F Fiction

Nouvelle

Les Trois Sirènes

Écrivain

Est-elle une des trois sirènes que désigne le nom de la gargote située quelque part sur un rivage sicilien, et accueillant chaque soir la jeunesse désœuvrée, Giusi l’amoureuse ? Ou bien peut-être est-ce Pia, au destin tragique. L’écrivain François Koltès confie à AOC une nouvelle inédite, placée sous le signe des dieux de la mer, qui garde vive la trace de son œuvre de cinéaste.

Il était passé onze heures. La nuit était tombée depuis longtemps. La lune pleine et rousse riait de toutes ses bouches ouvertes. Des gerbes de rayons s’en échappaient, rassemblés en un voile s’effilochant sur la mer. Sans cela, rien n’aurait permis de voir les bateaux, au loin, traverser sans fanaux l’horizon clandestin. Les rouleaux ininterrompus, que le vent du Sud portait depuis le ventre de Neptune, soulevaient ce linceul attentif à la moindre défaillance du monde terrestre. Sur le rivage où venait s’échouer l’écume rageuse, deux pêcheurs s’étaient mélangés à l’obscurité, solitaires l’un de l’autre, loin de la terrasse de bois d’où venait la musique de l’autre côté de la route de terre. Ils avaient planté leurs lignes dans le sable encore chaud, sous la protection, croyaient-ils, du tapis d’étoiles qui recouvrait la nuit. On pouvait s’attendre à ce qu’ils ferrent quelque monstre marin aguichant mais hostile.

À cette heure d’espérance et de tension infinies, les dieux de la mer, habilement grimés en forme de naïades aux chairs luxuriantes et au sourire moqueur, attendent. Cachés dans le creux des vagues toutes proches des sables du lido, ils guettent les dieux descendus des collines calcaires, parés de mâle insouciance et de muscles tendus.

Les sandales s’emplissaient du sable de la route, reversé à chaque foulée. Par bribes, arrivaient des phrases dispersées par le vent. Une musique sans nom devenait plus épaisse lorsque l’on approchait. Elle ve...

François Koltès

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