté des clients et pris des positions avec lesquelles l’administration n’est pas d’accord. Nous le constatons avec les entreprises, qui se voient refuser des contrats et des habilitations de sécurité si elles prennent des positions contraires à celles du gouvernement. Nous le constatons dans les médias et maintenant, dans les universités. Quand on regarde tout cela, on se demande jusqu’où cela va aller, où la ligne sera tracée et qui la tracera, et dans quelle mesure il y aura une « contre-force » pour s’opposer à cela. Je pense que, d’une part, chaque étape constitue une sorte de choc en soi, parce que cela n’a jamais été fait auparavant par aucune administration. D’autre part, la question que tout le monde se pose est de savoir si cela ira plus loin. D’une certaine manière, dans une démocratie qui a fonctionné pendant si longtemps comme les États-Unis, je pense qu’il y a un manque d’imagination quant aux risques encourus. Nous ne pouvons tout simplement pas imaginer qu’aux États-Unis, la situation pourrait aller plus loin et, par conséquent, les gens ont du mal à s’organiser, à générer une action collective. C’est un problème, mais c’est là que nous en sommes.
Et qu’en est-il de la Cour suprême, dans sa composition actuelle ?
J’ai été façonné dans les années 1960 et 1970 aux États-Unis, soit une époque où le mouvement des droits civiques et le mouvement anti-guerre ont œuvré à briser les structures de pouvoir abusives qui rendaient la démocratie moins réelle. Le mouvement des droits civiques a aussi mis en avant le principe d’égalité et le rôle de la Constitution dans la mise en œuvre de ces valeurs. L’ère de la Cour Warren, l’ère des droits civiques, ont une influence profonde sur quelqu’un comme moi. L’une des choses les plus choquantes à mes yeux, au cours des dix ou vingt dernières années, a été la volonté des juges conservateurs de l’actuelle Cour suprême de saper, ou d’annuler explicitement les décisions majeures de cette période.
Comme, par exemple, Roe v. Wade sur l’avortement…
Roe v. Wade est une décision très importante, et la récente décision Dobbs en est une contradiction directe. J’ai parlé des lois sur le financement des campagnes électorales. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une continuation, mais je pense qu’il y a, d’un certain point de vue, un refus d’aller dans le sens de la loi. L’affirmative action, que j’ai contribué à mettre en place dans les universités depuis 50 ans a tenté de favoriser l’intégration de la société, en tenant compte de la race et de l’ethnicité, en essayant d’obtenir un corps étudiant mieux intégré.
J’ai été impliqué et j’ai directement mené et remporté ce combat juridique en 2003 : la Cour suprême a confirmé la décision. Mais juste avant que je ne quitte mes fonctions de président de Columbia, vingt ans plus tard, la Cour suprême a annulé cette décision dans son essence. Je pourrais mentionner d’autres cas où elle a fait preuve, à mon avis, d’une volonté surprenante de ne pas suivre la norme générale du précédent, soit le stare decisis. Il s’agit pour cette Cour de se détourner directement d’une jurisprudence établie un demi-siècle plus tôt, alors qu’elle faisait partie du cadre de la vie constitutionnelle américaine.
C’est donc un sujet de préoccupation. Désormais, la question est de savoir s’ils s’en tiendront à l’idée fondamentale selon laquelle la Cour est chargée d’interpréter la loi de manière objective. Qu’est-ce que cela signifie d’interpréter la loi ? Mais mettons cela de côté. Il y a quelque chose que l’on appelle le tempérament judiciaire, l’interprétation judiciaire. Seront-ils prêts à insister – comme ils en ont le droit en vertu d’une jurisprudence de longue date – pour que les autres branches se conforment à cette interprétation ? C’est donc une chose de dire que l’on annule un arrêt important de 1973. C’en est une autre de dire que l’on renonce au principe du contrôle juridictionnel, que l’on insiste sur le fait d’être les arbitres finaux de la signification du droit constitutionnel et que l’on permet à l’exécutif de faire ce qu’il veut. Je ne peux pas croire, enfin je ne peux pas me résoudre à croire qu’un juge prendrait une telle mesure, parce que c’est une mesure qui met fin à la démocratie.
Si nous revenons à l’affirmative action, comme vous l’avez dit, vous avez été très impliqué dans ce type de décisions. Avez-vous été surpris par la possibilité d’un retour en arrière ? En tant que progressiste, imaginiez-vous que ces choses avaient été mises en place pour toujours ?
En un sens, je pouvais le voir venir. Je veux dire, l’on savait que la majorité des juges conservateurs avaient de l’antipathie pour l’affirmative action. Je pense qu’il existe une argumentation pour interpréter la Constitution de sorte à ce qu’elle n’autorise pas l’affirmative action. Moi, je n’y crois pas, je m’y oppose.
Cette opposition à la logique de l’affirmative action est hélas particulièrement fréquente en France, où « la République » se gargarise de ses discours colourblind…
Oui, tout à fait. L’argument auquel il m’a toujours semblé le plus difficile d’apporter une réponse, c’est celui selon lequel nous aurions passé un siècle à essayer de faire en sorte que la société ne prenne jamais en compte la race – parce que c’est très pernicieux de le faire – et que maintenant, l’on pourrait prendre en compte la race de cette manière-ci parce que cela vise une « bonne fin ». Selon cet argument, cela aura pour effet d’ébranler le tabou, nécessaire à leurs yeux, à propos de la race.
Quand j’entends cela, la réponse que j’ai à apporter, c’est que nous vivons toujours avec des exceptions : nous vivons dans l’ambiguïté. Et il y a tant à faire dans ce domaine : pour les groupes qui ont été les victimes de toutes ces utilisations de la race, nous devrions avoir une certaine marge de manœuvre dans l’interprétation constitutionnelle. Cet argument-là, je le voyais venir, je n’ai pas été choqué. Mais je pense que c’est tragique, parce que je pense que l’affirmative action a été un véritable succès, je suis désolé de voir ce principe disparaître.
Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ces contradicteurs ne se contenteraient pas de mettre fin à l’affirmative action dans l’enseignement supérieur, mais qu’ils constitueraient un mouvement politique plus large, qui cherche à renverser toute la DEI, la politique de diversité, d’équité et d’inclusion qui est de fait lié à l’affirmative action. Ce mouvement prône non seulement l’élimination de l’affirmative action dans l’enseignement supérieur, mais aussi le renversement complet de la sensibilité publique à l’égard de la lutte contre la discrimination dans la société.
Aujourd’hui, il est largement admis, dans une partie de la société, que tout effort visant à lutter contre le racisme ou le sexisme est erroné et discriminatoire à l’égard des autres, des hommes, des Blancs, etc. Et je pense que ce large revirement, que je n’avais pas anticipé, est vraiment désastreux. Je pense qu’à un moment donné, nous en paierons le prix fort.
Peut-être pourriez-vous expliciter en quoi la DEI (pour diversité, équité et inclusion) est importante…
La DEI est devenue une catégorie à part entière. Je ne pense pas que les gens sachent exactement ce que cela signifie. Ce qui s’est passé est très simple. En 1954, la Cour suprême décide que les États ne peuvent pas pratiquer la ségrégation raciale dans les écoles. On ne peut pas obliger les enfants noirs à aller dans des écoles réservées aux noirs et les enfants blancs dans des écoles réservées aux blancs. Et cela semble tout à fait juste et évident pour nous aujourd’hui, mais à l’époque, c’était un grand pas en avant. Ensuite, pendant des décennies, nous avons essayé de dire que ce n’était pas le seul problème engendré par le racisme, qu’il fallait creuser pour l’éradiquer, parce que nous devons y faire face partout. Et d’autres groupes ont commencé à revendiquer leurs droits, les femmes en particulier, les Hispaniques, les Amérindiens, les homosexuels et les lesbiennes, etc.
Il ne fait aucun doute que l’Amérique a accordé une grande importance à l’idée d’égalité et aux groupes vulnérables et marginalisés, ainsi qu’à la manière de surmonter leurs situations. Les institutions, les entreprises, le gouvernement, y ont pris part, parce que les problèmes liés au racisme, au sexisme y persistent. Ils ont donc mis en place des bureaucraties pour tenter d’y remédier. Or, les bureaucraties ont tendance à avoir leur dynamique interne, leur propre rôle. Lorsque le meurtre de George Floyd a eu lieu, la colère des Afro-Américains a été immense, ce qui est compréhensible, car cela représentait une réalité, celle de la discrimination et de la malveillance envers les Noirs. Cela a mis en lumière une insensibilité profonde vis-à-vis des droits des Afro-Américains. Dans ce contexte, les bureaucraties de la DEI se sont développées et un mouvement est né de cette colère. Ce mouvement a dit aux Blancs, par exemple, qu’ils devaient reconnaître qu’ils étaient racistes. Il leur disait, « vous devriez reconnaître que tout ce que vous avez accompli repose sur une société systémique raciste ». Or, à mon avis, c’est allé trop loin, créant une contre-réaction dont on fait les frais aujourd’hui. Je pense donc que l’institutionnalisation, la bureaucratisation de la DEI et de certaines politiques extrêmes en son sein ont conduit à cette réaction. Mais le problème, lorsque l’on finit par rejeter quelque chose, c’est que l’on perd tout sens des proportions, et que l’on s’en sert ainsi pour renoncer à tout. Et c’est cela que je considère comme une tragédie.
J’ai peut-être une dernière question sur la langue, le langage comme cible de l’administration Trump. La lutte que l’administration mène contre la DEI passe beaucoup une attention à la langue, par une tentative de censure de tout un lexique, certains mots étant désormais littéralement « interdits ».
L’une des caractéristiques des réformes sociales et des conflits sociaux, c’est que les gens peuvent se concentrer sur le langage que nous utilisons et s’en servir comme moyen de changer notre façon de penser. Ce que je veux dire, c’est que toute réforme sérieuse d’une société – me semble-t-il – s’accompagne, ou se réalise réellement à travers la façon dont nous pensons et donc notamment à travers le langage que nous utilisons, qui reflète notre manière de penser : c’est un moyen de partager des valeurs. Le contre-mouvement qui se dessine aujourd’hui va donc dans le sens inverse. Et c’est, encore une fois, une stratégie liée à tout ce dont nous parlons. C’est-à-dire, prendre quelque chose et le rendre disproportionné, pour ensuite utiliser cette perspective disproportionnée afin d’éliminer l’ensemble.
Par exemple, la Critical Race Theory est un ensemble de travaux universitaires, un corpus d’expression sociale et politique, un ensemble d’analyses sociales et politiques, qui dit que nous devons examiner à quel point la société est infectée par le racisme, que nous devons essayer d’y faire face, essayer d’intégrer cela dans notre système éducatif et dans la manière dont nous y pensons. On peut considérer que c’est quelque chose qui mérite d’être discuté, parce qu’il est tout à fait possible que cela aille trop loin. Mais il doit s’agir d’une discussion raisonnable. Or ce n’est pas le cas des réactions qui ont consisté à dire qu’il s’agit d’un endoctrinement, d’un effort pour infliger une culpabilité à des personnes innocentes. C’est pourtant cette perspective qui s’est imposée. Et maintenant, comme vous avez commencé à le dire, il est clair dans ce type d’approche que si vous utilisez les mots de la Critical Race Theory, vous ne serez pas financés, vous n’obtiendrez plus de contrats, etc. Tout cela fait partie d’une manière d’orienter le débat sur certaines questions publiques qui ne peut tout simplement pas durer dans le temps ; ce n’est pas sérieux, c’est une manipulation politique du débat public.
Comment pensez-vous que la société civile peut désormais résister ?
J’y pense beaucoup, comme beaucoup d’autres personnes. Il y a énormément d’excellents travaux réalisés par des personnes qui réfléchissent à la manière dont nous risquons de perdre la démocratie. Quelles sont les techniques utilisées pour la mettre en danger, et comment maintenir la démocratie face à ces techniques ? J’ai passé du temps avec un groupe de chercheurs et d’universitaires pour essayer de recenser ces travaux, et ainsi, en discuter. Plusieurs choses ont été dites qui sont, je pense, importantes et utiles. Une fois que le gouvernement est rendu captif d’un seul type de point de vue, et que la démocratie telle que nous la connaissons est assiégée, la société civile et toutes les institutions dont nous avons parlé deviennent les premières concernées. Elles doivent vraiment s’organiser collectivement et réagir. C’est une évidence. Nous avons besoin de leaders dans chaque segment de la communauté, qui peuvent apporter ce sens de la proportion, ce sens du retour aux valeurs qui nous ont guidés. Je ne pense pas qu’il faille des mouvements révolutionnaires, je pense qu’il faut un retour à la raison. Et aussi que chacun puisse s’exprimer. Parce que les gens se demandent si leur voix compte. Cela peut sembler un peu faible face aux pouvoirs dont nous parlons, et pourtant je pense qu’il y a une profonde vérité là-dedans. Je pense donc qu’il faut une combinaison de leadership politique, de leadership institutionnel et d’action citoyenne. J’aimerais pouvoir dire quelque chose de plus profond, mais je crains que ce soit tout ce que je suis en mesure de vous répondre.