Roman (chantier)

Qu’aucun espace ne soit dédié

Écrivaine

Ce n’est pas le début du roman, en cours d’écriture, de Lou Kanche que nous donnons aujourd’hui, mais l’impression d’y entrer in medias res s’impose. Immédiatement prenant, le texte de cette auteure étudiante à La Cambre (Bruxelles), jamais encore publiée, laisse deviner une vraie voix. C’est l’hiver. Jeune enseignante en lettres mutée à Garges-lès-Gonesse, Norah Baume s’ennuie. Une perspective : Sofiane, 17 ans. Survêtement et beau visage. Le désir de transgression hante la narratrice jusqu’au jour où elle perd pied et prend la fuite, jusqu’à Alger. Ainsi continuons-nous notre série exploratoire d’auteurs qu’on dit parfois « en herbe ».

Les astres sont des palais où s’abritent les fauves les plus étranges. Dans un premier temps, j’y ai cherché refuge. J’ai composé le numéro d’un type qu’on m’avait recommandé. Il était voyant m’avait-on dit, mais pas que, et je n’ai jamais su ce que « pas que » signifiait vraiment. Au bout du téléphone, une voix sombre qui donnait rendez-vous. J’ai songé aux gitans des livres et des peintures saisissant les mains bourgeoises pour y lire l’avenir, Esmeralada les seins lourds. Se contraindre à produire ne mène pas à l’abondance, me répétait le type en boucle, on se trompe, claironnait-il, on se fourvoie. On arrive par hasard dans des endroits dont on n’a pas idée et par hasard donc j’étais là, dans ce bureau austère où sur l’un des murs se trouvait une reproduction du Baiser et je n’arrivais pas à me souvenir du nom du peintre, ça ne me revenait pas et le type devant moi continuait à me lire les cartes. Tout cela n’annonçait rien de bon. Jusqu’au moment où il a dit : je vois un jeune homme. Là j’ai pensé aux cieux crevant en éclairs de Rimbaud parce c’était vraiment ça, ça crevait en éclairs à l’intérieur de moi, et j’ai pressé l’homme : quoi d’autre ? vous voyez quoi d’autre ? Le type a plissé ses petits yeux, deux billes disparaissant et il a répondu : quelqu’un de proche mais avec le Diable à ses côtés, vous voyez comme l’Amoureux regarde le Diable ?, et il a pointé la face cornue et rieuse, la porte de la luxure s’ouvre. C’est le danger. Drôle de porte, j’ai pensé, j’aimerais bien qu’une porte comme ça existe. Après, il a fallu payer.

Moi aussi, je le vois.

Je le vois, c’est un très jeune homme, c’est un adolescent. Il a les yeux rougis par les joints, le sourcil fier, la mine esclave de ses atours, par petites grappes ses cheveux bouclés frôlent sa nuque et l’ombragent. La première fois que Sofiane est entré dans ma salle de classe, j’ai tout de suite compris qu’il était maître en son royaume. Il s’est installé au fond, près de Tareq, un grand roux au teint brumeux, un assez beau garçon aussi, et les regards se tournaient constamment vers eux. Sofiane n’a pas sorti ses affaires, simplement balancé son sac qui a provoqué un bruit sourd en cognant la table. Lorsque je demande aux élèves de prendre une feuille pour y inscrire leur prénom, Sofiane refuse de se plier à l’exercice. Et toi, c’est quoi ton prénom ? Les rires fusent. Je demande à Sofiane de venir me voir à la fin du cours, il ne vient pas et je rédige mon premier rapport de l’année : Sofiane Zenouda s’est permis de me tutoyer et de poser une question déplacée en début d’heure, ce qui a fortement perturbé le déroulé du cours. J’ajoute : j’exige qu’il me remette un travail à faire à la maison. Je joins au rapport un extrait de La Chartreuse de Parme, l’épisode de la bataille de Waterloo. La photocopieuse marche mal et le texte dans lequel Fabrice del Dongo passe au-dessus des cadavres, cherchant à se battre encore, est strié d’encre noire. Quelques jours plus tard, à l’interclasse, les mains dans son jogging trop court, Sofiane est venu s’asseoir sur l’une des tables du premier rang, il mâchait un chewing-gum qui semblait lui coller aux dents, lentement, animal. J’ai bien senti comme ça a fondu à l’intérieur de moi et j’ai fait un effort pour ne pas paraître gênée, je lui ai demandé ce qu’il voulait, il m’a tendu une copie : vous êtes contente ?, l’air narquois mais tout de même, complaisant, amical presque dans cette façon qu’il avait de me tendre son devoir rédigé au stylo bic, bourré de fautes et on sentait qu’il avait malgré tout fait un effort de présentation. Il a insisté sur le fait que normalement, il s’en battait les couilles.

En accéléré : la nuit, le lever, le petit-déjeuner, deux tartines recouvertes d’une épaisse couche noire, de la myrtille, et puis s’habiller, du gris, pas de jupe, pas de motifs car ce qui est le plus neutre est encore le plus sûr, avec cette idée que la neutralité est un adage masculin. Anti-cerne, mascara, le noir allonge mes cils trop courts. Je vérifie que les affaires dans mon cartable sont en ordre, j’attrape les clefs posées sur la commode de l’entrée, j’embrasse Paul sur le front, je sors : l’air sur le visage, sur les mains, dans le sang, tout circule. On ne reste jamais trop longtemps à la surface. Dans le métro parisien je trébuche. À la Gare du Nord, je m’engouffre dans le RER D où l’on annonce un retard de plus d’une demi-heure. Des voyageurs marchent sur les voies. Tout concorde à entraver ma course. Preuve ultime : les lumières du RER s’éteignent. Le conducteur du train nous demande de bien vouloir patienter, sa voix chaude ne s’excuse pas de la gêne occasionnée. J’attrape l’exemplaire du Parisien qui traîne sur le siège d’à côté et le feuillette tant bien que mal. Sur le parking du McDonald’s de Stains, il y a deux jours, un type en a tué un autre à coups de hache car ses frites étaient froides. Je repose le journal comme on se méfie d’un présage. Arrivée à la gare de Garges-Sarcelle, les architectures m’entourent, des lames grises qui peu à peu s’effondrent ou alors c’est un mouvement ascendant, mais vers quoi les tours peuvent-elles tendre ? Vers les drones peut-être, à plus haute altitude les satellites. Vers les astres, même, dont nous ne connaissons pas les trajectoires et dont nous ne distinguons pas les formes, qui s’évertuent pourtant à mener une vie morcelée dans le système solaire, des ruines en suspension, et si les astres sont des ruines, si les tours aussi, déjà prêtes à s’effondrer, manifestations urbaines de l’usure, ça arrive parfois, qu’une tour s’effondre, alors ce ne sont plus que des ruines tournées vers des ruines.

Je descends du train. Mon manteau traîne au sol tant il est long. Je marche la tête haute de la gare à l’arrêt de bus en écoutant Wagner. Le bus 133 est bondé. Tannhäuser, Ouverture : Naht euch dem Strande ! Approchez de la place ! disent les sirènes. Je me fonds dans la masse hétéroclite des mères à poussette, des ouvriers, des jeunes travailleurs qui se rendent à l’aéroport Charles-de-Gaulle, des lycéens enfin parmi lesquels je reconnais certains élèves à qui j’adresse un sourire discret en signe de salutation. Dimension épique lorsqu’ensuite je traverse le cimetière où de nombreuses stèles juives côtoient les tombes de musulmans et de catholiques. L’établissement scolaire est encore plongé dans le noir, sa façade plane se détache. Il est à peine huit heures. En salle des professeurs, je croise Benoît, un jeune collègue d’anglais, nonchalamment adossé contre la machine à café qu’il me désigne : t’en veux ? Je n’ai pas le temps de répondre que déjà la sonnerie retentit. Les couloirs sont bruyants. Enfin, j’entre dans la salle de classe comme dans un sanctuaire profané. Les sacs frappent le sol, les chaises qui jusque-là s’abîmaient en silence crissent sous les assauts répétés des corps. Chaque coin de table a été raturé, tous ont voulu laisser une trace de leur passage. Comme à son habitude, Sofiane arrive en retard. Il ouvre la porte sans frapper et se dirige sans un mot vers le fond de la classe. Je l’interpelle, lui reproche son manque de civisme, pas même un bonjour, tu pourrais au moins t’excuser. Il me regarde en souriant et alors je plonge dans ses yeux et je retiens mon souffle, quelque chose dans mon corps se rompt, tiens s’il te plaît Sophie est-ce que tu peux distribuer ? Et tandis que l’élève se déplace en zigzaguant entre les tables, je me saisis d’une craie pour noter les consignes au tableau.

Le givre a blanchi le sol, à l’horizon les canards, non, à l’horizon les pigeons les ailes gelées viennent se réfugier aux encoignures des fenêtres en bandeau de la salle A205. Leur souffle vaporeux forme de petites traces sur les vitres tandis que les élèves s’appliquent à pondre un plan de commentaire. La peau des élèves traîne le manque de soleil et contraste avec les survêtements aux teintes franches qui, en ce qu’ils apportent la couleur et le pli, sont une coquetterie, parfois font deviner le corps musclé des garçons.

Madame Madame Madame

Fatoumata lève le bras en s’agitant. Madame, on a toute l’heure ? Je réponds par l’affirmative, hochant simplement la tête pour que le silence règne à nouveau dans la salle de classe. De mon bureau, j’observe les mouvements de l’adolescence. Kadija se met du gloss, Adam a gardé sa casquette. Depuis le début de l’année scolaire, mon seuil de tolérance s’est affaissé. La frontière entre une certaine dose de laisser-aller, qui permet de faire fonctionner l’ensemble, et une trop haute dose qui conduit à la débâcle, est mince. Fatoumata replonge dans ses notes, elle est sérieuse et appliquée. Au dernier conseil de classe, toute l’équipe pédagogique a salué son comportement exemplaire et lui a attribué les félicitations, et puisqu’elle réussit si bien, ce n’est donc qu’une question de bon vouloir, on se rassure en se disant que la pédagogie n’est pas à remettre en cause, les élèves sont seuls responsables de leur réussite, ceux qui traînent doivent simplement poursuivre leurs efforts. Dans ce bal d’attribution des points, parfois on triche. J’ai triché, par exemple avec Sofiane. J’ai triché, j’ai été indulgente, j’ai vu ce que je voulais voir dans ses mauvaises copies, j’ai recueilli les indices de ses potentialités et je lui ai parfois attribué des notes injustifiées, discrètement, pas assez peut-être pour que Tareq, lorgnant sur la note de Sofiane, meilleure que la sienne et c’est bien la première fois, exige des explications. Je dois alors trouver des stratagèmes qui justifient l’écart de notes. Des études ont montré que les enseignants, une fois les premières notes attribuées à un ou une élève, changeaient difficilement le curseur, vous êtes du côté des bons, peu de chance pour que vous sortiez de votre catégorie, et inversement. C’est ce qu’on appelle le déterminisme de la courbe de Gauss. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose car de fait c’est une marge à laquelle on ne peut se soustraire. Nous sommes des animaux grégaires, je ne crois pas à une justice immanente. Je crois ce que je vois et je vois Sofiane.

Paul cuisine un plat indien et les odeurs épicées entrent dans la chambre. J’ouvre les tiroirs de mon bureau remplis de documents de natures diverses, des fiches de cours, des attestations roses, sur certains papiers l’encre a passé. Je cherche l’adresse de Sofiane. Enfin, je mets la main sur une liste de noms. Sofiane Zenouda. 17 ans. Il est né en avril. Avril. Il y a le mot « havre » et il y a le mot « il », ce qui ne résout rien mais renforce l’image que je me fais de sa masculinité, celle d’une virilité performée à l’aide de rites, celui par exemple de monter sur des scooters comme sur des chevaux ou encore, de vendre du shit. Finalement, peu d’années nous séparent. Je fais le calcul : neuf ans à peine. J’entends Paul râler en faisant tomber une assiette, j’imagine qu’il est en train de mettre la table. L’adresse de Sofiane est inscrite juste au-dessus de sa date de naissance. 21 Avenue de la Commune de Paris. En me connectant à Google Maps, je me trouve projetée devant deux blocs d’immeubles qui se font face, à quelques dizaines de mètres du commissariat. Une tour de huit étages, grise et franche. Je navigue à travers l’écran, je m’approche en quelques clics des fenêtres qui demeurent opaques. On n’y voit rien, on n’y devine rien. De la même façon, tout ce qui s’observe est ramené au dessin plat du monde virtuel. Les volumes sont sans épaisseur. Aucun indice ne jaillit. J’appuie sur le moins de la loupe et le bâtiment se révèle en son entier, la rue, Garges-lès-Gonesse, l’Île-de-France, l’Europe. J’éteins l’ordinateur, puis la lumière de la chambre.

J’escalade une montagne dont je fixe le sommet. Près de moi, une vache maigre que je guide grâce à une courte corde. Tout est jaune. La terre est jaune, le ciel, la vache et moi. Et puis, les couleurs changent, les choses reprennent leur teinte habituelle et alors, Sofiane m’apparaît. Il est là, dressé face à moi, immobile et nu. Une pluie chaude et fine le recouvre et brouille ses contours, au ralenti son bras, au ralenti dessine un arc de cercle parfait, tant de beauté, aussi dans son visage statique, une beauté sans compromis, une terrible beauté qui appelle les crimes nouveaux, réclame la punition sévère et qu’elle soit aussi bruyante que des tirs dans la nuit noire !, et tandis que je tends mes bras vers l’adolescent, je le vois qui s’enfonce lentement dans la terre meuble où moi-même je me noie.

Le rêve s’est évanoui. Sur l’image, le blanc et moi soudain qui me réveille en haletant. La sueur par petites perlées coule le long de mes omoplates, insidieuse, et me pousse à me défaire de mon tee-shirt qui, lorsque je l’enlève, glisse au sol, et dans les plis obscurs je vois Sofiane, la figure de l’adolescent qui prend le pouvoir, qui soumet mes états de conscience nocturnes et s’imprime pleins phares sur la nébuleuse qui administre les rêves, une beauté sans compromis disait le rêve, j’attrape le verre d’eau posé sur la table de nuit, de la poussière flotte à la surface, je l’observe onduler, comme si la poussière savait. La poussière ne sait rien. J’entends la lourde respiration de Paul dormant entortillé percer l’espace sonore. L’appartement est plongé dans le noir. Trois heures. Je me déplace à l’intérieur du salon à tâtons. La lune jette un faible rais de lumière sur le chat. Par secousses, l’animal remue les pattes avant, chassant une invisible proie. Je colle mon front contre la vitre. Dans l’immeuble d’en face dorment les acteurs régents qui offrent à la ville leurs performances quotidiennes, le jour la pioche à la main, miniers du monde post-industriel, et voilà qu’ils se reposent. J’ouvre grand la fenêtre et l’embuscade du froid me saisit au cou tandis que tout autour de moi vacille l’urbanité. D’un coup sec, je pousse le chambranle de la fenêtre qui claque, la vitre de verre est redevenue la frontière entre l’extérieur et moi, Sofiane à l’intérieur de ma tête, comme si le dehors pouvait entrer dans le dedans pour opérer les transformations nécessaires à son devenir propre. C’est après que mes yeux se sont doucement accoutumés à l’obscurité de la cour du bas de l’immeuble que j’ai vu le voisin qui sortait son pitbull. Un pitbull blanc. Le chien renifle les pavés et effectue de petits tours près des poubelles. Lorsque le voisin lève la tête et qu’il m’aperçoit, je ne bouge pas, torse nu derrière la vitre et alors je surprends un rictus chez lui, le coin inférieur de sa babine qui se soulève. Il appelle son chien et compose le code d’accès d’entrée de l’immeuble. Le chien prend son temps, puis les deux protagonistes disparaissent derrière la porte automatique qui se referme doucement. Il y a donc des gens près de moi qui ne dorment pas, des insomniaques, des saturniens, des promeneurs de chien, présences gémellaires lorsque monte la lune au ciel. De la même manière Sofiane m’est apparu.


Lou Kanche

Écrivaine, Professeure de lettres