F Fiction

Récit

Qui est responsable ?

Écrivain

Le récit du combat des ex-salariés GM&S par Arno Bertina avait inauguré la rubrique « Fiction » d’AOC, le 28 janvier 2018 précisément. C’est aujourd’hui la deuxième partie de son travail qu’il nous confie. Car un autre chapitre de ce combat s’est ouvert avec leur projet d’élaborer une proposition de loi : une loi visant à responsabiliser les donneurs d’ordre d’une entreprise sous-traitante en cas d’échec commercial, de manière qu’ils en supportent eux aussi les conséquences sociales. Pour éviter à d’autres ce qu’ils ont subi, en somme. La révolution : tout changer ou bien, tout en étant supposé n’être « rien », déposer une proposition une loi en bonne et due forme à l’Assemblée ? Sans doute y aura-t-il une troisième partie.

Entre octobre et décembre 2017 j’ai interrogé quinze salariés de l’ex-entreprise GM&S. Au bout de quatre ou cinq entretiens je commençais à y voir clair dans l’histoire récente de cette usine permettant à Renault comme à Peugeot de sous-traiter la fabrication de certaines pièces (des carters d’huile par exemple). Revenait tout le temps dans les conversations l’époque Altia (2009-2016), ainsi que les noms des trois dirigeants à l’origine de la saignée opérée sur les finances de l’entreprise[1]. Laissée exsangue, celle-ci passera ensuite aux mains de trois nouveaux propriétaires qui, en dix-huit mois, vont empocher à leur tour un million d’euros. GM&S est donc logiquement placé en redressement judiciaire en décembre 2016. Dans le même temps (2009 à 2016), l’entreprise passait de 384 à 287 salariés.

Lorsque nous faisions une pause, pour fumer ou boire un café, je pouvais voir, sur le bâtiment de la tôlerie, de grands tags donnant les noms sur lesquels se concentraient une partie de la fureur des salariés. Du coup j’ai systématiquement conclu les derniers entretiens par cette question : « Si vous deviez croiser l’un de ces trois-là, dans la rue, iriez-vous lui casser la figure [pour lui faire payer la misère à laquelle ils vous ont condamné] ? » Tous me firent la même réponse : « Non. » (« Mais qu’ils ne viennent pas me saluer car sinon je lui dirais ma façon de penser. »)

« Ma façon de penser »… J’ai alors compris ...

Arno Bertina

Écrivain, Romancier