Essai

De la liberté

Écrivaine

« Ta liberté me tue ! » s’égosille l’un. « Ta santé n’est pas plus importante que ma liberté ! » vocifère l’autre. Dans la lignée des Argonautes, enchâssant récit et pensée, Maggie Nelson interroge le lien entre « se sentir libre » et « se sentir bien », entre liberté, care et contrainte. Ainsi s’ouvre l’éventail de notre désir de liberté dans quatre domaines (et autant de « chants » que composent son nouvel essai) : sexe, art, drogues, climat. « Je m’attacherai à observer comment la liberté semble s’enchevêtrer à la non-liberté pour produire des expériences teintées de compulsion, de discipline, de possible, d’abdication. » Et produire de nouvelles manières d’être. À découvrir bientôt aux Éditions du sous-sol, dans la traduction de Violaine Huisman.

Introduction

Arrêtez-vous si vous voulez parler de liberté

Je voulais écrire un livre sur la liberté. Je voulais écrire ce livre depuis que le sujet avait surgi inopinément dans un autre ouvrage que j’avais consacré à l’art et à la cruauté. J’avais entrepris d’écrire sur la cruauté, et j’avais été surprise de voir la liberté se frayer un chemin puis faire brèche dans la cellule étouffante de la cruauté. Épuisée par la cruauté, je me suis alors tournée vers la liberté. J’ai commencé par “Qu’est-ce que la liberté ?” de Hannah Arendt, avant d’amasser mes piles.

Mais j’ai vite bifurqué, et j’ai écrit un livre sur le care*, le soin, le souci de l’autre. Certains ont pensé que ce livre-ci avait également trait à la liberté. C’était rassurant en un sens, parce que ça me semblait, à moi aussi, être le cas. Puis j’ai songé qu’un livre sur la liberté n’avait peut-être plus de raison d’être – ni moi ni personne d’autre n’était tenu d’en écrire un. Existe-t-il mot plus galvaudé, imprécis, belliqueux ? “Avant je m’intéressais à la liberté, mais maintenant, je m’intéresse surtout à l’amour”, m’a confié une amie[1]. “La liberté ressemble à un message codé, un mot vicié et creux pour dire guerre, une exportation commerciale, le genre de chose qu’un patriarche pourrait donnerou reprendre”, m’a écrit une autre[2]. “C’est un mot de Blancs”, m’a dit une troisième.

Souvent, j’étais d’accord : pourquoi ne pas se pencher sur une valeur moins contestée, mais tout aussi opportune et pertinente, comme l’obligation, l’entraide, la coexistence, la résilience, le développement durable, ou ce que Manolo Callahan appelle “la convivialité insurrectionnelle”[3]? Pourquoi ne pas accepter que la longue et glorieuse carrière de la liberté touche à sa fin, que notre obsession continuelle à son égard reflète une pulsion de mort ? “Ta liberté me tue !” proclamaient les pancartes des manifestants pendant la pandémie ; “Ta santé n’est pas plus importante que ma liberté !” s’égosillaient en retour les


* Le mot anglais care, à la fois substantif et verbe, n’a pas d’équivalent exact en français. Pour évoquer sa polysémie, il faudrait y entendre : le soin, la sollicitude, le souci de l’autre, la responsabilité ; prendre soin, se sentir concerné, se préoccuper de… Le care a également une acception française, introduite ces dernières années en tant que concept issu de la pensée féministe, à l’intersection de la pensée du genre, de l’éthique et de la santé. (Toutes les notes précédées d’un astérisque sont de la traductrice.)

[1] Beaucoup ont associé plutôt qu’opposé amour et liberté : voir bell hooks, “L’amour comme pratique de la liberté”, où hooks affirme : “Du moment où on choisit d’aimer on commence à s’acheminer vers la liberté” ; le rapprochement que fait Foucault entre “pratiques de la liberté” et “souci de soi” ; l’accent mis par le philosophe et éducateur Paolo Freire sur “l’acte d’amour” comme engagement pour “la cause de la libération”.

[2] A.L. Steiner, correspondance privée, le 6 août 2016.

[3] Voir l’article de Manolo Callahan : “[Covid-19] Convivialité (insurrectionnelle) dans la conjoncture du Covid-19”. Merci à Fred Moten d’avoir attiré mon attention sur ce travail.

[4] Voir les commentaires d’Ammon Bundy sur le coronavirus : “[Ce virus] est en train d’être exploité de toutes parts par des personnes au sein et à l’extérieur du gouvernement qui veulent prendre ce qui ne leur appartient pas. Je prie pour qu’un nombre suffisant d’entre nous se réveillent, s’insurgent, et placent la liberté avant la sécurité en toute circonstance !” Voir également le commentaire de l’historien Jelani Cobb sur son compte Twitter en avril 2020 : “Les manifestants pour la réouverture n’arrêtent pas de dire ‘Vivre libre ou mourir’. Quelqu’un devrait leur expliquer que ces propositions ne sont pas antinomiques.”

[5] Cette méthode fait écho à Eric Foner, qui décrit dans son introduction à The Story of American Freedom [l’histoire de la liberté américaine] : “Plutôt que d’appréhe

Maggie Nelson

Écrivaine, Poète, critique d'art

Rayonnages

FictionsEssai

Notes

* Le mot anglais care, à la fois substantif et verbe, n’a pas d’équivalent exact en français. Pour évoquer sa polysémie, il faudrait y entendre : le soin, la sollicitude, le souci de l’autre, la responsabilité ; prendre soin, se sentir concerné, se préoccuper de… Le care a également une acception française, introduite ces dernières années en tant que concept issu de la pensée féministe, à l’intersection de la pensée du genre, de l’éthique et de la santé. (Toutes les notes précédées d’un astérisque sont de la traductrice.)

[1] Beaucoup ont associé plutôt qu’opposé amour et liberté : voir bell hooks, “L’amour comme pratique de la liberté”, où hooks affirme : “Du moment où on choisit d’aimer on commence à s’acheminer vers la liberté” ; le rapprochement que fait Foucault entre “pratiques de la liberté” et “souci de soi” ; l’accent mis par le philosophe et éducateur Paolo Freire sur “l’acte d’amour” comme engagement pour “la cause de la libération”.

[2] A.L. Steiner, correspondance privée, le 6 août 2016.

[3] Voir l’article de Manolo Callahan : “[Covid-19] Convivialité (insurrectionnelle) dans la conjoncture du Covid-19”. Merci à Fred Moten d’avoir attiré mon attention sur ce travail.

[4] Voir les commentaires d’Ammon Bundy sur le coronavirus : “[Ce virus] est en train d’être exploité de toutes parts par des personnes au sein et à l’extérieur du gouvernement qui veulent prendre ce qui ne leur appartient pas. Je prie pour qu’un nombre suffisant d’entre nous se réveillent, s’insurgent, et placent la liberté avant la sécurité en toute circonstance !” Voir également le commentaire de l’historien Jelani Cobb sur son compte Twitter en avril 2020 : “Les manifestants pour la réouverture n’arrêtent pas de dire ‘Vivre libre ou mourir’. Quelqu’un devrait leur expliquer que ces propositions ne sont pas antinomiques.”

[5] Cette méthode fait écho à Eric Foner, qui décrit dans son introduction à The Story of American Freedom [l’histoire de la liberté américaine] : “Plutôt que d’appréhe