Cinéma

Alain Gomis : « Le sentiment d’être exclu des images est d’une grande violence »

Journaliste

L’histoire de Dao se déroule autour d’un mariage en banlieue parisienne et d’une cérémonie funéraire en Guinée-Bissau. Le nouveau long-métrage d’Alain Gomis rééquilibre le regard et permet à un village de se réapproprier son récit dans la grande histoire. Un film qui trouve les réponses de cinéma à la complexité des rapports au monde postcoloniaux de celles et ceux qui en héritent dans leur chair, mais qui concernent tous.tes et chacun.e.

La sortie le 29 avril de Dao, le nouveau film du cinéaste franco-sénégalais, est un événement par l’ampleur des enjeux qu’il prend en charge comme par l’inventivité des formes qu’il mobilise. Durant trois heures, un puissant mouvement emporte dans la circulation des émotions, des souvenirs et des manières d’être, pour soi et face aux autres, au sein d’une communauté nombreuse assemblée autour d’une famille d’Afrique de l’Ouest, en France et en Guinée-Bissau. Gloria (Cathy Correa), mère de la jeune femme qui se marie en région parisienne et fille de l’homme en l’honneur de qui a lieu une cérémonie de deuil dans un village africain, rayonne d’une luminosité exceptionnelle. À l’alternance des séquences tournées sur l’un et l’autre continent, dans deux situations – le cérémonial en mémoire du défunt et la fête du mariage –, qui chacune suscite des comportements collectifs où se distinguent des personnes filmées dans leur singularité et leur énergie propre, s’ajoute l’insertion de plans réalisés au cours d’un casting devenu une composante à part entière du film.

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Sous le signe toujours à interroger de la transmission, l’attention aux femmes, aux hommes, aux enfants, aux morts, aux pratiques rituelles ou quotidiennes fait de Dao une profonde méditation nourrie de rires et de frayeurs, de mémoire politique et de chants, de mystique et de règlements de compte familiaux, générationnels, dans les couples, entre les hommes et les femmes. Le cinéaste de L’Afrance et de Félicité signe ainsi un film qui trouve les réponses de cinéma à la complexité des rapports au monde postcoloniaux de celles et ceux qui en héritent dans leur chair, dans leurs rêves, dans leurs désirs, dans leur révolte et leurs angoisses. Enjeux immenses, et qui concernent tous et chacun(e). J-M. F.

Au début du film figure un carton où est inscrit « Dao : mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde ». D’où vient cette citation ?
C’est juste la définition canonique du Tao


[1] Rewind and Play est un film de montage réalisé par Alain Gomis à partir des images enregistrées, mais jamais diffusées, en vue d’un documentaire de l’ORTF consacré à la venue du grand pianiste lors de sa venue à Paris en 1969. Le film montre la violence des relations instaurées par ceux qui incarnent, avec une grande admiration pour Munk, le dispositif télévisuel, et la manière dont le musicien résiste aux comportements dominateurs nourris d’un rapport au monde colonialiste et raciste qui s’ignore. Rewind and Play est sorti en janvier 2022.

[2] Il revient à Jean-Louis Comolli, notamment dans Voir et pouvoir. L’innocence perdue, cinéma, télévision, fiction, documentaire (Verdier, 2004), d’avoir explicité et réfléchi la manière dont le cinéma active ce processus décrit à l’origine par l’anthropologue et psychanalyste Octave Mannoni dans Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène (Seuil, 1969).

Jean-Michel Frodon

Journaliste, Critique de cinéma et professeur associé à Sciences Po

Rayonnages

CultureCinéma

Notes

[1] Rewind and Play est un film de montage réalisé par Alain Gomis à partir des images enregistrées, mais jamais diffusées, en vue d’un documentaire de l’ORTF consacré à la venue du grand pianiste lors de sa venue à Paris en 1969. Le film montre la violence des relations instaurées par ceux qui incarnent, avec une grande admiration pour Munk, le dispositif télévisuel, et la manière dont le musicien résiste aux comportements dominateurs nourris d’un rapport au monde colonialiste et raciste qui s’ignore. Rewind and Play est sorti en janvier 2022.

[2] Il revient à Jean-Louis Comolli, notamment dans Voir et pouvoir. L’innocence perdue, cinéma, télévision, fiction, documentaire (Verdier, 2004), d’avoir explicité et réfléchi la manière dont le cinéma active ce processus décrit à l’origine par l’anthropologue et psychanalyste Octave Mannoni dans Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène (Seuil, 1969).