F Fiction

Roman (extrait)

Lumière d’été, puis vient la nuit

Écrivain

La comédie humaine d’un village perdu dans les fjords est une rapide manière de résumer le prochain roman (Grasset) du célèbre écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson. Pourtant ses huit chapitres, traduits par Éric Boury, sont autant de chroniques et l’humanité à laquelle on s’attache est aussi diverse que le village est petit. Diverse, et fantasque. Continuant notre série de littérature étrangère attendue à la rentrée, nous en donnons aujourd’hui le deuxième chapitre : « Les larmes ont la forme d’une barque à rames ». Comment Jónas, frêle et pâle, prit la suite de son père le colosse Hannes et devint à sa manière le policier du village.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames

 

Jónas est maigrelet pour ne pas dire étique, de taille à peine moyenne, il est fragile, ne foulez pas trop fort la terre sous vos pieds en l’approchant, vous risqueriez de le briser. Il a grandi si discrètement et si lentement que pendant des années, nous avons presque oublié son existence, il ne prenait jamais la parole sans y être invité, ne répondait que par monosyllabes et d’une voix aussi fine qu’une fibre de laine, ténue, bien qu’assez tôt teintée d’un soupçon de ténèbres, et qui se cassait sans prévenir. Il travaillait mal à l’école, les instituteurs l’interrogeaient rarement devant les autres et jamais ils ne lui demandaient de venir au tableau, il peinait à trouver le sommeil avant les examens, deux fois il a vomi sur la table devant le correcteur, et une fois il s’est évanoui. À l’école, il ne s’est fait ni amis ni ennemis, les autres ne se moquaient pratiquement jamais de lui, peut-être parce qu’il était le fils de Hannes, colosse et policier du village, mais plus encore parce qu’il était tellement réservé qu’en sa présence, ses camarades se refermaient sur eux-mêmes. Le temps passait. Jónas regardait les autres se chamailler, c’était la fin des années 70, il observait ses mains, si fines qu’elles en étaient translucides.

Il a quitté l’école à l’âge de quatorze ans.

Les autres élèves se sont mis à grandir à toute vitesse, Jónas restait au point mort. Les filles prenaient brusque...

Jón Kalman Stefánsson

Écrivain, Romancier et poète