Nouvelle

Les très riches heures de Modeste Mégalo

Écrivain

Est-ce qu’écrire, et même est-ce que tout art n’est pas pour celui qui crée un mouvement de balancier entre mégalomanie et humilité ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas cet oxymore à concilier et ce fil sur lequel trouver l’équilibre ? Modeste Mégalo, tel est le nom dont s’affuble en son for intérieur un écrivain s’efforçant de répondre à la commande de sa résidence d’écriture. Un nom grotesque apparu inopinément. Et qui, entre loufoquerie et mélancolie, devient non seulement un personnage mais la trame d’un texte qu’on qualifiera volontiers de sotie.

« Le vrai héros s’amuse tout seul »
Baudelaire

Nul ne sait comment il s’appelle, à part lui.

Nul ne le sait, puisqu’il n’y a jamais eu que lui, Modeste Mégalo, pour s’appeler ainsi, et toujours à part lui, et toujours à l’instant de bricoler des phrases, démonter remonter les éléments du langage partout rivés à la raison raisonnante afin de faire bouger les lignes pour leur donner du jeu et se donner de l’air, en vérité, un peu d’air, mine de rien – du moins parvient-il à s’en convaincre, certains jours (et s’en convaincre, c’est déjà l’éprouver).

Mais c’est de cela surtout que Modeste Mégalo voudrait se convaincre, cependant, non sans estimer au passage qu’y parvenir serait faire preuve d’une humilité somme toute fort remarquable et très réjouissante : se donner de l’air dans la langue commune, mine de rien ou pas, c’est en donner à tous, de l’air, et peu importe au fond qu’ils vous entendent ou non.

C’est là une théorie jetable, bien entendu, théorie kleenex si vous préférez, il en a d’abondance en réserve et il ne s’en plaindra pas, si certaines résistent mieux que d’autres à la vie courante. Du reste, celle-ci pourrait s’étayer du flot d’images très anciennes qui à l’instant le traversent, au souvenir du vaste piano-bar des beaux quartiers parisiens qu’il avait beaucoup fréquenté après qu’une pluie d’orage l’eut contraint d’y entrer par hasard, un beau soir de cette époque lointaine tout en ruptures amoureuses où il ne savait plus très bien où il habitait, ni comment il s’appelait (puisque Modeste Mégalo, comme le lecteur perspicace l’aura deviné, ignorait tout, alors, de son nom véridique). Chaque dimanche vers 22 heures il retrouvait la même petite table en retrait qui lui permettait d’embrasser la salle pour mieux partager l’enivrante mélancolie de la pianiste isolée sur sa minuscule estrade que personne n’écoutait mais qu’il voyait, ou qu’il imaginait, habitée par le désir farouche de s’immiscer à leur insu dans la conversation des clients, et même et surtout les plus dédaigneux de son art. Car dès cette première nuit d’orage le futur Modeste Mégalo encore ruisselant mais tout ébahi était parvenu à s’en persuader, sirotant du bourbon sans plus se préoccuper du monde extérieur, de son compte bancaire ou de la pluie : loin de s’abandonner ou de s’oublier aux tréfonds de ses mélodies lointaines, la musicienne en tailleur noir que l’éclairage fondait dans le décor aseptisé ne se contentait pas d’assurer l’ambiance sonore ; focalisant sa détermination sur une table ou sur une autre pour y distiller des émotions incongrues, elle s’exerçait, mine de rien, il va de soi, mais avec une persévérance admirable à se jouer de l’humeur des convives exactement comme les courants invisibles à l’œil nu s’amusent des bateaux et parfois, aussi impitoyables que les dieux mauvais, choisissent d’en drosser un sur les récifs sans qu’aucun marin ne comprenne pourquoi celui-là précisément.

D’évidence, avait rapidement décrété Modeste Mégalo, d’évidence c’était en pleine conscience que la pianiste, dont les épaules étrangement déliées semblaient flotter par-delà ses doigts agiles, trompait l’ennui au gré des tonalités ou des rythmes, capable de prolonger un rire féminin d’une kyrielle de notes piquées dans les aigus pour mieux révéler d’un legato s’enfonçant dans les graves le glaive d’une détresse benoîtement virile, allant jusqu’à s’autoriser de discrètes mais désopilantes discordances comme autant de hiatus imperceptibles pour tantôt favoriser, tantôt contrarier une scène de séduction dont elle ne pouvait pourtant saisir que les rapports de force ou de désir puisqu’elle n’avait, au mieux, accès qu’à ce que les corps révèlent pendant que les mots suggèrent ou prétendent, étant dans l’incapacité matérielle de rien entendre des propos échangés (il est vrai qu’il est bien rare que ces propos ne puissent l’être, échangés, contre d’autres ou par d’autres).

De son poste d’observation où il s’imbibait lentement de whisky, Modeste Mégalo se noyait dans une délicieuse ambivalence, balançant entre incrédulité et ébahissement, en cette époque où il se voulait encore irrémédiablement rationnel (sans s’interroger jamais sur le pourquoi de la chose), s’accrochant à la seule certitude qui lui avait rapidement paru irréfutable : fantasme ou non, avec quelle humilité cette musicienne avait appris à s’enivrer de sa toute-puissance ! Le plus stupéfiant à ses yeux restait l’étrange sourire qu’il était certain de voir courir sous les traits impassibles de la pianiste à chaque fois que l’un de ses brefs mais fréquents coups d’œil circulaires lui permettait de s’assurer de ses effets, et, par exemple, de celui que pouvait avoir la suite d’accords anxiogènes et rétractiles qu’elle arrachait aux rails d’une douce mélodie à l’instant même où un pète-sec sentencieux, lèvres déjà tendues, s’apprêtait à lancer ses doigts velus par-delà le seau à champagne pour fondre sur la main de sa jeune invitée, affreux spectacle, on en conviendra : et comme il était juste et réconfortant, avait songé Modeste Mégalo célébrant l’événement d’une longue gorgée brûlante, comme il était juste et réconfortant que l’homme aux mains d’araignée en restât pour ses frais, salement déboussolé de n’avoir empoigné que le vide en guise de retour sur investissement alors qu’il n’avait pas lésiné, l’endroit était chic et cher, qu’est-ce donc qui lui aura échappé, et pourquoi lui, d’abord ?

Rationnel comme il prétendait l’être, le futur Modeste Mégalo n’avait pas manqué, bien sûr, d’interroger sous tous les angles la question de l’illusion : potentiellement la sienne, ou celle de la pianiste, ou, qui sait, celle de la jeune femme inconsciemment désireuse d’obéir à quelque courant invisible plutôt qu’au charme du pouvoir, les trois fonctionnant très bien ensemble, peut-être ? Une autre question le travaillait, cependant, qui montre bien que celle de l’illusion n’était pas si sérieuse : les yeux le plus souvent rivés au clavier, comment diable la musicienne cachée derrière son rideau de cheveux rebelles pouvait-elle percevoir les différentes forces en présence aux tables dont elle avait décidé de prendre le contrôle ? Fallait-il s’en remettre au mystères des ondes, là-dessus ? Mais cette question seconde avait elle-même volé en éclats, et aussi subitement que le pouvoir d’un pète-sec victime d’accords déloyaux, le soir où l’enthousiasme de Modeste Mégalo passa toutes les bornes, il en était tombé raide : cette pianiste si discrète avait donc la puissance de renverser les tables à distance, et cette fois c’était une certitude, s’il l’affirmait c’était pour l’avoir vu de ses yeux vu, qu’on ne vienne pas lui parler d’alcool ou d’illusion. D’ailleurs, ce n’était plus un sourire de chat qui avait glissé sous le visage imperturbable de la musicienne, cette nuit-là, mais l’inoubliable frisson d’un triomphe intérieur, alors que les garçons se précipitaient vers les cinq affairistes du meilleur aloi subitement précipités sur leurs pieds, pris de rage à s’attraper par la cravate dans le fracas des bris de verre : un triomphe intérieur, une exaltation que la musicienne, et cela Modeste Mégalo en aurait juré de toute sa puissance d’empathie, que la musicienne l’accompagnant d’un arpège aérien peinait à contenir malgré sa manière beaucoup trop servile d’écouter le patron accouru lui glisser un mot à l’oreille, nul besoin de sous-titres, c’est le moment de vous lâcher, ma petite, un air entraînant, un truc connu et qui rassure, allons, musique, et staccato ! Alors seulement la pianiste avait humblement relevé deux grands yeux d’innocence où se perdre, comme surprise du spectacle dont son nuage sonore l’aurait protégée, et Modeste Mégalo bouche ouverte avait cru comprendre, à l’instant où leur regards s’étaient croisés, qu’une complicité était née. Mais s’ils s’étaient immédiatement devinés, cela ne fut jamais dit, n’eut pas le temps de l’être avant le maudit soir où le clavier de l’imposant piano droit resta fermé et le tabouret vide, sur la petite estrade désertée. La pianiste avait soi-disant disparu sans demander son reste ni laisser d’adresse où la joindre, ce qui n’est pas crédible une seconde au pays des intermittents du spectacle qui sont dûment déclarés, avait songé Modeste Mégalo, fort suspicieux de voir le patron bien pressé d’abréger, pour une fois, s’éloignant déjà en précisant que le piano retrouverait fissa un nouveau maestro, et bien supérieur.

De fait, le remplaçant malgré une calvitie galopante se révéla un pianiste efficace, qui jouait fort bien, et peut-être même jouait-il mieux techniquement parlant, sinon qu’il jouait sans conscience et par contraste révéla à Modeste Mégalo tout ce que ce dernier avait perdu d’une semaine à l’autre, tout ce dont le privait à jamais l’incapacité d’agir dont hélas il avait lamentablement fait preuve, infichu de s’arracher à sa délicieuse inertie aux relents de bourbon pour s’élever jusqu’à elle, lui parler, lui murmurer au moins l’immensité de sa reconnaissance. Car le successeur pouvait bien aligner les notes pour colorer l’ambiance à la façon d’un peintre d’enseigne, tout restait furieusement étal, dans le grand piano-bar. Aucun courant sous-marin n’accompagnait ou ne déviait les lèvres qui se tendaient vers d’autres lèvres, la main qui dépliait un bilan prévisionnel, les mots trop sensibles qui demandaient à éclore au fond des cœurs comme les fleurs s’ouvrent dans les vases : la vie du piano-bar en tournait au prévisible au point de filer sur les rails de l’indifférence grandissante de Modeste Mégalo, dans le grand café richement allumé à l’angle de la rue du Bac, où même le whisky était devenu insipide sans que l’addition s’en ressente – était-ce l’effet d’une profonde dépression qu’il n’aurait su nommer si, quelques mois plus tard, il n’éprouva pas le moindre regret à constater qu’un très chic magasin de meubles avait effacé les dernières traces de son piano-bar, ce paradis perdu ?

Est-il vraiment trop tard, tant d’années après ? Voilà que Modeste Mégalo y songe, subitement, dans le grand atelier d’artiste qu’on lui a confié pour dix jours, alors qu’il se surprend à regretter de n’avoir aucun témoin de ce qu’il raconte là (il s’était bien gardé, à l’époque, de jamais convier personne à partager son ébahissement, et surtout pas l’une ou l’autre de ses amoureuses potentielles, que ce soit par crainte d’entraver le dévolu de la pianiste ou par crainte au contraire qu’elle interfère sans pitié avec ses pensées de derrière, comme les appelait Blaise Pascal) : c’est cela, évidemment, qu’il faudrait faire, mener une enquête ! Qu’était-elle devenue, cette pianiste inconnue ? Et d’abord, d’où sortait-elle, qu’était sa vie, qu’étaient ses fins de nuit ? Avait-elle des amis ? Une amie véritable à qui confier à l’époque ses étranges pouvoirs, ses obsessions, ses terreurs peut-être ? Ou un amoureux ? Mais un amoureux capable de l’aimer dans l’étendue de sa puissance sans en prendre peur ni ombrage, alors, un amoureux dont elle aurait pu faire un complice afin d’amplifier dans les rires son merveilleux petit jeu de sorcière, dont elle aurait même pu faire, et pourquoi non, le scribe de ses triomphes occultes, n’était-ce pas là lui assurer quelques lignes d’avance, à lui, Modeste Mégalo qui ne s’appelait pas encore ainsi mais écrivait déjà ? D’ailleurs, songe-t-il aussitôt avec une étrange pique de jalousie (étrange, car elle le blesse au présent quand il ne peut ignorer que vingt-cinq ans se sont écoulés, qu’il y a de fortes chances qu’entre-temps elle aussi ait changé de nom), d’ailleurs, qui pouvait assurer que n’œuvrait pas un complice amoureux, perdu dans la salle, ce soir-là de la table renversée, qui pouvait assurer qu’elle était seule à les choisir, ceux qu’elle favorisait, qu’elle massacrait, qu’elle ignorait souverainement ? Pour les pètes-sec sentencieux, Modeste Mégalo n’avait pas besoin d’un dessin. Mais que pouvait-elle bien leur vouloir, à ces affairistes aux cravates d’aéroport qu’elle avait sciemment précipités dans une guerre éclair ?

Le voilà qui s’étonne de ne l’avoir pas même imaginé, à l’époque : et s’il y avait des enjeux bien plus considérables qu’il n’y paraissait ? À y mieux réfléchir, pouvait-on décemment croire à l’innocence du patron habitant un peu trop aisément le stéréotype du tenancier obséquieux pour mieux régner sur une armada de garçons de café oscillant entre l’être et le néant dans leur tablier noir et qui pourtant semblaient si sûr de leur simple existence, à la distance du temps, un plateau en équilibre sur la paume de la main ? Le piano-bar n’était-il pas stratégiquement placé dans ce quartier de ministères et d’officines ?

Et si les cheveux rebelles de la pianiste cachaient, en réalité, une discrète oreillette ? Et si, en somme, elle n’était rien d’autre que commanditée, manipulée, sous emprise, ce soir-là ?

Mais manipulée par qui ? Et surtout, se demande Modeste Mégalo, surtout, au nom de quoi ?

Sinon qu’à l’époque, il n’existait pas davantage d’oreillette sans fil dans le monde réel que de résilience dans les journaux, s’apaise-t-il un instant. N’empêche, on doit pouvoir retrouver au moins le patron, dans un premier temps, il existe des registres commerciaux, des centres d’impôts, dans ce pays, reprend-il, affirmant du même élan qu’il donnerait cher pour y parvenir, mais en réalité je ne vois là qu’une tentative de diversion destinée à lui éviter de remuer le flux d’injures très anciennes qui lui montent aux lèvres dans son désœuvrement présent, abruti qui n’avait pas même été capable de lui parler, le soir de la table renversée, de rester le tout dernier à l’applaudir, d’attendre sa sortie, qu’elle change de souliers, endosse son manteau, pour l’admirer encore, l’aimer déjà.

Puisqu’il était parti dès la fin du set, titubant à redouter la porte tambour.

Parti se coucher, dégorgeant d’alcool.

Se coucher !

C’est dégoûtant, admet Modeste Mégalo, prêt à se prosterner à l’abri de son espace mental devant la pianiste inconnue, perdue dans les couloirs parallèles du temps ou de sa mémoire, la musicienne la plus ensorceleuse qu’il ait jamais entendue, et dire qu’il ignore même comment elle s’appelait, à l’état civil ou à part elle, est-ce assez grotesque cette histoire ? Ce n’est pas le souvenir de la petite annonce heureusement anonyme parue dans Libération qui pourrait l’apaiser, puisqu’il demeurait ces années-là un ultime espace pour les annonces de ce type dans le quotidien qui en avait fait un temps sa marque d’émancipation, un espace réduit au dérisoire qui du moins lui avait permis de l’écrire ainsi, de mémoire : « D’un regard nous nous sommes devinés, dans le piano-bar de la rue du Bac. Vous y avez renversé une table à la seule force de vos arpèges, puissante et magnifique. Mais je n’ai pas osé vous aborder le soir-même, et le dimanche suivant vous aviez disparu. Je vous attendrai les sept prochains jours à 18 h ce journal à la main, à la sortie du métro Rue du Bac. » La claviste de Libération, au téléphone, aurait pu lui signaler que ce métro avait deux sorties plutôt que de ricaner sans y rien comprendre, totalement blasée, celle-là, à force de se colleter toute la misère du monde elle soupirait si fort qu’on l’entendait clairement penser, tous ces songes-creux sont d’un velléitaire, je te jure. L’information lui aurait pourtant évité de courir d’une sortie l’autre sous la pluie sept jours durant, puisqu’il avait plu, et tous les jours, de 17 à 19 h, cette semaine d’automne si peu propice aux apparitions.

*

On devrait toujours se méfier des images, on sait d’où elles proviennent, jamais où elles nous mènent, me dis-je en voyant Modeste Mégalo se laisser tomber sur le vieux canapé d’angle au cuir blanc scarifié. C’est aussi que, brutalement rendu au couloir du temps présent il le réalise : à défaut d’être écouté lorsqu’il bricole, ce qui serait beaucoup demander, du moins faudrait-il qu’il soit sinon entendu du moins audible, comme savait l’être l’inconnue trop modeste du piano-bar dont l’image ne lui semble plus tout à fait correspondre à sa pauvre situation – ou bien faut-il y voir l’ombre d’un doute qui se lève ici, quand le doute est à ses théories jetables ce que l’ombre est à nos corps ?

C’est bien ma chance, en cette fin de premier jour d’une résidence de création qui n’en comptera que dix. Déjà rendu à un point si sensible avant même d’avoir commencé, Modeste Mégalo ne va pas nous mener bien loin, s’il s’empêtre et perd un temps précieux à pontifier, vautré dans son canapé d’angle – je vous en fais grâce, et résume à gros traits en tâchant d’y remettre un peu d’ordre, quitte à détailler certains points que, bien évidemment, il n’a lui-même nul besoin de penser lorsqu’il pense puisqu’il les pense acquis :

1. Fort désormais d’une longue expérience de père et d’amant, il rechigne décidément à admettre que l’enfer ce soit les autres (et d’autant plus, croit-il bon d’ajouter d’une impulsion sarcastique, d’autant plus qu’avec ce nouveau nom qui lui est tombé dessus le diable sait pourquoi il est mieux placé que jamais pour savoir que « je » en est un qui pourrait aussi bien et comme tous les autres, miracle de l’altérité, le conduire tel Hercule à un nouveau carrefour, d’un côté les paradis éphémères, de l’autre l’enfer sur mesure – mais lequel, et comment être sûr que de toute façon les deux côtés ne fassent pas qu’un dès lors qu’on espère avoir fait le bon choix, que le diable boîte si le doute n’y pourvoit ?) ;

2. Pour autant, Modeste Mégalo n’ignore rien de la vénérable folie douce qui l’a mené là et à quoi ne pouvait que le rappeler le souvenir imprévu du piano-bar ;

3. Cette folie douce très ancienne et longtemps restée obscure à ses propres yeux consiste à se fantasmer capable d’entretenir du mieux qu’il peut un espace de liberté dans la langue commune, de participer au fond d’une sorte de ZAD aux contours incertains, ou de TAZ, pourquoi non, si l’on veut y inviter une dimension imaginaire, de ZAD ou de TAZ d’où fuseront tôt ou tard, demain comme hier, de sa main ou d’une autre et au fond peu importe (ce qu’il affirme ici avec une indéniable sincérité, sans que je puisse garantir en rien qu’elle soit pérenne), d’où fuseront tôt ou tard quelques fusées susceptible de leur ouvrir un instant les yeux par les oreilles ou les oreilles par les yeux, aux autres, serait-ce à la façon de celle qu’il n’appelle plus à part lui que la Pianiste inconnue, prêt à rallumer la flamme à tout instant pour la mieux célébrer, de cela aussi je vous fais grâce en attendant que ça lui passe ;

4. Cela restera valable que les autres en question acceptent ou non d’en prendre conscience, y compris ceux qui prétendent réduire la langue à ses utilités afin de mieux se juger jauger sans cesse les uns les autres, leur occupation favorite (il désigne par là, cela va sans dire, ceux qui ont choisi une fois pour toute d’ignorer l’enfer ainsi fomenté par l’ordinaire de la mécanique humaine, participant activement d’un monde qui ne vise qu’à s’améliorer au plan matériel en dépit de tous les gouffres qui ont pu s’ouvrir à chaque amélioration successive au long des siècles, bienvenue à Hiroshima, mon amour, même au cinéma vous n’avez rien vu encore des déserts qui nous dévorent) ;

5. Refusant de s’estimer responsables puisqu’ils ne sont en rien coupables (ce qui est un fait), ayant acquis laborieusement un certain nombre d’automatismes nécessaires au brouillage du silence éternel de ces espaces infinis qui nous surplombent, ceux-là se sont fait une raison de purgatoire, il semble, et préfèrent creuser une petite niche bien à eux dans leurs petits romans de tous les jours pour y rêver un petit avenir prétendument calfeutré, jusqu’ici tout va bien, quitte à trouver tout à fait normal d’y manquer d’air et leurs enfants asthmatiformes après eux (mais peut-être, l’hypothèse est crédible, Modeste Mégalo ne fait-il ici que s’accrocher aux dernières branches d’un récit d’Italo Calvino qu’il n’a jamais lu que par procuration).

Bref, reprend enfin Modeste Mégalo s’arrachant de son canapé pour retrouver le fil d’une pensée qu’il peut dire sienne à défaut de la prétendre équilibrée, bref, revenons-en à ce nom qui donc s’invite ici, et tâchons de faire preuve de méthode pour établir les règles d’un jeu qui ne fait que commencer, puisque nous sommes là pour ça et pour dix jours, donc, en l’ancienne abbaye cistercienne de La Prée, 46°54’25’’ nord, 2°07’56’’ est, que les sceptiques vérifient, c’est bien ainsi qu’elle s’appelle, tout sauf insignifiante : Modeste Mégalo n’invente rien, fors le nom qu’il porte, qu’il en doute ou non.

Le voilà géo-localisé et bien décidé à y être très précisément, c’est heureux, puisqu’il se lance. Posons d’emblée que ce nom de Modeste Mégalo est jusqu’ici demeuré au secret, déclare-t-il en premier lieu, puisque le nom est apparu voici peu mais qu’il y a tout lieu de supposer qu’il vient de loin, lentement sécrété depuis le plus opaque des douves de l’enfance, il faut croire, il faut y croire. Ajoutons cependant qu’il pourrait s’agir d’un secret d’écriture, aussi bien, sachant par quel tortueux hasard ce nom insensé nous est venu aux lèvres il y a de cela deux ou trois mois. Car jusqu’alors jamais rien n’avait libéré en nous ni le nom souverain ni le drôle d’état qu’il peine à désigner, pas même la vague émotionnelle si chaude et profonde du piano-bar, ni même, ce qui semble encore moins croyable, rétrospectivement, ni même la grande dépense amoureuse lorsqu’elle s’est révélée capable de soulever la langue et de l’entraîner comme les corps à faire fi du grotesque sur les routes de la joie : la soulever, la langue, au point de dévoiler au miroir de l’autre des secrets si bien gardés que nous les ignorions nous-mêmes, ça alors !

Illusoire ivresse du sublime ! s’interrompt brutalement Modeste Mégalo. Et il crache (dans l’évier, qu’on se rassure).

C’est qu’il ne voudrait pas le revivre, affirme-t-il, cet emportement.

Et quelle lumineuse ivresse, pourtant, et comme elle ouvre les yeux, non pas tant sur le monde que sur la vie même, d’un soir au matin c’est à en crier par les rues à la lune, la vie m’aime, quand même la vie !

Ivresse exogène, grogne-t-il à nouveau, non sans une pointe de nostalgie blessée, interpelant doigt levé un public imaginaire, un peu trop docte pour être tout à fait sincère, il le sent bien, d’autant qu’il professe là une vieille antienne : d’accord, l’ivresse amoureuse est de celles qui dissolvent la peur de la mort pour nous rendre au présent le plus présent, ce présent inouï que nous fait l’amour, mais c’est pour mieux nous précipiter dans d’affreuses dépendances dès que l’héroïne manque ou s’absente de l’histoire, et c’est à se tordre les boyaux, à se cogner aux murs des dépendances au point de ruiner la maison attenante au même rythme que la raison, songe-t-il encore, il pourrait difficilement ignorer que nous en avons ruiné plusieurs au long des années, des domiciles conjugaux – et que de dégâts en nous, ce qui n’est pas très grave et a pu se révéler fructueux, mais aussi autour de nous, ce qui est une autre histoire bien plus douloureuse.

Voyez le d’ailleurs qui préfère botter en touche, et le décrète aussi sec : exogène ou non, l’ivresse n’est pas le sujet. Le flacon non plus, à quoi nul ne saurait comparer mon nom, croit-il bon d’ajouter en se remettant en marche dans l’atelier suffisamment vaste pour autoriser les demi-tours soignés, griserie d’une élégance sobrement impulsée de la pointe du pied nu sur un carrelage poli par des siècles d’usage.

Ni l’ivresse, ni le flacon, donc. Mais quel est le sujet, alors ?

La question lui relève les yeux, un instant suspendus au plafond.

Serait-ce, sinon sa raison, du moins sa raison d’être ? Il veut dire pour l’instant, bien entendu, sa raison d’être ici, résidant à l’abbaye de La Prée où lui revient tout le loisir de s’appeler Modeste Mégalo autant qu’il lui chante.

À ce point du raisonnement, il en convient, l’évidence commande d’ouvrir le jeu : de sortir du raisonnement au nom de la raison encore cachée de cette identité nouvelle – car comment pourrait-on prétendre la posséder naturellement si l’on ne se risquait jamais à la remettre en jeu, la raison, comment prétendre qu’elle nous revient si nous ne lui avons jamais rendu la liberté de s’installer à demeure ou de nous fuir ?

Mais comment la perdre sans se perdre ? (Ou l’inverse, d’ailleurs).

Serait-ce en le mettant sur la table, ce nom stupide qui ne peut rien vouloir dire de sensé puisqu’aussitôt prononcées ses six syllabes s’annulent à l’hémistiche dans le relent d’une ruse somme toute assez mesquine ?

Modeste Mégalo se passe la main dans les cheveux qu’il a épais, à cet instant. C’est aussi, en réalité, que la situation dans son petit théâtre de pensées est bien plus confuse que je ne me suis jusqu’ici échiné à la reproduire, obéissant à d’obscures raisons s’autorisant de la clarté du récit. Disons que j’ai privilégié un seul des nombreux trains de pensée qui y circulent à grande ou très grande vitesse, dans son petit théâtre, puisqu’il continue décidément à part lui de gamberger sur les traces d’une pianiste gagnant en puissance imaginaire ce qu’elle perd en réalité – les plus rationnels rechigneront peut-être à l’admettre, mais enfin, eux-mêmes n’ont-ils jamais fait l’expérience de s’emmêler les pinceaux à courir plusieurs lièvres de pensée au même instant, excellente façon on le sait bien de les rater tous ? À la façon aussi bien du lecteur plus ou moins happé par ce qu’il est en train de lire, du moins le croit-il, mais que traversent quantité d’injonctions morales ou d’images fugaces, agréables ou non, qu’elles concernent son amoureuse, le premier verre auquel il est beaucoup trop tôt pour songer ou son chef de bureau, dont la mesquinerie se colore vivement d’ailleurs de ce que notre homme continue de lire sans plus lui prêter le moindre crédit : ainsi de Modeste Mégalo dont j’ai négligé de préciser qu’à défaut de mener l’enquête dont il a parlé il se complaît dans le même temps exactement qu’il déroule le fil d’une pensée principale à l’imaginer à part lui sur une voie secondaire, cette enquête, qui pourrait le lui reprocher ? Après tout, une fois lancé sur cette piste par une chiromancienne que la pianiste inconnue aurait eu un temps comme colocataire, à Montmartre, quel lecteur irait vérifier l’état civil néerlandais pour s’assurer de l’existence réelle du vieux Russe à barbe grise qui fut le premier mentor de l’adolescente, dans l’Amsterdam de Brel où elle est née, au temps mythique des grandes expériences psychédéliques ? S’il faut le préciser, bien sûr, ces rails imaginaires court-circuitent d’autant mieux mon propre propos qu’ils entraînent incessamment Modeste Mégalo à revenir sur la question du vrai et du faux qu’il s’autorise à prêcher sans scrupule dans la mesure où il est persuadé de le faire au nom d’une vérité insaisissable qu’il faudra bien, je le cite, que les calfeutrés de la raison entendent pour s’ouvrir à une autre dimension de l’expérience humaine : ce que pour le coup avait parfaitement compris la pianiste inconnue depuis qu’elle avait fui Amsterdam et le mentor dont les intentions s’étaient révélé douteuses, débarquant à Londres d’abord pour s’y brûler les ailes dans les studios d’Abbey Road sous le regard incrédule de pianistes professionnels qui n’avaient jamais vu ça, etc., etc. : je m’arrête là parce qu’on ne va pas passer cette résidence à courir le monde, non plus, elle ne dure que dix jours, et, bref, à défaut de savoir comment enterrer la pianiste sans fleurs ni couronne dans l’esprit de Modeste Mégalo je reprends en la sacrifiant au moins provisoirement à l’économie du récit, prière de ne pas l’oublier tout à fait, de votre côté.

Retenons donc que, pragmatique ou désireux de le redevenir, Modeste Mégalo s’interroge jusqu’au vertige, à ce stade du récit, ce que je pourrais résumer ainsi, certes brutalement : ce nom obtus qui lui est tombé dessus récemment aurait-il la prétention de l’entraîner à jouer blanc contre noir sur l’échiquier de l’être, en attendant qu’un grand hasard ou un autre tout à fait dérisoire décident de nous renvoyer l’un après l’autre dans la boîte du néant ?

Après tout, la résidence est d’écriture et l’écriture un jeu d’enfant, songe Modeste Mégalo. Mais avec le nom que donc il porte ici et toutes ses pensées de devant ou de derrière, nul besoin d’un psychanalyste pour comprendre que Modeste Mégalo se méfie du double-jeu, méfiance d’autant plus douloureuse qu’elle ne l’empêche en rien d’en rester délibérément convaincu : ce nom de bicorne abrite forcément quelque chose. Comment, sinon, aurait-il su s’imposer avec cette improbable ténacité, à la manière exactement du chien abandonné s’appropriant un nouveau maître, constate Modeste Mégalo peu glorieux, sur ce coup. Deux mois maintenant que le nom s’accroche à ses basques, le flatte ou le titille dès qu’il a l’esprit libre, insensible aux humiliations, aux rebuffades, et même à l’ironie, avec une constance impénétrable dont témoignent ses deux grands yeux humides qui lui font une seule langue pendante.

Aussitôt Modeste Mégalo l’imagine, ce grand chien stupide aux pattes palmées qui se met à trottiner pour se fondre dans son ombre et nourrir ses doutes, puisque de nouveau il tourne en rond dans le vaste atelier d’artiste où le chien a peu de chances de lui faciliter la tâche s’il s’agit de parvenir à la seule chose qui vaille, qui serait de savoir demeurer en repos dans sa chambre ou son studio, penser, rêver, dormir, écrire la vérité peut-être.

En repos dans ce studio ? C’est un chat qu’il faudrait être pour y parvenir, s’insurge Modeste Mégalo, et même un chat égyptien, autant dire un demi-dieu antique, s’il est concevable d’imaginer un demi-dieu sans divertissement, au comble de l’absurde, un dieu qui cesserait en somme de jouer aux petits soldats avec les humains qu’Il aura eu la prescience d’imaginer se reproduisant à l’infini, un dieu qui serait capable de se repaître, statique, de sa propre magnificence plutôt que d’inventer d’heure en heure, je veux dire, bien entendu, de siècle en siècle à Son Aune, de nouveaux mécanismes de plus en plus sophistiqués et follement amusants pour précipiter des populations entières du haut de l’armoire à glace de sa chambre d’enfant – le divin comique est hélas un art de la chute, on le sait.

Il a déjà visité tous les tiroirs et les placards de la cuisine et de la chambre attenantes à l’atelier, à peine arrivé, le voilà qui recommence, en guise de repos. Ce nom me fait marcher, songe Modeste Mégalo, agacé – me fait marcher en rond en large et en travers, mais pour aller nulle part. C’est aussi qu’il n’y a pas d’internet ni de connexion téléphonique, dans cette partie de l’abbaye. Il n’y a pas de lessive à étendre ou à lancer, non plus. Il n’y a pas d’enfants à accompagner chez l’orthodontiste, de repas à préparer, de rendez-vous à respecter, d’opportunité à saisir, aucune course en vue, aucun banquier ou autre prédateur pour vous poursuivre au téléphone, et d’ailleurs aucun autre pour vous mener train d’enfer sinon « je », ce puits de connaissances opaques qui sait parfaitement, au fond, ce qu’il en est, de nos existences s’il lui faut régulièrement y jeter des cailloux pour en mesurer la profondeur.

Pour le dire clairement et sans parabole il n’y a décidément rien à faire, ici, maugrée Modeste Mégalo, qui sait bien ce qu’il veut dire par là, évidemment, qui est qu’il n’y a ici rien d’autre à faire, puisqu’il n’y a rien que du temps, ici, un temps scintillant, un temps à couper au couteau, comme ces brouillards éblouissants qui vous privent certains matins d’hiver de tout repère dans la grande confusion du ciel et de la terre, du mort et du vif.

Vous me faites peur, murmure Modeste Mégalo, sans bien savoir à qui il s’adresse, quiconque a-t-il jamais vouvoyé un chien bicolore aux pattes palmées ? Il ne mesure pas davantage si c’est autour de son nom ou de ce temps impénétrable et lent qu’il tourne, tourne en rond le chien aux basques, oubliant enfin la pianiste à force d’arpenter ce qu’il connaît déjà, son espace, à la manière d’un terrier irlandais : une chambre, une salle de bain, un coin-cuisine, donc, je l’ai dit déjà si vous suivez, et l’atelier si vaste que la dizaine de meubles d’époques variées, canapé et fauteuils de cuir qui furent modernes au siècle dernier, buffet imposant comme du Napoléon III, crédence marquetée et chaises paillées à accoudoirs ou non semblent perdus sous les cinq mètres sous plafond, au bas mot.

Si c’est admirable !, il s’arrête un instant sans trouver rien de mieux à dire, s’en agace, le répète excédé au plafond, sourcils froncés, si c’est admirable !, mais déjà son regard redescend à hauteur des quelques cimaises vides aux murs, du plateau nu de la table mordorée au beau milieu de l’atelier, là où converge la lumière des hautes fenêtres donnant, ici, sur la forêt, là, sur le cloître et le bleu du ciel où se laver les yeux. Évidemment, ça ne pouvait pas louper : Modeste Mégalo s’y laisse prendre une fois de plus, un mug de café à la main le voilà vraiment captivé par le ballet véloce des hirondelles, cherchant à comprendre, un rien jaloux peut-être de cet étrange pouvoir qu’elles ont de transformer le bleu du ciel en ardoise magique, voyez cette aisance avec laquelle elles tracent à tire d’ailes pleins et déliés, les unes dans le sens de l’hébreu les autres du latin et vice-versa mais toutes se comprennent, quelle agilité, il faudrait y deviner les questions les réponses, tout se croise et s’enchaîne sans bavure ni pâté, autant de hiéroglyphes impeccables pour prophétiser de nouveaux départs, peut-être, ou alors c’est juste qu’elles le narguent, elles commentent, en fait, elles se marrent si ça se trouve à le voir tourner dans sa cage d’écriture pour inventer on ne sait quelle roue du grotesque et du sublime alors que la vie est là, toute simple et si cruelle d’être courte, peut-être ?

Allons bon. Là non plus n’est pas le sujet, le sujet de notre expérience, décrète Modeste Mégalo qui se remet en route et subitement le demande à voix haute en mimant la colère, au bord d’y croire : mais qui donc êtes-vous, Modeste Mégalo ?

Qui donc êtes-vous pour me hanter, répète-t-il plus doucement, à l’arrêt dans le silence poudré du studio.

Un bref instant jambes déjà tendues la tentation l’habite au souvenir d’Antoine Doisnel de se précipiter à la salle de bain, répéter son nom comme au théâtre intime, cracher le morceau les deux mains calées sur le lavabo, nuque tendue sous la lumière blanche pour détacher les syllabes au miroir, à ce stade, Modeste Mégalo, Modeste Mégalo, Modeste Mégalo, Mo…

Putain de cinéma ! maugrée Modeste Mégalo en reprenant sa marche. Est-ce assez puéril, est-ce assez ridicule à la fin de tourner autour d’un nom de chien aux yeux vairons sans même oser les regarder en face ?

Mais après tout… puisque l’on parle cinéma… S’il n’y avait là qu’une erreur de casting ?

Le voilà si soulagé qu’il fanfaronne, doigt levé face au mur, à l’instant de faire demi tour sur la pointe du pied gauche avec une élégance de mieux en mieux maîtrisée. Mais reparti dans l’autre sens il pèse le pour et le contre, puis proteste. Certes, c’est le propos d’un cinéaste qui lui a mis la puce à l’oreille, au départ, et la puce évidemment ne pouvait qu’annoncer le chien bicolore, je veux dire, bien entendu, qu’elle ne pouvait que prophétiser le nom apparu peu après. Mais c’eût pu être un sculpteur, un musicien, un poète ! affirme Modeste Mégalo. Après tout c’est en créateur qu’il parlait, ce cinéaste lié à la nouvelle vague qui en était venu à se résumer de cette formule impénétrable, au fond je suis un mégalomane modeste.

L’expression prête à sourire, d’abord. C’est une aporie, c’est un oxymore. Un peu comme le héros de Baudelaire, ajoute Modeste Mégalo, celui qui prétend s’amuser tout seul. La raison grince. Un héros n’existe qu’avec et au milieu des autres depuis les Grecs au moins pour qui le héros a d’abord désigné le chef avant d’être promu demi-dieu, tout le monde sait ça. Comment prétendre être le chef tout seul ? C’est la tête privée du corps, cette histoire.

Et pourtant.

Et pourtant, s’entête Modeste Mégalo. Être son propre chef… le devenir…

Quelle tranquillité !

Penser, chanter de son propre chef, enfin dégagé du chantage général !

N’est-ce pas là qu’un merveilleux parfum de mystère s’invite ? Que chez Kafka Joséphine la cantatrice du peuple des souris s’autoriserait une première note pour nous rendre enfin de l’air, un air ancestral ?

Reprenons, s’impose-t-il, aux limites de la surchauffe. Ça ne peut pas exister un mégalomane modeste, ça ne peut pas sauf peut-être dans le jeu artistique – et c’est bien pour ça qu’entendre ce cinéaste se dire un mégalomane modeste l’a d’abord fait sourire avant de mieux l’entraîner dans une pensée à relever les oxymores, grands dieux, les faire parler, les oxymores, parce qu’il est tout de même temps qu’ils passent à table.

Ce serait le sujet, alors ? Faire parler les oxymores ?

On devrait écrire : occis morts, songe-t-il, occis morts dans l’obscure clarté des temps et des langues. Mais ce serait oublier la non moins claire obscurité de l’étymologie, cependant, qui en fait le neutre substantivé de l’adjectif oxumôros, composé de oxus, « aigu, fin, effilé », et môros, « épais, sot, émoussé ».

Nous voilà bien. Qui dira de quel côté il penche, à cet instant ?

Sinon qu’un vent de colère le remet droit dans ses bottes imaginaires, dans le studio qu’il arpente les pieds nus. Faire parler les occis morts ! Pfff… Retourne dans ton bar, philosophe de comptoir !

Est-ce parce qu’elle le jette hors de lui ? La colère enfin le mobilise et je m’en félicite quand, ni une ni deux, Modeste Mégalo libéré de son quant à soi me court-circuite autant que la raison, et puisqu’il s’agit de mettre son nom sur la table, décide enfin de le faire, tout simplement.

Alors il pose le nom au centre de la table.

Puis il s’assoit, et il observe. Longtemps.

Quand une heure au moins a passé sans que rien ne se passe, Modeste Mégalo se lève et très lentement tourne autour du grand plateau de chêne et donc de son nom sans le lâcher des yeux. Il le scrute, à l’endroit comme à l’envers, redoublant d’attention lorsque son tour de table l’amène dos à la fenêtre, à l’instant où son ombre déjà longue ne pourra manquer de couvrir le nom (c’est la fin de la journée, en été).

Se flattant d’agir avec une rigueur toute scientifique, il effectue ainsi deux fois le tour de son nom pas à pas feutrés, dans un sens et puis dans l’autre, spécifiquement silencieux dans le silence subitement irradiant de l’abbaye. Puis il rejoint le buffet dans une grande blouse blanche imaginaire qui lui plaît d’autant plus que ses deux grands pans trop rapidement boutonnés lui battent les mollets (douze pas décidés séparent la table du buffet, autorisant l’effet).

Qui dit blouse blanche dit poche de poitrine ; ajustant ses lunettes, Modeste Mégalo en sort un crayon à la mine bien taillée pour noter sur son carnet d’expérience judicieusement posé là une première observation qui ne lui semble en rien négligeable, à moi non plus d’ailleurs : demeuré impassible et impénétrable, sur la table, le sujet de l’expérience n’aura pas profité de l’ombre pour se fondre dans le décor où jouer les métamorphoses. S’il faut préciser les choses, poursuit Modeste Mégalo emporté par son élan enfin devenu monomaniaque, s’il faut préciser les choses, c’est donc bien qu’il n’est pas lui-même une ombre, quand on aurait pu craindre qu’il ne soit que l’ombre de lui-même, écrivant.

C’est à raison qu’il note encore ceci, par quoi il eût aussi bien pu commencer : depuis deux heures qu’il est sur la table et donc à l’air libre le nom de Modeste Mégalo n’aura pas davantage enflé d’un côté qu’il ne se sera rétracté de l’autre.

Est-ce qu’il est seulement vivant ? se demande subitement Modeste Mégalo, sans bien savoir si la question s’adresse à lui ou à cet oxymore qui depuis peu se trouve donc le désigner dès qu’il se met à écrire, sur la page et le plus souvent dans sa tête, cette manie, démonter remonter les phrases, une seconde nature, peut-être, un état second, plutôt, celui du somnambule qui grimpe sur le toit sans le savoir mais dont les pas témoignent qu’il le fait en connaissance du vide, do not disturb.

La confusion qui s’invite ici entre le nom et la chose qu’il appelle et qu’il appelle nulle part ailleurs qu’en lui-même, Modeste Mégalo, note-t-il en sachant bien que l’affaire n’est pas très claire, cette confusion est sans doute une étape nécessaire, affirme-t-il, très content de se rassurer à bon compte et sans songer qu’à ce stade mieux vaudrait surveiller son balancier et réfréner son penchant aux projections mirifiques.

Mais voilà que, précédé du somnambule, l’image du balancier destiné à conserver l’équilibre invite celle d’un funambule qui vient aussitôt traverser le texte, à jamais suspendu entre deux tours jumelles pourtant disparues depuis vingt ans.

Modeste Mégalo doit-il comprendre que le risque serait de tomber de haut, et même, de très, très haut ?

Il s’éloigne prudemment de la table où est posé son nom. Je le constate, me gardant d’intervenir : un gouffre le sépare de lui-même, à cet instant glaçant.

Certes, personne n’est jamais mort de tomber d’un fil de mots. Le funambule risque la mort, la vraie mort dans toute son atroce réalité très saignante et désarticulée, mais Modeste Mégalo tout au plus une mort symbolique, et que je l’oublie : une toute petite mort qui serait la répétition de la générale reportée sine die (un soupçon extrêmement rapide le traverse qu’il y a une drôle de jouissance là-dessous).

N’empêche : tout devient judicieux pour retarder le moment de se risquer plus avant, et ce n’est pas le moment de le pousser ou d’intervenir. Modeste Mégalo, comme s’il était ici pour ça, s’emploie à faire diversion. Il fait mine de vouloir s’instruire, se rend dans la salle informatique au cœur de l’abbaye pour s’adresser à Google en personne, en retire quelques notes, dont celle-ci une fois qu’il l’a enfin comprise : «Un balancier efficace doit avoir un grand moment d’inertie pour offrir une résistance suffisante au funambule qui veut rétablir son équilibre. Une manière de l’obtenir est d’augmenter la masse (puisque le moment d’inertie est proportionnel à la masse). Or il est également souhaitable que le balancier soit le plus léger possible afin de limiter l’effort de devoir le porter pendant longtemps. Comment concilier les deux ? »

Comment concilier les deux ? Voilà donc la question ?

Dans la vie, ou sur le fil ? se demande Modeste Mégalo dans un bref éclair de lucidité.

Je l’engage à rester sur le fil, pour l’heure, d’autant qu’il vient assurément de se risquer à faire un pas de côté mais que ça continue de marcher, pourtant, la preuve en est : de retour au studio c’est en confiance qu’il parvient à se rapprocher de son nom.

Car sans être tout à fait sûr encore que l’humilité est l’inertie et la toute-puissance la légèreté, sans savoir qui résiste à quoi et comment, il est désormais convaincu qu’il n’y a aucun risque de se retrouver Modeste à gauche et Mégalo à droite ou l’inverse, puisqu’à droite et à gauche il n’y aurait que le vide, le vide de la page et au-delà le vide de la vie lorsque nos pauvres petites existences sont partout réduites à ce qui s’en communique aisément, ce déchet de l’expérience. Alors Modeste Mégalo respire et à nouveau se concentre, s’éprouve l’un dans l’autre à jamais puisqu’il lui faudra bien l’admettre s’il veut retrouver le fil si mince de la joie.

Il faut croire à la magie, décrète-t-il : y croire et avec autant de sérieux impassible que la pianiste inconnue de la Rue du Bac dont je note qu’elle refait une très brève apparition, autant de sérieux que les enfants manipulant leurs petits soldats ou, mieux encore, autant de sérieux que les enfants pris au jeu savent y mettre lorsqu’ils s’aventurent solitaires au bout de la plage, disparaissant aux mots d’ordre des adultes pour trouver au centre de leur propre jeu de mollusques et coquillages l’espace où libérer la puissance folle et vitale que les mêmes mots peuvent donc contenir (puisque l’enfant n’entend pas qu’on l’appelle, c’est la faute au vent, c’est la faute à l’océan, aux rires des mouettes, aux cris des soldats ébouillantés au pied du château fort assiégé et peut-être à la tempête dans ce coquillage, il n’entend rien, ne manque de rien, n’a pas soif n’a pas faim, puisqu’à la fin il joue si on veut bien lui foutre la paix) – que même les mots d’ordre contiennent à condition d’y croire, évidemment, y croire comme les enfants et donc les laisser jouer eux-mêmes et parfois avec ou contre nous (tout contre nous).

Il faut croire à la magie, répète Modeste Mégalo, et d’ailleurs il le constate, lorsqu’enfin il reprend contact avec la table et donc le nom : ce dernier est certes resté aussi impénétrable que ses secrets encore dans les limbes, durant ce temps de latence, mais il serait fallacieux de le décrire toujours inerte. À son rythme opaque et lent, il a indéniablement pris corps de texte, sur la table de travail. Il semble bien qu’il bouge, ou qu’il respire, à défaut de crier encore.

Le nom a pris corps de texte, et cela paraît simple tout d’un coup, et même naturel. C’était donc bien un jeu d’enfant, cette histoire, se flatte Modeste Mégalo. Et pourtant cela demeure aussi mystérieux que les corps caverneux dont nul jamais ne parle aux enfants, songe Modeste Mégalo, qui balançant toujours ajoute à part lui qu’il y a peu encore il n’aurait pas su donner corps de texte à un nom pareil en avançant ainsi sur un fil qui avant l’apparition du nom n’existait pas davantage que le balancier qu’il désigne et sans quoi rien n’eût été possible.

Retrouvant sa grande blouse de coton qui lui bat les mollets, Modeste Mégalo court en déduire une nouvelle observation : si nos histoires ne tiennent qu’à un fil qui ne peut naître que des mots qui les propulsent, en va-t-il si différemment de nos vies ? Imaginez qu’un jour propice aux aigreurs il ait eu la tentation de se prénommer Justin, dans sa tête ou au miroir de la salle de bain, mais toujours à part lui. Juste un Mégalo, peuh, quand ils sont des millions ! Dans le genre univoque il ne serait guère plus avancé qu’un Modeste Crétin.

Tout reste à faire cependant, à ce stade embryonnaire, il le sait bien. Comment nourrir le corps du texte pour laisser grandir avec lui tous les secrets qui l’ont sécrété bien avant qu’il n’arrive sur la table ? Pas à pas de pensée il faut à Modeste Mégalo cheminer longtemps autour de la table et donc de son nom avant d’entrevoir l’évidence, c’est-à-dire la possibilité, que dis-je, la nécessité d’y entrer – je veux dire, bien sûr, qu’à ce stade il lui faudrait enfin habiter le nom, ce nom qui a pris corps de texte, puisque c’est le sien.

Mais, comment ?

Croire à la magie y suffira-t-il ?

En réalité, il le conçoit rapidement, face au nom qui semblait si petit, si dur, si étroit une fois posé sur la table, c’est s’y résoudre, qui est difficile. Pour le lecteur aussi, sans doute. Entrer dans un nom de bicorne, de grand guignol, avec ses deux initiales miroitantes qui jouent aux montagnes russes?

Cela réclame une si profonde humilité !

Modeste Mégalo n’a plus l’âge du piano-bar ; il sait bien désormais qu’il n’y a pas davantage d’humilité que d’amour, il n’y a que des preuves d’humilité, ici il en faudrait plusieurs – et prétendre de son pas précautionneux apprivoiser le nom ne serait décidément pas une preuve d’humilité. D’un autre côté, si Modeste Mégalo va par là, je veux dire, évidemment, si le texte va par là, il faut bien constater qu’il n’y a pas davantage de mégalomanie que de modestie, mais ne serait-ce pas une preuve de très galopante illusion de toute-puissance que de prétendre atteindre à un degré d’humilité suffisant pour habiter pleinement, ce nom grotesque ?

Alors il reprend son balancier, entre les deux tours invisibles, dans le brouillard d’un temps à couper au couteau. Il se promet de relire le Funambule, de Genêt, ce texte mortel, hélas, grâce auquel Genêt voulait, comme il l’affirme aux dernières lignes, non pas enseigner son lecteur, mais l’enflammer. Et comme il y avait réussi, perché sur ce dangereux fil de mots qu’il aimait profondément – car il faut aimer le fil, disait Genet à Abdallah le funambule, aimer le fil de mots ou de perdition sans rien prétendre savoir de ce qui fut derrière, sera devant et pour l’heure règne au-dessous.

Et voyez in fine comment Modeste Mégalo à son tour sent la chaleur monter à ses joues, s’enflamme à penser qu’il faudrait poursuivre la même traversée de la page jusque dans la vie pour aller d’un mystère à l’autre et en témoigner non par les mots que personne jamais n’écoute mais par une sage capacité d’être, quand parti de l’ignorance comme tous les enfants au jour de leur naissance, il s’agirait de se montrer capable d’y retourner ou d’y atteindre enfin, à l’ignorance, d’y atteindre fort de toute l’expérience vécue, de toutes les tragédies traversées, de tous les rires partagés, aux confins du savoir accumulé qui jamais n’en rendra compte. Alors peut-être pourrait-on y entrer, au pays des oxymores, songe Modeste Mégalo, y dormir sans attendre, sans plus rien attendre, y rêver assurément afin de découvrir d’autres dimensions de l’expérience de vivre où ne plus connaître d’autre grâce que celle d’être né.

 

Le lecteur aura reconnu, ici ou là, et peut-être ailleurs, outre ceux qui sont expressément cités, la présence subliminale d’une compagnie d’auteurs, parmi lesquels Henri Michaux, Blaise Pascal, Omar Khayyam, Claude Chabrol, Jean-Paul Sartre, Marcel Proust bien sûr, Pierre Klossowski et, in fine, comme il se devait, Isidore Ducasse, plus connu sous le nom de comte de Lautréamont, et que nul en son temps n’aura entendu changer la face du monde où nous habitons.

 


Bertrand Leclair

Écrivain, Critique littéraire

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