Culture

Mawongany : « Tout art a un impact politique et encore plus quand il intervient dans un espace colonial »

Sociologue, Historienne de l'Art, Sociologue

Au printemps et à l’été 2020, quatre statues sont déboulonnées en Martinique. Onze personnes sont incriminées et ont comparu dans un procès en novembre 2025. L’une d’elles, l’artiste et activiste Mawongany, revient sur la place de ces objets dans l’espace public martiniquais, et sur son parcours politique, écologique et culturel.

Entre mai et juillet 2020, quatre statues ont été déboulonnées en Martinique. Le 22 mai 2020, ce sont les deux statues de Victor Schoelcher, l’auteur du décret d’abolition de l’esclavage voté le 27 avril 1848, respectivement érigées à Fort-de-France (1904) et à Schoelcher (1964), qui font l’objet des premiers déboulonnages, ou déchoukaj, en créole[1]

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Le 26 juillet 2020, c’est au tour de la statue de Joséphine de Beauharnais – première épouse de Napoléon Bonaparte, Créole née à la Martinique dans une famille de colons esclavagistes – et de la statue de Pierre Belain d’Esnambuc – flibustier et premier gouverneur général des Antilles françaises en 1635. Les deux figures monumentales sont elles aussi déchaussées et mises à terre. Datées du milieu du XIXe siècle pour Joséphine et de 1935 pour d’Esnambuc, elles avaient été érigées sur la plaine de la Savane, au cœur de Fort-de-France.

Les événements du printemps et de l’été 2020, largement médiatisés et commentés jusqu’au sommet de l’État français, ont donné lieu à une longue enquête de cinq années qui a débouché sur un procès, lequel s’est ouvert le mercredi 5 novembre 2025, au sein du tribunal correctionnel de Fort-de-France. À cette occasion, onze personnes ont dû comparaître et l’audience a duré trois jours. Le verdict a été rendu le 17 novembre 2025 : deux personnes ont été reconnues coupables mais dispensées de peine, et les neuf autres ont été relaxées.

Nous avons pu nous entretenir avec Mawongany avant et après le procès – il faisait partie des onze personnes incriminées – et nous l’avons interrogé sur le projet artistique, écologique, symbolique, économique et politique de l’entame de l’espace public martiniquais dans le contexte spécifique de la postcolonie des Antilles françaises. Ce projet avait d’autant plus attiré notre attention qu’il s’inscrivait alors dans une démarche plus générale, dont les manifestations diverses et variées relèvent, entre autres, de la culture régionale traditionnelle.

Dans


[1] Le déchoukaj est un terme haïtien réapparu à la fin du régime dictatorial des présidents Duvalier père et fils et qui vient du français « dessouchage », c’est-à-dire extraire la souche après l’abattage d’un arbre. Le déchoukaj consiste, à Haïti, à détruire jusqu’à leur fondation les maisons appartenant aux notables ou bourreaux liés aux différents despotes. Le terme a été repris dans les Antilles françaises comme l’élimination d’un élément de mémoire, essentiellement des statues renvoyant à la période esclavagiste, dans le cadre d’un processus de dé-commémoration.

[2] Le chlordécone est un insecticide cancérigène et un perturbateur endocrinien, dont la persistance dans les sols pourrait durer entre 4 000 et 11 000 ans. Son usage fut interdit en métropole en 1993, et dans le monde en 2011.

[3] Les statues de Schoelcher à Fort-de-France, en Martinique et à Cayenne, en Guyane, sont celles propres à cette iconographie paternaliste.

Anne Bessette

Sociologue, Chercheuse associée au CERLIS et à PALOC

Anne Lafont

Historienne de l'Art, Directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Anaïs Roesch

Sociologue, doctorante en sociologie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, laboratoire IDHE.S

Notes

[1] Le déchoukaj est un terme haïtien réapparu à la fin du régime dictatorial des présidents Duvalier père et fils et qui vient du français « dessouchage », c’est-à-dire extraire la souche après l’abattage d’un arbre. Le déchoukaj consiste, à Haïti, à détruire jusqu’à leur fondation les maisons appartenant aux notables ou bourreaux liés aux différents despotes. Le terme a été repris dans les Antilles françaises comme l’élimination d’un élément de mémoire, essentiellement des statues renvoyant à la période esclavagiste, dans le cadre d’un processus de dé-commémoration.

[2] Le chlordécone est un insecticide cancérigène et un perturbateur endocrinien, dont la persistance dans les sols pourrait durer entre 4 000 et 11 000 ans. Son usage fut interdit en métropole en 1993, et dans le monde en 2011.

[3] Les statues de Schoelcher à Fort-de-France, en Martinique et à Cayenne, en Guyane, sont celles propres à cette iconographie paternaliste.