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Sujets liminaires

écrivain

La Seine-Saint-Denis semble souvent être le théâtre édifiant des violences, afflictions sociales, vanités des politiques publiques. Et théâtre est ici le mot juste. Œdipe est allé à Colone, cette fois il est sequano-dionysien. La Cité du Minotaure continue à dévorer ses propres enfants. Sandra Lucbert confie son deuxième texte à AOC et c’est toujours avec un sens aussi vif des dialogues qu’elle pose la question de savoir ce qui fait la consistance d’un corps politique.

1.

Adélaïde, tu m’excuses ? C’est l’appel de Maurel… tu sais, la situation.
– Philippe, enfin, évidemment ; sécurité de l’État ou selle d’agneau, c’était déjà tranché, je ravalerai mes pleurs ; que veux-tu, ce sont toujours les mêmes qu’on sacrifie.

Sourire général et de Philippe aussi, quoiqu’à demi absent – visiblement redevenu préfet de Seine-Saint-Denis, aux ordres du préfet de police Maurel. Il s’est levé brusquement, buste incliné, d’une main l’oreillette, il suit Alassane, Monsieur le Préfet de police, oui, Chez Adélaïde et Jean Salvi, Je quitte la table, accordez-moi un instant. Visage clos. La situation nous restera impénétrable ; Hélène et moi partageons des yeux ce constat mortifiant, tandis que Jean entreprend la découpe fumante des pièces de viande. Ma parole, on dirait que tu as fait ça toute ta vie, Jean ! Ah, mais je suis un transclasse, moi, mon vieux Bernard. Et tu valorises le savoir ancestral : voilà enfin un argument pour l’ascenseur social. J’accompagne des yeux les enjambées anxieuses de Philippe, craquant mon parquet lambrissé. J’ai fait signe à Alassane de le conduire au grand bureau. Le mien. Il domine Saint-Cloud ; à cette heure-ci, Paris s’y aménage dans ses lumières. Je l’imagine à l’aplomb de la ville protégée. Pas mécontente d’avoir su conserver son amitié depuis l’ENA, malgré sa demande en mariage. Du pur instinct, pourtant, ma réponse d’alors. « Philippe, souvent les places qu’on occupe décident pour nous. Mon père était énarque et colonel de la marine. T’épouser sorti de cette école et sachant ton avenir policier… Structurellement, je ne peux pas accepter. » Jamais un mot d’amertume d’avoir été éconduit. Certains hommes tolèrent les refus, quand ils sont présentés dans les règles.

– Si monsieur souhaite fumer, la boîte à cigarettes est sur la table basse.
– Merci Alassane. Pardon pour le délai, monsieur le Préfet.
– Philippe, pour commencer : si le domestique et les femmes sont sortis de la circonférence d’écoute, tu es gentil, tu laisses les manières au vestiaire.
– Entendu, Charles.
– Ensuite, l’enragé de Colone, tu me le dégages, et proprement. Comment ça, une « réquisition municipale » ? Un maire, investir un bâtiment de l’État ! Laisse-moi te dire que l’Intérieur n’a pas trouvé ça drôle non plus : on ne laissera rien passer sur les immigrés en ce moment.
– J’ai ça en tête. À gauche, l’indignation n’éclate qu’en matière d’étrangers.
– Et l’extrême droite, si on leur offre un État affaibli par l’afflux d’Africains ! Lefait est un petit connard irresponsable. Encore un de ces ambitieux qui font le jeu des extrêmes pour se faire un nom.
– Il en a déjà un.
– Pas besoin de me rappeler l’affaire du gosse sodomisé par tes services, je crois qu’on s’en souvient tous très bien. Et des réquisitoires vibrants de Lefait, encore mieux. L’aubaine de sa vie, une bavure pareille.
– On n’a jamais pu prouver que c’était un agent qui tenait la matraque incriminée.
– La force d’inertie de l’appareil d’État a ses bons côtés ; pour finir tout s’y perd. Seulement sois prévenu : cette fois tu n’as pas droit à l’erreur. Le ministre est formel : on ne fabrique pas de martyr, on rappelle à tous qui a la matraque et qui le cul. Et attention, ça doit glisser.
– Ça pourra. Le démantèlement de la planque terroriste a tempéré les ardeurs victimaires. Après encerclement du bâtiment, on prévoit l’évacuation dans quel délai ?
– Il faut un peu travailler l’opinion. Dès ce soir, on sonne les courroies médiatiques : le drame du maire radicalisé par la Cité qu’il croyait sauver, ils trouveront ça tout seuls, ça leur semblera même passionnant. Vous, à la préfecture, vous attaquez Lefait en justice : menace à l’ordre public. On fera au mieux pour accélérer le traitement de l’affaire, et dès que le verdict tombe, tu évacues. Il a voulu mettre un pied dans la porte, il découvrira l’amputation pour raison d’État.
– Le cordon immobilisera pas mal d’hommes, et pendant un moment.
– Il le faut : on reste légalistes, seuil d’airain. On joue la statue du commandeur. Lefait est loin d’être idiot, c’est le talisman des maires frondeurs et la coqueluche des réseaux, on doit lui foutre un chiffon dans la gorge.
– C’est un tribun d’exception.
– Mais je sais ! Ah, le petit con ; certainement, le pouvoir de nuisance oratoire, il l’aura exercé. C’est tellement facile, de nier la réalité économique pour jouer les libérateurs. Tout de même : la cour des comptes qui le place sous ta tutelle, ça ne lui a pas suffi !
– Ça l’a échauffé. Il cherche l’affrontement public avec moi.
– Il lui reste des protections ?
– Seulement Twitter.
– Ce déversoir, évidemment. Question bruit, on va mettre BFM, LCI, C’News et France Info sur le coup, pas besoin de les pousser, ils remâcheront l’édile jusqu’à le recracher. Le héros municipal n’aura plus pour briller que La Gazette des communes. Les autres maires des états généraux sont derrière lui, j’imagine ?
– Non, ça non : il a désavoué le Plan Banlieue.
– Le leur ? « Le grand plan de sauvetage » ?
– Celui-là même, pas assez audacieux pour Lefait, trop pour l’exécutif.
– Attends : ces états généraux, Lefait les a lui-même créés, non ?
– En effet.
– Il s’est passé quoi ? Il a été renversé ?
– Du tout : il s’est retiré avec fracas, il « ne s’abaissera pas aux faux semblants du consensus républicain ».
– Et il se mêle de politique !
– La vidéo de son discours a hélas beaucoup tourné. Elle s’appelle « L’Incorruptible ».
– Il y dit quoi ? Que je m’épargne le retour de Robespierre sur Youtube.
– Que les plans banlieues ritualisent l’exclusion des populations qui y vivent. Qu’ils sont une grande cérémonie sacrificielle reconduisant leur statut d’exception sous couvert de vouloir y remédier. Il dit que c’est l’État colonial aménagé en métropole.
– Carrément. Les colonies.
– Ça peut marcher.
– Faut se sentir les épaules.
– Il a une certaine estime de ses forces.
– Je comprends mieux pourquoi le garde des Sceaux m’a parlé d’hagiographie. Il est prêt à tout cet homme, si on ne lui brise pas les reins intégralement, on le sanctifie.
– Je crois aussi.
– Tu sais ce qui reste à faire, Philippe. On ne plaisante pas avec les hommes providentiels.
– Dans le communiqué, je parle aussi des risques sanitaires et sécuritaires qu’il fait prendre à la population, déjà fragilisée, des travailleurs immigrés ?
– Évidemment, on ne lui laisse surtout pas le monopole des bons sentiments. Mais roule aussi le tambour.
– Violences et dégradations en réunion ? Danger pour l’ordre public ?
– Ajoute : infraction aux lois républicaines, garantes de etc.
– À strictement parler, la double lecture de la loi est possible. Un maire peut réquisitionner en situation de péril pour ses habitants.
– Il ne peut pas réquisitionner la propriété de l’État : risque de sédition. Et puis, il y a habitant et habitant, ça, ça doit affleurer dans les esprits. Débrouille-toi pour que l’AFPI apparaisse comme un lieu consacré – propre, aux normes, pris dans la planification raisonnée de l’État – qui défend l’intégrité de la cité.

Le parquet tremble, Alassane ouvre la porte du salon sur Philippe tendu, Il doit nous laisser, la situation, c’est regrettable, il est confus, Il aurait tant voulu faire honneur à mon dîner, mais hélas, En tout cas,

– Adélaïde, ton bureau… ce surplomb, c’est la place d’un dieu.
– Je l’usurpe chaque jour.
– Par usurpation et perfection, j’entends donc la même chose.
– Philippe, tu ne partiras pas sans avoir goûté le sorbet au mâcha. Dis-lui, Hélène.
– C’est simple, Philippe, ce sorbet est une obligation de service. Nous dire un mot de la situation aussi.
– Je suis une source classée Défense, Hélène. Cela dit : à toi seule, sur consignes d’en haut, j’ai une ou deux choses à transmettre, si Bernard m’autorise à t’accaparer le temps d’un trajet ?
– Fais, fais.
– Ah non, ne nous inflige pas un conciliabule avec la présidente de l’Audiovisuel public, c’est d’une perversité révoltante, Philippe.
– Mais oui : tu as ma parole d’hôtesse qu’il n’y aura pas de fuite si tu en parles ici.
– Alassane, mon manteau et celui de madame, s’il vous plait.
– Un indice, au moins, Philippe, allons ! Le lieu ?
– La Cité du Minotaure.

Hélène en laisse tomber le bras qu’elle s’apprêtait à passer dans sa manche d’alpaga :

– Encore ? Moi qui croyais que les chaines publiques allaient enfin avoir du neuf.
– Tu auras de l’audience, à défaut.
– Ce sera aussi une forme de nouveauté.
– Très drôle, Bernard.
– Cette Cité est une production oscarisable depuis sa création.
– Ce qu’on dit des vieilles casseroles.
– Bernard, Jean, arrêtez ça, ces pauvres gens… La matraque, c’était là-bas, n’est-ce pas ?
– Hélas oui. Bonne soirée à tous. On se voit pour La Traviata, en huit ?
– Attends Philippe, je vous raccompagne.
– Bien essayé, Jean, mais tu ne sauras rien de plus !

Nous verrons, nous verrons. Jean écarte Alassane, et, offrant son bras à Hélène, s’engage à ses côtés dans le couloir : Dis-moi Hélène, un manteau pareil, ça ne fait pas grincer les dents de la fonction publique ? Tu ne crains pas de te le faire braquer dans les couloirs de Radio France ? Je les entends rire, bientôt des éclats lointains, je me tourne vers Bernard, Un cognac ? Quelle question !

– Ah il est bon, il est très bon, c’est parfait pour l’égalité de traitement de mes artères tout ça. Non, réellement, cette Cité… c’est désastreux depuis l’origine, non ?
– Un classique: l’État n’avait pas les moyens d’entretenir ce qu’il a commandé… et maintenant, une commune qui a tous les problèmes du monde, dramatiquement surendettée, sous tutelle préfectorale, la totale. Jean nous en dira plus, c’est un de ses dossiers, tu sais qu’il est référent sur le Grand Paris en ce moment ?
– Il doit faire de la pédagogie économique en continu, le malheureux.
– On ne peut mieux dire. Tous les jours, redire à des élus locaux et des rapporteurs pourquoi le Grand Paris ou les Jeux Olympiques sont, eux, de première nécessité, constituent un impératif de grandeur pour l’État français, une manne d’investissement, que cet argent-là doit être dépensé… Mais que leurs problèmes de petite trésorerie…
– C’est pourtant du bon sens.
– Le réalisme est une vertu inconfortable, il est bien plus agréable de se raconter que de terribles injustices sont commises chaque jour.
– Ah, ça, nous sommes très très méchants, nous, les technocrates.
– Et scandaleusement privilégiés. Méchants et privilégiés, sois complet s’il te plait, ne te cache pas derrière ton petit doigt.
– Une vraie caste : toutes nos décisions visent à assurer notre situation. Les mesures d’économie, par exemple : avoir un budget équilibré, ça rime à quoi, sinon à escroquer les honnêtes gens ?
– Pour ne rien dire de la discipline imposée par les équilibres macro-économiques.
– C’est tout simplement révoltant. Vraiment, Adélaïde, il faut qu’on arrête de se comporter si mal, de vouloir la croissance et le plein emploi. Ça suffit maintenant, cette tyrannie infâme.
– Reste qu’il y a certains détails choquants, si tu y réfléchis bien. Par exemple, les tickets pour La Traviata, Jean et moi, nous les avons eus à moitié prix : eh bien, en toute lucidité, ce n’est pas normal. Je suis désolée, nous ne devrions pas bénéficier de ce genre de facilités, alors que ces gens-là sont privés de la beauté la plus élémentaire. Et je dis ça par pragmatisme, cela interdit tout espoir d’amélioration sociétale. On ne les hissera jamais à des préoccupations élevées si on n’élargit pas leur panel d’expériences intérieures.
– Oh je ne sais pas si ça suffirait, les classes populaires sont d’un immobilisme sidérant. C’est le peuple enfant, quand même, s’accrocher comme ça à l’État nourricier.
– Oui, je reconnais. Ne pas arriver à se dire que le service public se transforme, que ce n’est pas dramatique, mais juste différent… Enfin évidemment, comme je suis directrice générale d’Axa, j’ai plus d’insight que le citoyen lambda sur les transformations en cours. À leur décharge, l’illettrisme économique ne les aide pas à progresser.
– Ah, Jean, te voilà ! Tu as mis le temps : as-tu tiré quelque chose de Philippe ?
– Non, évidemment. Mais ça promet de toute façon. La Cité du Minotaure, en soi… C’est une catastrophe d’aménagement tellement décoiffante qu’on pourrait parler de lapsus du pouvoir.
– Pourquoi, elle ressemble à quoi, finalement, cette Cité ?
– Tu n’as jamais entendu parler du labyrinthe le plus coûteux de la Ve République ?
– J’ai l’impression qu’il y en a pas mal en lice pour le titre. Ça dirait quoi, le lapsus ?
– « Torturons les pauvres et les immigrés puisqu’ils se reproduisent sans considération pour les caisses de l’État.»
– Enfin, Jean, arrête avec tes fantasmes machiavéliens.
– Pardon Adélaïde, mais c’est documenté. Le Minotaure, ça sort de terre à la fin des années soixante à cause de l’expansion trop rapide de la capitale. L’État achète une plaine agricole à vingt-cinq kilomètres de Paris et lance un appel d’offre pour fabriquer ex nihilo une Cité de quatre mille logements… évidemment destinée aux « plus démunis ». Or, à ce moment-là, on est en plein désenchantement des grands ensembles, on a compris que c’étaient des incubateurs de violence. Personne n’assumera en conscience de refaire des tours. Pas plus d’ailleurs que les dérives fonctionnalistes de Le Corbusier. Il faut une Cité du bonheur par d’autres moyens.
– Ah, tu vois bien, pas de grand méchant aménageur !
– Attends la suite. L’architecte urbaniste ambitieux – et certainement sincère – se creuse donc : comment intégrer les contraintes de son champ et rendre communauté, dignité et liberté aux « plus démunis » ? Réponse : en créant des lieux sans géométrie, réfractaires à toute fonctionnalité, qui puissent selon lui favoriser l’introspection et l’imagination.
– Mais de tels lieux n’auraient pas de forme….
– Ou alors celles de la nature.
– Il a trouvé une solution dans la culture. Comme son nom l’indique, la Cité du bonheur a été conçue selon le mythe du minotaure.
– Tu veux dire : littéralement ? Les gens du Minotaure vivent dans un labyrinthe ?
– Mais oui Bernard ! La Cité s’organise en îlots, les boucles mènent à des cours et des coursives en impasses. Vue du ciel, la forme est sans ambiguïté.

Je manque casser ma tasse en la posant d’un coup :

– Mais c’est d’une cruauté…
– … Oh je crois que c’est inconscient, vraiment. Dans un document de l’INA, on entend l’architecte commenter son œuvre, il explique qu’il a conçu ses plans depuis le regard d’un dieu bienveillant. Que seul le surplomb permet de saisir le sens de son travail, son effort pour sortir des logiques urbaines pernicieuses.
– Enfin, personne n’associe le labyrinthe à la libération de l’imaginaire, si ? Plutôt même à l’angoisse et l’étouffement. Et surtout… ce mythe-là ? Parce que l’histoire du Minotaure, nous sommes bien d’accord, elle est particulièrement sinistre ?
– À la fin Thésée tue le monstre, tout de même, Adélaïde.
– Oui, Bernard, mais sauf erreur, Thésée n’est pas dans les plans d’urbanisme. Tandis que Dédale l’est, puisqu’il est l’architecte chargé de construire…
– … une prison pour un monstre.
– La suite des déductions nous emmène loin.

Nous restons un moment silencieux.

– C’est vertigineux, car…
– … Bernard, ne surenchéris pas !
– Ah non, Adélaïde, laisse-le parler. Vas-y Bernard, j’attends, moi.
– Dans le mythe, pour autant que je me souvienne, le monstre incarne l’illégitimité du pouvoir de Minos. Le trône de Thèbes, il ne l’a pas obtenu par mérite personnel ou selon l’usage, mais grâce à Poséidon, en lui promettant le sacrifice d’un taureau blanc. Seulement, Minos est avide, il veut tout garder pour lui, et une fois roi, il escamote le taureau blanc et en sacrifie un autre au dieu. Bien entendu, Poséidon se venge : il inspire à l’épouse de Minos une passion furieuse pour le taureau qui lui revenait. Le minotaure, « le taureau de Minos », c’est le monstre dont elle accouche après l’accouplement, et Minos, désormais, devra faire avec : le monstre est indissociable de son règne. Il doit le nourrir en ponctionnant Athènes chaque année en jeunes gens.
– Et dans l’histoire, ce sacrifice ne prend fin qu’avec la mort du monstre.
– Ou avec la fin du joug imposé à Athènes, Adélaïde, ça dépend du point de vue.

2.

– Bonjour à tous, bienvenus pour la suite du direct actu. Pour ceux qui nous rejoignent : la Cité du Minotaure fait encore une fois la une de l’actualité, et nous sommes en direct depuis Colone avec notre envoyée spéciale Elise Cadouin. Également sur ce plateau pour commenter la situation : Solange Vidal-Guégnon, spécialiste des normes de sécurité urbaine, Bertrand Creuzet, commandant de police en retraite, et Michel Vieu, membre fondateur des Analystes politiques responsables.
On commence par faire le point avec vous, Elise. Vous êtes au cœur de l’action depuis six heures tapantes, pouvez-vous nous donner une idée de la situation ?
– Eh bien, Pierre, tendue, la situation est tendue. Nos téléspectateurs peuvent le constater : pour les familiers de l’avenue Jean-Jaurès, l’ancien AFPI, organisme de formation professionnelle d’État, présente ce matin un aspect stupéfiant. Ces quinze mille mètres carrés de bureaux, inemployés depuis dix ans, sont en état de siège. Derrière moi, vous le voyez, plusieurs fourgonnettes d’intervention encadrent les lieux, et des CRS ont pris position autour des bâtiments. Clairement, ce retour des forces de police, à si peu de distance du terrible précédent d’intervention policière à Colone, a quelque chose de traumatique.
– En effet, Elise, et nous diffusons en ce moment même en vignette les images du démantèlement du repaire jihadiste. La superposition est parlante…
– Oui, Pierre, car si radicalisation il y a ce matin, c’est celle du maire de Colone en personne, Eric Lefait, qui a engagé la réquisition de l’AFPI malgré l’interdiction de la préfecture.
– Une opposition frontale, donc. Savons-nous ce que veut vraiment Eric Lefait ?
– Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a moins de deux heures, menés par le maire et sous le contrôle de la police municipale, de petits groupes de travailleurs d’origine malienne ont quitté le foyer Ariane où ils résidaient jusque-là et sont venus s’installer dans les locaux de l’AFPI. Des agents de mairie ont installé des lits pliables, un bloc sanitaire, un bloc cuisine et l’édile a placardé un arrêté de réquisition sur la porte principale. Simultanément, les forces de police préfectorale ont encerclé le bâtiment.
– Et le maire n’avance aucun argument pour justifier son passage à l’acte ?
– D’abord il faut savoir qu’Eric Lefait n’est pas n’importe quel maire. Les passages à l’acte, il a été élu avec, si l’on peut dire. Et réélu trois fois à de larges majorités, donc son côté « rentre dedans » est apprécié des Coloniens.
– Malgré tout, cette fois-ci, un cap semble avoir été franchi !
– Il est possible que la récente mise sous tutelle budgétaire de Colone, lourdement endettée, ait exaspéré la personnalité hors normes d’Eric Lefait. En tout cas, habitants et journalistes, nous attendons, en cercle autour du cordon de CRS, notamment parce qu’une rumeur persistante veut qu’il s’apprête à parler.
– Évidemment nous vous retrouverons pour suivre en direct cette prise de parole ou toute autre intervention qui puisse nous aider à comprendre…
– Michel Vieu, vous êtes membre fondateur des Analystes politiques responsables, nos téléspectateurs vous connaissent bien : l’élu déclare-t-il sciemment la guerre à la préfecture ?
– En réalité, Pierre, on ne peut pas tout à fait dire ça. Ou du moins, il faut attendre l’allocution pour en avoir le cœur net. Ce qui est vrai, cependant, c’est qu’on reconnaît là la « méthode Lefait ».
– C’est typique, selon vous ?
– C’est sa tactique depuis trois mandats, il joue l’échelon municipal contre l’État pour faire passer en force sa conception du bien « commun », qui est en fait celui de sa commune. Le problème, c’est qu’il nie la réalité du consensus républicain.
– Le croyez-vous sincère ?
– Je le crois en tout cas ambitieux. De manière générale, il mène une partie risquée : court-circuiter l’État… on sait comment ça finit.
– Par du populisme ?
– La déontologie des Analystes politiques responsables, c’est d’éviter de poser trop rapidement des étiquettes. Je préfère m’en tenir à l’analyse objective des faits. Si vous voulez bien repasser les images : vous voyez, il y a tout un décorum démocratique dont Lefait environne son acte. Porter son écharpe, placarder un arrêté de réquisition, escorter les résidents déplacés par la police municipale, afficher une grande familiarité avec eux… ça signifie quoi, au fond ? Qu’est-ce qu’il nous montre, là ? À part sa légitimité d’élu du peuple ?
– En même temps, l’édile rappelle sur Twitter avoir prévenu la préfecture hier au soir…
– Il se veut porteur immaculé de la parole de ses mandataires. C’est très habile comme mise en scène : l’intervention de CRS en tenue de combat alors qu’il a affiché ses intentions le cœur sur la main et qu’il mène une file de gens en situation difficile…
– Il se donne le rôle du « Juste », finalement. Oui, Bertrand Creuzet, commandant de police en retraite ?
– C’est vrai que moi je ne me mêle pas de politique, mais ça me frappe de voir un élu qui organise toute une opération pour faire passer les forces de l’ordre pour les « méchants », entre guillemets. Alors qu’on a là une procédure tout à fait habituelle de sécurisation : la préfecture a envoyé ses hommes parce que ses interdictions ont été outrepassées. Il ne faut pas tout mélanger, on voit nettement qui défend la loi, et qui la défie.
– Et que faites-vous de cette question insistante posée sur Twitter : pourquoi garder un bâtiment vide, plutôt que de permettre à des gens de s’installer dans un lieu propre et spacieux le temps des travaux au foyer Ariane, qui est notoirement en mauvais état. Michel Vieu ?
– Enfin, Pierre, j’ai envie de vous dire : depuis quand l’État doit-il tout justifier ? Pardonnez-moi, mais il existe différents niveaux d’intelligence des situations politiques. Nous avons élu un président qui dirige un appareil d’État pour que nous puissions vaquer à nos occupations de chaque jour sans nous demander si le train va dérailler, si un individu va se faire exploser quand on boit une bière entre amis, si le pays va sombrer dans l’inflation etc. En échange de cette tranquillité, nous ne comprenons pas tout. Ça s’appelle le contrat social. Nous n’avons pas les compétences pour décider de l’opportunité de réquisitionner un bâtiment d’État, et l’État, qui les a, a rejeté la demande de l’élu. Il doit avoir ses raisons, non ? Parce que, quand même, est-ce qu’on ne peut pas supposer, j’entends, dans une première approche qui ne soit pas trop paranoïaque, pas trop infantile, que l’État, par défaut, préfère le bien être et la sécurité de tous ses habitants ?
– Solange Vidal-Guégnon, spécialiste des normes de sécurité urbaine, vous souhaitez apporter des précisions ?
– Eh oui, Pierre, car j’abonde, j’abonde tout à fait dans le sens de ce qui a été dit. Seulement, pour moi Eric Lefait est un populiste caractérisé, je ne prendrai pas les précautions de mes collègues. En tant qu’experte des normes de sécurité, je peux vous assurer que si la préfecture juge l’installation inadaptée et dangereuse pour la sécurité des individus, c’est qu’elle l’est. Parce que sinon, quoi ? L’État dit n’importe quoi, c’est ça ? Les normes, c’est n’importe quoi ? La République, c’est n’importe quoi ? Tous des menteurs ? Vive la Révolution ? Eh bien non, n’en déplaise à Eric Lefait, le grand complot, on laissera ça aux extrémistes, et qu’il aille donc vivre au Venezuela, on verra ce qu’il en dit, de l’absence de normes. C’est simple : les règlementations sont là pour assurer le bien public, pour nous fournir des indicateurs objectifs des dangerosités inaperçues par l’usager.
– Solange Vidal-Guégnon, qu’est-ce qui pourrait par exemple arriver, dans un bâtiment comme celui-là ?
– Mon Dieu, mais des morceaux de plafond qui tombent, l’installation de la cuisine de fortune au gaz qui explose, des fragilités de structure qui se révèlent meurtrières, du plomb dans les peintures, des poussières d’amiante !
– Merci à tous pour vos éclairages, à présent je propose de découvrir le reportage exclusif de Thibaut Rastier, qui pendant ce temps est allé enquêter au désormais célèbre Foyer Ariane. Regardez :

 

Nous y voici enfin. Le foyer Ariane, c’est ce petit bâtiment, autour duquel de nombreux résidents d’origine malienne forment un essaim remuant. Ici la vie bat son plein. Ce haut lieu de la communauté malienne francilienne a son coiffeur, ses marchés, son restaurant. Pourtant, le quotidien y est dur, Ariane n’est pas en capacité d’accueillir autant de résidents qu’il en arrive chaque jour. Salimata assure le service des repas avec une dizaine d’autres bénévoles, et elle nous le confirme : « En ce moment, on sert en moyenne mille deux cent repas par jour. C’est énorme, on n’arrête pas, il y a trop de monde pour ce qu’on peut faire, et vous voyez, on est les uns sur les autres. On n’en peut plus. » Le foyer fait depuis 2013 l’objet d’un protocole de réhabilitation, car l’état des locaux s’aggrave dangereusement. La vidéo publiée par Eric Lefait sur Youtube a d’ailleurs fait scandale, on y voyait notamment des excréments sortir des douches, des morceaux de plafond tomber sans crier gare. Julien, psychologue volontaire des brigades de secours mobile, nous rappelle en chiffres la difficulté de la situation : « Le foyer Ariane est prévu pour héberger cent cinquante personnes. Dans les faits, on accueille ici plus de quatre cent travailleurs immigrés. Vous vous imaginez, dans une chambre universitaire par exemple, si au lieu d’une personne dans quatre mètres carrés, il y en avait quatre, dont un nourrisson ? À devenir fou. » Et c’est un professionnel qui parle. Notre caméra confirme ; lits de camps, entassement d’hommes et de femmes de tous âges, saleté – de terribles conditions, plutôt associées dans nos esprits à certains bidonvilles du Tiers monde. Or, à l’exemple d’Issaka, bien des habitants du foyer travaillent, et voudraient une vie en rapport avec leurs efforts : « Moi je paye mes impôts, je suis jardinier dans les parcs de Colone, je soigne la ville. Pourquoi je ne pourrais pas me doucher ? C’est anormal qu’on soit réduits à ça. » Au « Petit Mali », comme on l’appelle ici, tous sont unanimes à rappeler qu’ils font partie de Colone. De même le maire, Eric Lefait, qui se désole de l’attitude de l’État, qu’il qualifie d’ « obstruction » et espère « non intentionnelle ». Car selon lui, un accord avait été conclu il y a trois ans avec l’État sur la transformation de l’immeuble de l’AFPI en foyer pour une somme modique de 1,5 million d’euros. « Pourquoi l’État a-t-il changé d’avis ?, s’interroge Eric Lefait. Du côté de la préfecture, on rappelle que l’AFPI est voué à devenir le Tribunal des demandeurs d’asile de Seine-Saint-Denis, et ne peut en aucun cas faire l’objet de l’appropriation voulue par le maire.

 

– Voilà, je crois que justement Elise Cadouin nous fait signe, apparemment, le discours d’Eric Lefait va commencer ?
– Tout à fait, Pierre. Nous ne sommes pas autorisés à franchir le périmètre de sécurité, ce qui explique ce premier plan de boucliers et de carlingues de la préfecture de police. Vous voyez comme nous de petites taches de couleur dans les interstices des uniformes, les gens ont revêtu des habits de fête ; et vous entendez, je pense, les chants et les applaudissements. La popularité de l’élu est palpable, croyez-moi. Eric Lefait, ceint de son écharpe de maire, vient de se jucher sur des palettes, il va prendre la parole :

 

Mes chers concitoyens,

Et je m’adresse d’abord à vous, mes chers Coloniens. Car ce matin, nous ne sommes pas seuls, nous sommes même très entourés. La préfecture nous environne de sa sollicitude. Devant tant d’attentions, sans doute, vous vous êtes dit, étonnés : il y a erreur. Il y a erreur, pourquoi le préfet nous envoie-t-il des agents en armes ? Peut-être a-t-il été mal informé : car nous nous débrouillons très bien tout seuls pour notre installation, Colone a une police municipale, vraiment il aurait pu s’épargner cette peine. Et puis, les heures passant, votre premier mouvement de surprise a probablement cédé le pas à une inquiétude trouble, car manifestement, tout se déroule sans heurts, et cependant, des agents en armes persistent à nous encercler. Que faut-il en déduire ? La mission du préfet est d’assurer la sécurité des citoyens. Par conséquent, s’il nous envoie des troupes, c’est qu’il nous considère comme des dangers pour l’ordre public ? Non, c’est trop idiot, c’est impossible, puisque nous ne faisons rien de répréhensible. Plutôt même le contraire. Bâtiment vide depuis dix ans, d’une part, contribuables réduits à la misère, de l’autre : nous résolvons d’un coup deux périls, on devrait nous faire fête ! Il y a erreur, donc. Forcément. Le préfet, c’est certain, aura été mal informé. Pour mieux comprendre, vous suivez le fil d’Ariane. La procédure de réhabilitation du foyer est engagée depuis cinq ans. Il y a trois ans, accord avec l’État sur la possibilité d’investir l’AFPI le temps des travaux. Trois ans. Sans que jamais ne soit finalisée l’opération. Une telle négligence de l’État, déjà, ça ne fait pas sens, mais parfois, les grosses administrations… La semaine dernière, notez-vous, le maire a été réduit à poster une vidéo du foyer pour tirer l’alarme, il y affirmait qu’il ne serait pas celui qui laisserait ses habitants vivre aux limites de l’humanité. Le préfet a sans doute internet. Or le préfet est un homme d’ordre : voyant l’état du foyer, comprenant enfin l’ampleur du drame, il n’a pu tolérer plus longtemps une situation pareille. Eh bien, mes chers Coloniens, j’ai pensé comme vous, c’était tellement évident. Si bien qu’hier soir, j’ai téléphoné au préfet Philippe Bardet pour l’avertir de la réquisition, en vertu de mon droit à préserver ma population d’un péril constaté. Et le préfet Philippe Bardet me l’a interdit, estimant que ce geste de première nécessité constituait une « atteinte à la sécurité de tous ».

Ainsi s’éclaire d’un jour brutal cette débauche d’attentions préfectorales. Le préfet n’avait pas l’intention de nous aider à nous installer. Non, il n’y a pas d’erreur, mes chers Coloniens, nous sommes effectivement traités comme des contrevenants à la loi. Ce qui nous amène nécessairement à la question suivante : selon quelle loi, absente des textes et contraire à la devise républicaine, la préfecture, l’État, agissent-ils ainsi ? La dernière fois qu’un tel déploiement a eu lieu à Colone, il avait pour urgente et salutaire vocation de mettre hors d’état de nuire des individus qui s’armaient contre l’État et les citoyens français. Aujourd’hui, le même dispositif s’applique à nous : l’amélioration de nos conditions d’existence constitue donc une forme de lutte armée… de… terrorisme ? Vertige pour nous, Coloniens trop naïfs. Car nous pensions avoir une place dans cette République. Or il faudra bien en convenir, si nous en avons une, elle implique apparemment que nous vivions des demi-vies, des existences atrophiées. Une place qui n’en est pas une, en somme. Et il est vrai que les remaniements du découpage administratif aident à notre effacement. L’échelon communal a été créé en 1789 pour représenter les intérêts de l’ensemble du territoire dans les décisions nationales, mais aujourd’hui que l’on crée des super régions, un Ministère de la cohésion des territoires, le bien local disparaît tout naturellement des débats au profit d’un « intérêt public » si peu préoccupé de l’épithète que toute forme de vie locale, apparemment, lui contrevient. Non, vraiment, il n’y a pas d’erreur, mes chers Coloniens, le plan nous a définitivement effacés. Il n’y a pas d’erreur : en nous installant, en nous faisant une place, nous envahissons le territoire.

Pourquoi m’avez-vous élu ? Pour assurer votre conservation, et si possible votre mieux-être. Pourquoi ce cordon ? Pour empêcher l’un et l’autre, perçus comme des problèmes. On pourra tout reformuler, tout réécrire, mais, hélas, la vérité prend corps dans ces armures, ces armes et ces fourgons. La vérité, mes chers Coloniens, c’est que j’agis selon la loi écrite, et qu’on nous exclut du corps politique selon une loi enfouie, mais non moins agissante.

Aussi vient le moment de m’adresser à vous, mes concitoyens oublieux, agents de la préfecture. Je serai bref, car tout est très clair à présent, nous savons tous quel ordre l’État vous envoyait préserver. Entendez-moi bien : je ne vous accuse de rien. L’invisibilité a si bien fonctionné que nous-mêmes, moi le premier, nous n’avions pas compris quel droit amoindri nous était laissé en partage. Nous pensions appartenir à un corps social qui en réalité implique notre exclusion. À présent que la vérité est mise au jour, il s’agit de savoir ce que vous en ferez. À présent que nous savons, à présent que vous savez ; c’est ici que tout commence.

Messieurs mesdames les agents, ne partez pas en guerre contre la nécessité. Notre résolution ne faiblira pas, nous ne quitterons pas ce lieu d’accueil. Car nous n’attaquons personne, nous n’abîmons rien, nous entendons désormais vivre.

3.

– Madame N’Diaye, s’il vous plaît !
– Monsieur Ayed ?
– Madame N’Diaye, pardon de vous tirer des hourras, mais j’ai comme l’impression que monsieur le Maire a oublié la cérémonie ? Pas étonnant, avec la situation que vous avez là, mais c’est dans vingt minutes…
– La cérémonie, monsieur Ayed, rappelez-moi… ?
– La remise des Cahiers de doléances !
– Ah ! Pardon évidemment, je n’y étais plus du tout, moi non plus, c’est exact ! Nous n’avons pas beaucoup dormi dernièrement, dans l’équipe.
– Forcément. Une décision comme ça, j’imagine que le préfet avait dû vous adresser des sommations à faire trembler les murs. Et malgré tout, vous avez pris le risque ?
– Il faut croire.
– Que la préfecture le veuille ou non, la loi vous protège.
– Pas si sûr, la réquisition promet d’être mouvementée, j’ai bien peur que les Cahiers de doléances n’aient à se passer de monsieur le Maire. Vous voyez dans quel…
– … Pardon, là je vous arrête, madame N’Diaye, parce que d’une, c’est l’affaire de très peu de temps. Sans mentir : un quart d’heure. De deux, les symboles de respect, vous le savez, et on en a encore la preuve avec cette intervention, les symboles, c’est ce qui nous manque à Colone en général, et au Minotaure en particulier. Le soutien officiel du maire, c’est le minimum vital pour nous créditer, et à nos propres yeux, pour commencer. De trois, sans vouloir me mêler: ce serait moi le maire, pour désamorcer la crise, là, je me priverais pas de lancer la marche des doléances. Tout ce qui valide le côté respect des lois est bon à prendre, et encore plus dans le contexte immédiat.
– Il ne peut pas être partout à la fois, monsieur Ayed, je,
– Un quart d’heure, une apparition.
– S’il quitte les lieux,
– Faut bien comprendre que pour nous il y a des mois de travail derrière, madame N’Diaye, des mois d’espoir. Vous dormez pas beaucoup ? Et nous alors ? Les éducateurs, les bénévoles, les associatifs, on dort bien, vous pensez ? Les familles, comment vous croyez que je les ai convaincues que la République allait les écouter, avec les mensonges d’État sur le viol d’Idriss ? L’initiative citoyenne, à votre avis, ça s’argumente comment, quand on a le front de nous dire : la matraque en cause appartient effectivement aux équipements d’État, mais rien ne permet de dire qu’un officier l’a utilisée à ce moment-là ?
– Monsieur Ayed, nous aussi nous…
– Pardon, laissez-moi finir, désolé pour l’émotion, mais ce que vous m’annoncez, je vous jure, c’est trop. Je vais vous dire, comment ça s’argumente auprès des habitants : on affirme – fasse que ce soit vrai –, qu’il suffit de montrer aux Français de l’intérieur qu’on est républicains comme eux, qu’on refuse la violence. On a déposé notre espoir dans la loi madame N’Diaye. Personnellement, j’ai engagé ma parole auprès de Latifa, auprès d’Idriss, la sœur et le frère, je leur ai juré les yeux dans les yeux qu’on obtiendrait justice. Sincèrement, Idriss, vous y pensez, en m’annonçant que le maire est trop occupé ? Idriss, quinze ans, l’anus déchiré par une matraque homologuée, vous l’avez oublié ?
– Monsieur Ayed, évidemment non !
– À l’heure d’aujourd’hui, Idriss, il est détruit, il est déshonoré – et toute sa famille est comme exilée par ce qui s’est passé. C’est juste abominable, les logiques de groupe, comme ça joue contre les victimes, même parmi les victimes. Au lycée il se bat en permanence à cause de plaisanteries douteuses, au Minotaure, la famille inspire, je ne sais pas comment qualifier ça, une… angoisse, en tout cas, un rejet. Les jeunes que j’ai à l’entraînement, ils sont tellement menacés par ce qui lui est arrivé qu’ils retournent ça en agressivité.
– Ce qui arrive à Idriss est atroce monsieur Ayed, ni moi ni le maire n’oublions rien. Je vous en prie, calmez-vous.
– Le calme je l’invente déjà pour une Cité entière, j’en peux plus : un vrai foutoir dans la tête des gens, tellement c’est violent, ils savent plus comment se défendre. Latifa, depuis ce qui est arrivé à son frère, elle passe son temps exclue du bahut. Elle est sur la limite, élastique trop tiré : soit la justice se manifeste enfin, et on la récupère, soit l’injustice se confirme, et allez pour le circuit complet des incarcérations. Tout ça c’est des effets de catapulte qui se préparent si on n’y remédie pas. La rage de vengeance, on est sur le point de réussir à en faire quelque chose de constructif, une demande collective articulée à celles des autres quartiers. Vous vous rendez compte de ce qu’on a accompli ? Ces Cahiers, c’est un acte de foi. Et là, vous m’annoncez tranquillement que le premier qui nous tourne le dos, c’est notre élu ?
– La préfecture vient de saisir le tribunal de Bobigny à son encontre pour « violences et dégradation en réunion », il doit faire face à la même… torsion des faits.
– Mais justement, justement quand le mensonge d’État est si flagrant, là il devrait s’afficher à nos côtés dans la demande de Justice. Monsieur Lefait c’est un blanc, un représentant officiel de la République… ça ne leur sera pas si facile cette fois de manigancer la loi. Il doit brandir la vérité avec nous, sa population. On a tout mis dans cette ambassade au ministère, madame N’Diaye, je ne sais plus comment vous le dire. Il faut m’entendre, là.
– J’entends très bien, et je suis aussi investie que vous, aussi épuisée. Éventuellement, si le maire n’a pas besoin de moi, je peux le remplacer pour la cérémonie ?
– Madame N’Diaye, avec tout mon respect, c’est de lui en personne dont nous avons besoin. Vous avez vu comment il parle. Il secoue les mensonges, après on a le sang qui bout, de l’oxygène à la tête. La vérité passe de son corps à celui des gens, il fait ça.
– Je sais bien. Quoi vous dire de plus, même si ça me désole… Pour l’instant, monsieur le Maire doit assurer l’installation, vous le voyez comme moi ?
– C’est pas ça que je vois, moi, madame N’Diaye. Et ce qui se passe ce matin, ça m’oblige peut-être à ouvrir les yeux.
– Sur ?
– Quelque chose qui se dit au Minotaure. Parce qu’il faut bien une explication au désistement que vous m’annoncez… alors je vais commencer à me demander, moi aussi. Il n’y a qu’à constater : les forces de police, la presse, Twitter qui s’excitent, et, soudain, il n’a plus cinq minutes à nous consacrer ? Ce serait pas sa nouvelle célébrité, le problème, en fait ?
– Vous reliez indûment des choses qui…
– … Pardon, mais les états généraux, il les a lâchés aussi au dernier moment, ou je me trompe ?
– C’est encore autre chose, enfin !
– Vous savez, madame N’Diaye, les actes isolés finissent par former une figure. La popularité grandissante de monsieur le Maire sur les réseaux, elle ne nous a pas échappé. Les jeunes sont sur Twitter en continu, ils savent tout ce qu’il dit, tout ce qu’on en dit. Je le voudrais pas que je serais au courant quand même. Eh bien, son personnage provocateur, on commence à comprendre que ce n’est pas à nous que ça rapporte des followers. Nous, on est « la commune qui fait des histoires », le fardeau qui lui permet de montrer combien il est fort. Mais notre intérêt, dans tout ça… Exemple, ce matin, les résidents d’Ariane, est-ce qu’il ne les met pas en infraction avec la police d’État ? Est-ce que c’est un service à leur rendre, dans leur situation ? Peut-être qu’il ne sait plus distinguer sa gloire et son mandat, monsieur Lefait ?
– Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous croyez qu’il fait ça de gaieté de cœur, supporter les commentaires haineux sur ce qu’il poste ?
– Personne le force.
– Et comment croyez-vous que nous puissions compenser l’interdiction du cumul de mandats ? Nous n’avons plus de représentants au Sénat, comment nous faire entendre ?  Vous avez de meilleures idées ?
– Faudrait veiller à ce que le « nous » ne soit pas de majesté, c’est juste ça.
– C’est précisément pourquoi, aujourd’hui, la place du maire est à l’AFPI.
– Un quart d’heure ?
– Alors demandez-lui directement ! Attendez-le avec moi, il doit vous donner une information pour « Soigne ton droit », de toute façon.
– Il a une réponse ? Pour les moyens alloués à l’association ?
– Il vous en parlera.
– Madame N’Diaye, vous savez quelque chose ? Mes salariés m’attendent à la cérémonie, ils espèrent savoir si leurs postes seront…
– Oh, écoutez, tant pis, après tout, ce n’est un secret pour personne. Monsieur Ayed, la ministre du Travail a annoncé la suppression des contrats aidés, notre seul moyen de financer les associations comme la vôtre.
– Donc quoi ? Je ferme « Soigne ton droit » ?
– Il reste le bénévolat, nous sommes aussi désemparés que vous.
– Le bénévolat ? Je suis le seul à être éducateur à côté, hormis Oumar qui a une bourse d’étudiant. Les quatre autres sont salariés !
– Oumar et vous, c’est tout de même quelque chose. Vous êtes les figures phare de l’association.
– Mais on ne peut pas suffire : je travaille et il prépare son concours. Et puis je ne me vois pas lui en demander plus, il doit se faire une vie à lui, Oumar. C’est pas parce qu’on l’appelle « le fils du maire » qu’il a un mandat, pour le coup.
– Je sais, monsieur Ayed, et croyez bien que le maire le sait aussi. Cela dit, Oumar est tellement apprécié et habile dans son expression… Peut-être pourrait-il prendre la parole, lui, pour la remise des Cahiers. Oumar c’est la relève, il est très estimé et tellement associé à monsieur le Maire, que cela pourrait même constituer un geste fort.
– Mais pas aux yeux des habitants, et encore moins du gouvernement !
– Le maire représente visiblement un danger pour le gouvernement. Je ne suis pas certaine, à y bien réfléchir, qu’il soit dans l’intérêt de la remise des Cahiers d’être associée à lui.
– Les quartiers ont besoin de Lefait pour être écoutés.
– La délégation fait nombre, elle vaut par son ampleur, la voilà, sa légitimité.
– Toutes les délégations comptaient sur son discours au départ de Colone, vous le savez très bien. Il a les bonnes armes.
– Attribuez-lui moins d’importance. Ses coups médiatiques de cet été ont été impuissants à sauver les contrats aidés.
– Vous parlez du faux arrêté ? Au moment des morts de la canicule ?
– Oui, l’« interdiction absolue de mourir jusqu’au remboursement de la dette publique. Dénonciations encouragées ».
– Ah ça oui, évidemment, ça a agité les media, mais honnêtement, c’est là que les habitants ont commencé à douter de monsieur le Maire. Imaginez-vous : on sortait nous mêmes les cadavres des anciens par quarante degrés pour les déposer dans les rues, et là-dessus, monsieur Lefait promulgue cet arrêté sinistre… c’était choquant. À quoi ça servait ? Même Oumar se demandait quoi en penser. C’était incorrect, c’était démesuré.
– Ce sont les mesures d’austérité qui le sont. Vous le dites vous-même, vous sortiez vous-mêmes les cadavres parce qu’on manquait de personnel spécialisé, et pourquoi ça, monsieur Ayed ? Parce qu’on avait déjà trop peu de contrats aidés. Or justement ce jour-là, la ministre affirmait leur « inutilité », ce qui annonçait leur suppression prochaine. Dans l’interstice qui nous restait, nous avons essayé de lutter. Le maire a au moins réussi à mobiliser l’opinion.
– La mobiliser pour quoi ? Pour nous faire repérer comme des voyous irrespectueux ? Madame N’Diaye, je vais vous dire, parfois je me demande s’il n’aggrave pas la situation, avec son comportement. Tenez, après son discours de ce matin, allez expliquer aux jeunes que les forces de l’ordre sont là pour les défendre. Et puis, les CRS, le tribunal, ce n’est pas quelque chose comme une revanche du préfet, à cause de l’attaque sur Le Bon Coin ?
– L’offre de stage « Découverte de la réalité communale pour technocrate » ? Ce n’était pas une attaque ad hominem, monsieur Ayed.
– Oh attendez, c’était juste après la mise sous tutelle du préfet pour surendettement, et l’annonce a suffisamment tourné, les jeunes n’avaient que ça à la bouche. Laissez-moi vous dire que je l’ai en tête: elle disait qu’on fournirait des gants au technocrate stagiaire s’il craignait le contact non chiffré avec des pauvres. Ne me dites pas que le préfet pouvait bien le prendre. Et puis il y avait ce passage sur la dette…
– … « Il faut avertir le technocrate stagiaire que s’il emprunte pour réparer l’éclairage public durant son stage, il sera mis hors d’état de nuire par la préfecture. Vivre dans le noir est moins dommageable que le creusement de la dette publique. »
– Vous le savez carrément par cœur. Comme Oumar.
– C’était drôle, reconnaissez-le.
– Les familles d’Ariane le payent ce matin. Vous lui êtes trop dévoués tous les deux, vous êtes aveuglés par l’admiration. Faites attention. Colone est en train de se retourner. La population le trouve trop absolu. Monsieur le Maire croit toujours détenir la vérité, mais aucun représentant ne peut décider sans écouter sa cité.
– Eh bien justement, parlez-lui, le voici enfin. Monsieur le Maire, monsieur Ayed voudrait vous voir un moment, vous savez, c’est pour…
– Monsieur Ayed, oui, je n’ai pas oublié la remise des Cahiers, mais je vais vous laisser partir seuls en délégation, pardonnez-moi. J’ai envoyé un petit texte à Oumar pour qu’il le prononce à ma place : le « fils du maire », n’est-ce pas !
– C’est votre présence officielle, la garantie du succès.
– Je vous serais préjudiciable.
– Vous nous êtes indispensable. Vous êtes un personnage fort et vous portez l’écharpe.
– Écoutez, monsieur Ayed : je vais vous parler franchement. Je ne crois plus à ces démarches. Je me suis trompé. Lourdement, trop longtemps : leur faire connaître nos doléances ne mettra pas fin à notre sacrifice institué.
– Mais tout est expliqué dans les Cahiers, ils pourront identifier les problèmes, ajuster leur plan !
– Ils n’ajusteront que leur communication et tireront bénéfice d’avoir filmé cette cérémonie consensuelle. J’ai quitté les états généraux que j’avais moi-même engagés, et je ne serai pas le garant de cette nouvelle erreur de stratégie, je suis désolé. Je me suis trompé monsieur Ayed.
– Vous nous laissez tomber maintenant ?
– Je cherche à vous défendre enfin.

4.

Et croire pouvoir dormir. M’extraire minuit passé, mes résidents rayonnants, interminable repas, tout goûter, remerciements. Arrêtez Sidiki, Shayna, pas tout ça, cette célébration. Je ne suis pas ce guérisseur que vous dites. Non vraiment, ne me faites pas plus que je ne suis, trop. Ce que je fais, pour finir, ne sera rien. Et vous en concevrez un tel ressentiment. Absolument pas, je n’ai jamais été modeste, je suis la crânerie faite homme. Je n’entends pas être attaqué pour de mauvaises raisons, c’est tout. Je suis lucide. Certitude de métal, elle me laisse un gout de fer dans la bouche. Il faudra autre chose que mes efforts à vide de trois mandats. Derrière nous la toile du temps a avancé et nous avons seulement dépéri. Je détache ma montre, cadran sur la desserte, lit vide. Enfin m’étendre, tout habillé, estomac lourd; fin du bruit. Une trêve ? Tout au contraire, toujours pareil. Éteindre, voir mieux : la méconnaissance n’aura pas lieu et je retrouve mon cauchemar nu. Je ferme les yeux pour les ouvrir au mythe qui tient Colone. Endormi dans le labyrinthe, mordu par l’ironie – je distingue tout plus nettement la nuit : dans la guerre perpétuelle, nous sommes les assiégés. Ma Cité développe la forme qu’ils lui ont donnée. Celle d’un tribut perpétuel.

Arraché au sommeil en hurlant, j’ai pensé : encore, je me suis frotté les yeux – le réel était pire. Cinquante appels en absence, l’écran de mon portable livré aux clignotements ; j’avais désactivé le vibreur, pas été prévenu, mais de quoi ? Je regarde, béant, les numéros défiler. Les pompiers, mes conseillers, les associatifs, le centre de loisirs, des numéros inconnus. Ma commune criée dans un silence considérable, jusqu’à « Diatou N’Diaye », mon adjointe, je décroche. Des cris, du bruit derrière elle : Monsieur le Maire, enfin, j’ai cru ne jamais vous joindre, venez vite, le quartier du Minotaure explose, déjà des voitures brûlées, des poubelles. Apparemment, un contrôle de police qui a mal tourné, on parle d’un blessé grave, les agents sont réfugiés dans le centre de loisirs, les jeunes cassent autour. J’ai besoin de vos consignes.

Mon costume froissé est collé à ma peau. Une impression visqueuse aux cuisses et au torse. Du réel sorti de ma tête. Diatou parle et je connais déjà la fin. Mon cauchemar ressasse cette histoire du jour de mon premier mandat. Elle démarre vu du ciel, par un espace urbain labyrinthique, en arabesques, où nous vivons – dans ses replis se trouve une force, et je lui dois des vies. Nous avons hérité d’une défaite ancienne, on nous tient prisonniers. Dans la Cité séparée je piétine en tête, nous sommes nombreux, j’affiche ma certitude, mais les issues disparaissent quand je crois les trouver, il y a toujours un autre croisement, le territoire nous avale. Je clame ma détermination. Je sens mes camarades derrière moi, masse chaude et confiante, je redoute, dans mon dos, que surviennent des murmures. Ne voient-ils pas que je me cogne aux portes ? Pourtant j’ai le corps verdi, jauni de collisions accumulées. Tous me suivent vers la sortie, que je ne connais pas, mes hématomes ne se résorbent plus. Je demande en vain de quoi reconstruire cet espace torturant. Le Pouvoir veut des vies, il existe une règle d’or qui le décide pour nous. Il envoie ses forces armées car je refuse d’obtempérer. Je leur fais face les mains nues, j’essaye de protester, mes paroles s’agglomèrent, se retournent, m’échappent, déjà elles passent de mains en mains et nous encerclent. Nous sommes poussés dans le dessin des lois et des couloirs. Les éducateurs Ayed et Mameri sont accrochés à mon corps, aux leurs sont arrimés les jeunes, il n’y a qu’une direction dans le labyrinthe, tout est de plus en plus lourd à tirer. Je continue à parler de victoire, marchant vers la dévoration.

Pourquoi faudrait-il vivre dans le fantasme de cet État ? Pardon, monsieur le Maire, je vous entends très mal ? Excusez-moi madame N’Diaye : les pompiers sont sur place ? Ils vous attendent, et qu’intervienne la police armée, ils craignent pour leur sécurité : je leur dis quoi, monsieur le Maire ? La vérité : que tout se fera à la discrétion de l’Intérieur ? Monsieur le Maire je vous en prie, pas maintenant ! C’est que plus le mythe s’accomplit, plus son goût ferreux imprègne ma mâchoire, et seul me reste l’humour noir. Ma fille me l’a suffisamment reproché, et encore aujourd’hui, les rares fois où elle me voit. De l’avis général, c’est épuisant. Désespéré, je plaisante à mort. Si la suite est déjà écrite, pourquoi lutter ? Plus que les grimaces. J’ai vu ce labyrinthe dès mon premier mandat, et depuis, qu’ai-je réalisé ? Mon fantasme à moi n’est pas porté par la nécessité. Mon idée de la commune nous envoie dans les murs, je lui en veux comme à une femme trompeuse. En vue de quel espoir de fêtes de la ville, de clubs de foot, de cinémas, de colos municipales, de piscine l’été, est-ce que j’agis ? Le passé pour boussole, mes souvenirs. Pas étonnant que je n’arrive à rien. Les forces en présence ont changé. Mon enfance en municipalité communiste… Mes habitants ne l’auront pas. Des contrôles au faciès, des enseignants non remplacés, un bâti pourri, une pauvreté sordide, des trafics accrus avec les sous effectifs des tribunaux administratifs, pas de dessertes, pas d’emplois. Qui dit mieux ? Je ne vais pas dans le sens de l’histoire. Mieux vaut en plaisanter. Sinon quoi ?

Madame N’Diaye, avez-vous contacté les éducateurs du Minotaure ? Ils sont là : Ayed parle aux jeunes pour les convaincre de ne pas participer au saccage, Mameri est entré dans la zone d’affrontements, il fait la médiation. Oumar est là ? Je ne l’ai pas vu. Merci madame N’Diaye, j’appelle le préfet. Dix sonneries, voix enlisée, Bardet répond, sa voix grasse, de glaise : Lefait, je ne suis pas certain qu’un appel de vous à cette heure me réjouisse. Incertitude partagée monsieur le Préfet : il y a urgence au Minotaure, urgence nécessitant intervention. À l’AFPI, suite à vos beaux discours ? Non, au centre de loisirs ; destructions de mobilier urbain et voitures brûlées, des agents repliés dans le centre, je viens d’être averti. Les pompiers n’interviendront pas sans protection policière. Ah vos sauvages, il fallait qu’ils suivent l’exemple, hein. Je vous demande pardon ? Ne faites pas l’innocent, Lefait : êtes-vous sur place ? Je m’y rends. Tout de même, votre foutu quartier du Minotaure, la guérilla est dans ses gènes, pas étonnant qu’ils vous réélisent à chaque fois, ces gens-là. Deuxième coup bas, je sens la colère froisser ma peau, un décollement de rage. « La Cité du rêve », disait son architecte de ces bâtiments bas et colorés censé rompre avec les tours grises, ces îlots Astrolabe, Ariane, cette impasse du Minotaure. Je repense à cet afflux d’hommes et de femmes sans lieu dans les années soixante. Le raffinement de cruauté de cette enclave pour martyr décolonial au long cours. Monsieur le Préfet, ce n’est pas mon quartier, je me démène depuis sept ans pour obtenir les moyens de le démolir. Monsieur Lefait, nous avons déjà eu cette discussion, votre incurie ne m’intéresse pas ; quant à moi, je ferai le nécessaire, les pompiers pourront intervenir sous peu, prévenez-les. Bardet donne les réponses adéquates au plan véritable : il ne propose pas de reconstruire le quartier mais de sécuriser le cachot. Ce qu’il me prend comme vies, il en accroît ses forces. Sa satisfaction démarre en moi des fureurs incendiaires. Il tient mes comptes et la police armée. Il a raccroché à peine poliment. Il sait que le budget fléché de rénovation urbaine, c’est tout ce que l’État laisse désormais aux communes pour investir, et que j’ai été retoqué à chaque demande. Sept ans que je participe aux appels d’offre pour décrocher les financements, le cas Colone ne pourrait être pire, c’est à dire meilleur, selon leurs critères d’attribution : bâtiments condamnés, misère, décrochages massifs de scolarité, chômage et enclavement complet, un dossier exemplaire. Sauf que non, manquait l’explosion pour qu’on précipite l’ANRU. La saturation des malheurs ne contrevient pas à l’équilibre budgétaire. Du tout, en fait : les lieux comme Colone, c’est la variable d’ajustement, on peut toujours nous retirer davantage, c’est intériorisé, on paye le tribut. Colone cochait toutes les cases sauf une : l’émeute.

Oui, l’histoire est écrite. Un sms à mon adjointe, à terre mon costume de sueur, pas le temps d’une douche, débrouille à la serviette. Ombre de barbe, tant pis. Une chemise propre et ma montre. Qu’est-ce que ce ghetto protège, à quoi sert de toujours ajouter des couloirs législatifs ? Je ne suis pas seulement élu d’une commune pauvre, mais d’une commune d’immigration. Une colonie invisible, ensevelie dans le corps social, une marge, ce lieu inhabitable qu’ils nous ont réservé et qui doit le rester. Une sous population, une ressource qu’ils épuiseront comme les autres. Le labyrinthe est la forme de l’exploitation décomplexée. Le cadre législatif assure le tribut tout autant que les murs. J’enfile mon costume bleu, celui que ma fille trouve typique d’un élu communiste, elle veut dire hors-jeu, je noue mes lacets. L’année dernière, n’y tenant plus, désespérant de l’ANRU, je nous ai endettés pour casser les murs. Un an de négociations avec la communauté d’agglomérations pour que les autres maires se portent caution. Toutes tendances politiques confondues, le maquignonnage, de proche en proche, honte bue, a réussi, j’allais enfin entamer le labyrinthe. Devant moi un banquier en costume ajusté, pas hors-jeu, celui-là, l’air pincé, me parlant d’efforts consentis et de réalisme nécessaire. Trente ans d’endettement, dont vingt de remboursement d’intérêts à répartir sur l’encours. J’ai signé – rénover les lieux n’est pas tout, mais c’est une brèche. Croyais-je. Invention entre temps de l’article vingt-quatre de la loi de Finances publiques pour 2018-2022 : le Pacte de réduction de l’endettement. Un mur tout neuf que j’ai pris en pleine tête, tombé à la renverse. L’obligation faite aux maires d’ajuster leurs dépenses aux 3% de déficit européen : une mesure prudentielle. Économiser quand on n’a déjà rien. Ma colère est tellement irradiante depuis. Je me voyais finir en rupture d’anévrisme ou en plaisanterie de trop. Oui, la destruction se fabrique : construire une Cité selon une malédiction, en renouveler les formes, appeler l’une d’elles, par exemple, dette souveraine.

Les lieux, les lois, les mots : la forme du labyrinthe. Dans la voiture, Samir Ayed m’appelle. Il est essoufflé, derrière lui, toujours ces bruits de détonations, ces cris. Il raconte : J’ai su vers vingt deux heures, Mameri m’a téléphoné, il m’a dit : le frère d’Exaucé est décédé, ça brûle de partout, trouve sa famille. Je suis sorti immédiatement, ça sentait le pneu brûlé jusque chez moi. Un instant monsieur Ayed : portez-vous votre uniforme municipal ? Ah, plutôt, oui, je suis rentré exprès, les fonctionnaires de police ont arrêté mon voisin quand il est descendu demander le calme aux jeunes. Disons que c’est une protection minimale, mais ça ne suffira pas forcément, le préfet est spécialiste des arrestations aveugles avec comparutions immédiates. J’entends Ayed retenir une injure. Monsieur le Maire, Mameri était déjà dans le centre quand je suis arrivé et la police m’a empêché de le rejoindre, j’avais perdu du temps : je croyais que la victime était le frère d’Exaucé Keita, mais c’était l’autre. L’autre… Oumar ? Oui, monsieur le Maire, c’est Oumar qui est mort. Je réprime un cri, le volant vibre, la route se brouille. Ils ont tué Oumar ? Oui : que ce soit Oumar, c’est pire que tout, vous savez le rôle pacifiant qu’il avait, il savait écouter, apaiser les problèmes. Il était comme votre relais sur place. Les jeunes sont fous de douleur, ils veulent enflammer la Cité pour alerter l’opinion publique sur les agissements de la police. Ils réclament la justice. J’essaye de leur faire comprendre que s’ils s’en prennent aux forces de l’ordre, il n’y aura pas d’enquête sur la mort d’Oumar, qu’elle deviendra un fait divers de plus, comme pour Idriss ; mais je sens que c’est inutile. La voix de Ayed sombre, je pense à Oumar, aux espoirs que j’avais mis en lui sans même me l’avouer. Ce gamin qui m’avait insulté dans la rue il y a des années, avec qui j’avais pris le temps de parler, qui avait progressivement attrapé les fils de l’action à coup d’aide aux devoirs. Le bac, l’association « Soigne ton droit » et la préparation du capes français histoire. Je n’ai rien accompli, en seize ans, sinon lui. Croyais-je. Une suite imprévue de l’histoire. Qui finalement n’aura pas lieu. Pas les bons fils. De l’eau plein les yeux. J’entends à nouveau Ayed : La fureur est partout ; voyez, les mamans sont descendues, au début elles cherchaient leurs fils pour les ramener, mais elles ont appris pour Oumar, elles se sont parlé, elles sont révoltées. On était en plein dans la remise des Cahiers de doléances, tout va partir en fumée. Oumar est mort, c’est certain ? Oui, Mameri parle d’asphyxie, plaquage ventral…

Et vous savez comment ça a commencé ?

Assis dans une voiture qui avance sans moi, sonné, j’entends Ayed répondre que non, il ne sait pas comment ça a commencé. À peine deux ans après Idriss, monsieur le Maire.

Diatou N’Diaye m’attend au numéro 87, à l’abri relatif des hurlements de sirènes et des échos d’explosions. Je passe non loin de la ceinture de sécurité qui entoure le Minotaure. Bardet s’adresse aux journalistes devant la banderole Police, il promet la sécurisation et la protection des innocents, annonce la mort probable d’un des casseurs. Une mort, si elle est confirmée, causée, une fois encore, par l’incompréhension des missions de la police. Monsieur le Préfet, c’est la seconde fois que vous envoyez des troupes au Minotaure en vingt-quatre heures : faites-vous un lien entre ces deux interventions ? Il est certainement à déplorer qu’un élu républicain sème la confusion dans l’esprit de ses habitants. Connaît-on le pourquoi soudain de ces jeunes cagoulés détruisant leur ville, monsieur le Préfet ? Ce n’est pas la question : ils sont disqualifiés par leur violence, elle leur a retiré tout droit d’être entendus. Diatou N’Diaye, qui est adossée à l’affiche de l’office des HLM appelant les locataires à se défendre, raccroche le téléphone: j’étais en train de vous appeler, la police refuse d’écouter les éducateurs, la préfecture ne priorise pas l’apaisement. Avez-vous eu Mameri au téléphone, vous en savez plus ? Oui, l’altercation a commencé par le contrôle au faciès de… d’Oumar, monsieur le Maire, je. Je sais, Diatou. Je détourne le regard. Racontez s’il vous plait. Selon le récit des jeunes, l’escalade commence quand Oumar demande: pourquoi me contrôler ? Contrôle de routine. Ça n’existe pas dans la loi, je vais porter plainte. Et le taser, ça n’existe pas, tu veux vérifier ? Oumar aurait dit : vous n’avez pas le droit, l’agent l’aurait plaqué au sol. Les autres jeunes se seraient jetés sur lui, ses collègues les auraient matraqués. Oumar serait sans connaissance, je veux dire, décédé. Au téléphone, Mameri criait : le monde à l’envers ! La Cité prend feu parce qu’on a appris aux jeunes le détail de leurs droits ! Il m’assure qu’il essaye de ramener le calme mais, je… je ne sais pas si c’est encore possible.

Ayed vient de nous rejoindre au 87. Il est tendu, tremblant : j’ai prévenu l’adjoint du préfet que « Soigne ton droit » porterait plainte. Il m’a répondu : les enquêtes fonctionnent en interne, nous n’avons aucun compte à vous rendre. Tout s’est retourné, monsieur le Maire, on a appris aux jeunes à respecter la loi, mais la police ne la respecte pas ! Comment ça va finir, encore, cette histoire-là ? Avec un agent innocenté pour bons états de service alors qu’il a tué ? Avec nos jeunes montrés du doigt par l’opinion, en garde à vue ? Ne voulant rien répondre, puisque seuls des sarcasmes me viennent, je lis machinalement l’affiche: « HLM en danger ! La réduction des APL, que le gouvernement présente comme indispensable à la réduction de la dette publique,  oblige les offices des HLM à baisser les loyers des APLisés de soixante euros mensuels. Cumulés, ils correspondent à 80% de l’autofinancement des offices, nous ne pourrons plus entretenir ni construire de logements ! Pendant ce temps, pas un euro n’est demandé au parc privé, pourtant responsable de la hausse des loyers. Onze millions de locataires sont attaqués par cette mise en danger d’un service public, tandis que les six mille français les plus fortunés sont soulagés de trois milliards d’ISF. Onze millions, six mille. Quel ordre est celui-ci, sinon une extorsion ? Ne laissons pas faire le gouvernement ! »

Je suis sur le point de dire : heureusement qu’on m’enlève les enseignants qui permettraient à toute la Cité de comprendre l’affiche, mais Diatou N’Diaye m’interrompt d’un geste. Je me retourne, Bardet se découpe sur des lumières fumantes. Les éclairages municipaux, en attente de réparation depuis des mois, remplacés par les gyrophares. Il dit avec hargne : les média sont déchaînés, que vos pitreries en soient remerciées.

Il n’a pas échappé à Audrey Pasquel, mordeuse de mollets pour France Info, que le préfet m’avait rejoint au numéro 87. Elle se glisse entre lui et moi suivie de son caméraman, micro à bout de bras : Monsieur Lefait, après le démantèlement d’un foyer jihadiste, des incidents récurrents avec la police, des records d’insalubrité, la Cité du Minotaure revient sur le devant de la scène. Quelles explications avez-vous à donner ? Votre personnalité n’est pas sans faire débat, pensez-vous avoir joué avec le feu en contestant les logiques d’économies ? Je ne suis pas seul à les contester, madame Pasquel. Précisément, vous faites partie des maires qui ont organisé les états généraux : on vous reproche d’abuser de la dialectique de l’émeute, de perpétuellement faire valoir ce risque pour obtenir plus d’argent. Prenez-vous l’État en otage ?

Pasquel est défigurée d’excitation. Elle palpite, bouche entrouverte, dans l’attente d’un mot d’esprit politiquement incorrect. Monsieur le maire, qu’avez-vous à répondre ? Le quartier du Minotaure dévore-t-il ses enfants ? Comment qualifiez-vous cette nouvelle commotion ? Cet affrontement, madame Pasquel, n’est pas une crise d’épilepsie, mais un geste politique. Pasquel sursaute : Vous qualifiez de politiques des actes de violence monsieur le Maire ?, son micro tremble devant mes lèvres : Madame Pasquel, Emmanuel Macron a déclaré dans un documentaire que le commandant Beltrame était un héros, contrairement à ceux qui luttent pour conserver cinquante euros d’APL. En réalité, défendre cinquante euros d’APL, c’est défendre onze millions de personnes, les héros sont aussi ceux qui permettent de sortir du dédale. Vous dénigrez le geste héroïque d’un gardien de la paix, monsieur le Maire ? Je ne dénigre rien, j’ai dit « aussi », vous faites comme le président madame Pasquel, vous inventez des oppositions inexistantes. La violence du gouvernement est politique, celle de mes habitants l’est aussi.

 

 


Sandra Lucbert

écrivain

Rayonnages

FictionsNouvelle