Théâtre

Eddy D’aranjo : « Dans le spectacle, tout est vrai, mais rien n’est certain »

Autrice, cinéaste

Peut-on faire théâtre de l’inceste sans céder ni au spectaculaire ni au silence ? À l’Odéon, Eddy D’aranjo et sa compagnie revisitent Œdipe roi de Sophocle à la lumière d’une enquête personnelle : pied de nez et hommage à la fois au mythe fondateur de la modernité intellectuelle européenne, sous lequel on a, finalement, oublié les conséquences et la violence réelles de l’inceste.

Le philosophe trotskyste Daniel Bensaïd a écrit qu’« en politique, on peut exproprier les expropriateurs par un coup de force ou par une loi. On peut décider d’un assaut ou d’une insurrection. […] Mais on n’abolira jamais par un décret le complexe d’Œdipe[1]. » Alors, que faire de l’inceste ? Que peut l’art face à lui ? Eddy D’aranjo veut comprendre.

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Par le truchement d’une enquête à la fois personnelle et historique, et le recours à une multiplicité de registres, le metteur en scène trentenaire croit au théâtre comme moyen d’expression et instrument de pensée pour aborder cette part négative du réel – avec Œdipe roi, il tourne autour du tabou ultime, l’inceste. Comme dans le premier spectacle porté par sa compagnie, Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam, où l’œuvre du cinéaste était retraversée au filtre des questions éthiques et esthétiques que celle-ci a soulevées, il allie la fiction et le documentaire et emprunte à la psychanalyse, aux sciences sociales, à l’histoire de l’art.
Lucide, Eddy D’aranjo sait que, comme le soulignait Olivier Neveux, « une menace pèse sur le théâtre politique : le fétichisme de ses formes, l’évidence de ses dispositifs, la rengaine de ses fonctions[2]. » Le metteur en scène joue de ses ambivalences, tout en faisant preuve d’une grande prudence, choisissant sur scène comme dans la vie ses mots avec soin. Rejetant le divertissement, mais craignant d’être ennuyeux, il n’entend pas accabler mais outiller et parler, de personne à personne, de ces sujets graves, tout en défendant un irréductible désir de beauté en dépit du crime, de cette « histoire de la violence » qu’il établit – pour reprendre le titre du deuxième roman d’Edouard Louis avec lequel il entretient de nombreux points communs.
Eddy D’aranjo pointe que l’Œdipe roi de Sophocle, considéré comme « la tragédie des tragédies », constitue l’une des premières occurrences de l’inceste dans la littérature européenne. Or, ce mythe fondateur du théâtre occ


[1] Daniel Bensaïd, La Politique comme art stratégique, Syllepse, 2011, p. 116.

[2] Olivier Neveux, Contre le théâtre politique, La Fabrique, 2019, p. 190.

[3] Neige Sinno, Triste tigre, P.O.L, 2023.

Ysé Sorel

Autrice, cinéaste

Notes

[1] Daniel Bensaïd, La Politique comme art stratégique, Syllepse, 2011, p. 116.

[2] Olivier Neveux, Contre le théâtre politique, La Fabrique, 2019, p. 190.

[3] Neige Sinno, Triste tigre, P.O.L, 2023.