Cinéma

Kelly Reichardt : « Une grande partie des habitants des États-Unis ne prête aucune attention aux questions politiques »

Critique

Le dernier film de Kelly Reichardt pourrait être une variation personnelle, comme en jazz, du standard du film de braquage ou du film de cavale, avec le cambriolage raté de tableaux mené par un père de famille. Sans avoir besoin de recourir à un discours affiché, et sur fond d’années 1970, The Mastermind examine les conséquences délétères d’une indifférence à la chose politique.

Certains films de Kelly Reichardt sont situés dans le monde contemporain (Wendy et Lucy, Night Moves, Certaines femmes, le précédent Showing Up), d’autres dans des périodes historiques précises (La Dernière Piste dans l’Oregon de 1845, First Cow dans celui de 1820) mais à la sortie de chacun d’entre eux, un étrange phénomène se produit. Ils ont beau s’appuyer sur des récits assez minimalistes et extrêmement localisés, ils trouvent toujours un écho très singulier avec la situation politique du moment.

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Preuve supplémentaire avec The Mastermind. Nous sommes dans une petite ville du Massachusetts à l’automne 1970. Nixon est président. La guerre du Vietnam n’en finit plus de s’enliser et les mouvements contestataires n’en finissent plus d’être réprimés. Mais en quoi cela pourrait-il affecter le quotidien de James B. Mooney, charpentier au chômage, père de famille plutôt nonchalant. Le voilà qui s’improvise cerveau d’un improbable braquage d’œuvres d’art, lequel, on s’en doute rapidement, ne se déroulera pas comme prévu. Devant échapper à la police tout en cachant sa situation à ses proches, Mooney pourra-t-il rester indéfiniment à l’écart de son époque ? Si The Mastermind s’apparente d’abord à une variation très personnelle, à la tangente du film de braquage et du film de cavale, il examine surtout les conséquences délétères d’une indifférence à la chose politique.

Ce qui impressionne le plus dans la mise en scène de Reichardt, c’est que des questionnements aussi aigus se déploient sans avoir besoin de recourir à un discours affiché. Au contraire, le film est incroyablement délié et même délesté. Il se nourrit d’une attention aux gestes (évidemment, on pense à Bresson et Melville), aux trajectoires et aux rencontres (on pense aussi aux dérives existentielles du cinéma américain des années 1970) pour enclencher une mécanique du destin qui se refuse au romantisme convenu du « beautiful loser ». La lucidité du regard doit aussi beaucoup à la souveraineté formelle


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