Roman (extrait)

Nos larmes, leurs défaites

Journaliste

Après un premier roman, La Traversée du chien (2014), Pierre Puchot, que l’on connaît comme journaliste spécialiste du Moyen-Orient, notamment dans les colonnes d’AOC, a le projet d’un deuxième. Alice Granjean hérite du journal de son arrière-grand-père, un fonctionnaire de police à Marseille en 1940 qui sera chargé d’infiltrer la Résistance – agent double ou partisan de celle-ci ? Nous sommes pour l’instant dans les vieux quartiers du port, dont les Allemands et l’État français décidèrent de détruire carrément une partie en 1943 après y avoir perpétré « la rafle du Panier ».

«C’était au mois de novembre je crois, l’air était frais, les rues encore plus bruyantes que d’habitude. Partout, des hurlements et cris continuels, tellement vifs et nombreux qu’ils paraissaient se répondre les uns aux autres, comme les étourneaux que l’on voit voler en rase campagne et qui jouent à se faire la chasse. Sans le sou, la peau sur les os, vêtus bien souvent d’une simple chemise trop grande pour eux et d’un pantalon de toile tenu par un bout de corde, ils filaient vaillamment d’une porte cochère à l’autre, hurlant à tue-tête leur incompréhensible charabia. C’étaient des jeunes gens qui arrivaient d’Espagne. On disait qu’ils étaient venus en masse, cent mille, un demi-million même fuyant la guerre et la défaite. Tous n’avaient pas transité par Marseille, mais nous en avions pris notre part, et leur gouaille se mêlait aux langues corse et italienne qui dominaient habituellement tout le Panier et les ruelles qui menaient au port. L’équilibre du quartier en était tout chamboulé. Au pied du Panier partait la rue du Radeau. C’était là où nous vivions, ton arrière-grand-père et moi. Un maelstrom joyeux et chaotique, si différent d’où nous habitions jusqu’à présent.

L’été 1938 qui précéda notre emménagement à Marseille n’annonça rien du bouleversement que nos vies allaient subitement connaître. Je venais d’avoir huit ans. Ma mère était morte en me donnant la vie, et mon père ne se consolait pas de cette perte. Le soir venu, allongé dans mon lit et faisant mine de dormir au fond de notre maison basse et étroite de Chateaurenard, je guettais, fébrile, le discret cliquetis du verre contre la bouteille. C’était le signal : mes draps à peine réchauffés, je me levais alors, et tout doucement, à pas feutrés, me glissais hors de la pièce. Avançant à moitié nu au milieu du couloir qui séparait ma chambre de la cuisine, je progressais lentement dans la pénombre, au rythme du ronflement de ma grand-mère qui s’échappait de sa chambre. De la porte de la cuisine, un bruit discret, régulier, tantôt sourd, tantôt aigu, m’était maintenant perceptible. Il annonçait, implacable, les larmes de mon père. Étrangement, je n’étais pas triste, du moins tant que je me tenais près de lui, contre la porte, à l’écouter en silence. Une nuit, alors que je m’étais laissé allé contre la chambranle et que la porte s’était entre-ouverte en grinçant légèrement, mon père, surpris, s’était levé et m’avait découvert, là, hagard et penaud. Je baissais la tête. J’aurais voulu lui dire quelque chose, que j’étais de tout cœur avec lui, que je comprenais sa douleur et que quelque part, je lui en étais gré, tant elle me permettait de surmonter la mienne. Mais cette fois-ci comme les autres, je ne dis rien, seulement que j’avais dû me lever pour gagner les toilettes.

En dehors de ses horaires de travail, mon père ne sortait jamais. Il semblait fuir la compagnie des hommes et passait ses soirées dans la cuisine, seul, à lire un livre ou même à ne rien faire. Sans doute ne comprenait-il plus pourquoi il était là, et ce que l’on attendait de lui. Avec le recul, si nous étions demeurés à Chateaurenard, je pense qu’il serait devenu fou, de malheur et de solitude. Mais le 28 octobre 1938, un évènement tragique changea le cours du destin de notre famille. À Marseille, les Nouvelles Galeries brûlèrent. 73 personnes périrent dans les flammes. Les conséquences de ce drame furent considérables. Marseille fut placée sous tutelle. La ville recruta des pompiers, des policiers, pour remplacer ceux dont on disait qu’ils avaient failli. Il fallait du changement et les fonctionnaires devaient suivre le mouvement. On ne leur demandait pas leur avis. Mon père eut ordre de se présenter au commissariat du Panier, près du port de Marseille. Il était promu inspecteur pour l’occasion. Il n’y avait pas à discuter. Ce fut comme ça qu’un jour, après avoir fait nos bagages et dit au revoir à ma grand-mère, nous nous sommes rendu, en bus puis à pied, les bras chargés de valises, jusqu’à cet immeuble de la rue du Radeau que nous avons habité jusqu’à la fin. Du moins, jusqu’à ce tragique mois de janvier 1943.

Nous n’étions pas marseillais. Nous n’étions pas communistes. Nous n’étions pas gitans, pas juifs, pas corses, ou si peu. Ou plutôt, nous ne l’étions plus. Ou plus tellement, je ne sais comment dire. Ma grand-mère venait d’un minuscule hameau du Cap Corse, ça ne te dira rien. Mais une brouille familiale sur un litige d’héritage l’avait coupée de son île. Elle n’avait jamais paru en souffrir, et n’en parlait jamais. Elle avait vécu là-bas, dans cette bourgade paysanne de Chateaurenard avec son mari, fils de maraîchers provençaux, maraîcher lui-même et disparu deux ans avant maman. Sans doute avait-elle choisi d’accepter le cours d’une vie sur laquelle elle sentait peu de prise, et dont elle accueillait chaque nouvelle journée avec un étonnement croissant depuis la mort de sa belle-fille. Après notre départ de Chateaurenard, je gardais en souvenir ce sourire à demi-sceptique, témoin discret de la triste bonhommie qui caractérisait si bien ma grand-mère.

Désormais à Marseille, nous étions ensemble, mon père et moi, destins solitaires posés là, au milieu de la bouillante marmite sociale et politique marseillaise. Toute cette misère… Rue du Radeau, nous occupions un deux pièces au premier étage. Sur le même palier, juste en face de nous, ils étaient six, un couple espagnol et leurs quatre enfants. Le plus âgé, Pedro, avait vu le jour quelques heures avant moi. Le matin, nous partions ensemble à l’école, nous arrêtant seulement au café du vieux Matteu où nous trouvions à toute heure une boisson chaude ou froide et, parfois, un petit pain et même une soupe pour nous réchauffer quand venait le soir. C’était une tradition du Panier, les enfants avaient table ouverte dans la plupart des établissements du quartier, dans leur rue en tout cas. Sorti de chez Matteu, courant, fuyant, hurlant bientôt à travers le dédale des ruelles sombres, sous les immeubles couverts de linge qui masquait par endroit les noires façades du Panier, nous déboulions par la place de Lenche toute de guingois pour courir, tourner autour de la vieille Charité, couper la rue du Panier et prendre la rue des Muettes, achevant enfin notre course folle tout en haut, place des Moulins. Enivrés par notre effort, nous contemplions, fiers et satisfaits, notre vaste domaine de part et d’autre de la fontaine. Comme nous étions heureux alors, même si souvent, nous nous faisions prendre en chasse par les enfants des autres rues. Chacun avait la sienne, comme une zone à ne pas dépasser à moins de vouloir tomber dans les embrouilles. Des clans d’enfants se formaient, et défendaient leurs territoires. Nous prenions de ses dérouillées par ceux de la rue du Refuge, des Accoules… Mais non sans leur rentrer dedans à notre tour ! Les jours de marché place de Lenche, nous nous battions à coup de trognons de choux fleur, réglant des comptes qui s’accumulaient pour donner prétexte à de nouvelles chicanes, sous le regard réprobateur des marchands de légumes, de boulets ou de draps. Indispensables sauf-conduits, les filles seules pouvaient nous faire passer tranquillement d’un quartier à un autre, sans risquer la dérouillée. C’était une règle tacite : elles étaient intouchables, pour toujours à l’abri des jets de trognons et de croutons de pains rassis. Princesses enguenillées régnant sur un royaume de bons à rien, elles naviguaient dans le Panier comme bon leur semblait. Teresa, une petite de la rue du Refuge se faisait payer en bonbons pour m’accompagner rue de l’évêché, chez mon ami “Pick-up”, que nous surnommions ainsi car il était passionné de musique et rêvait de se faire offrir l’inatteignable appareil. Je l’aimais bien, la petite Teresa, et à force de gentillesses j’obtenais parfois le droit de lui faire la bise… J’étais bien content alors ! Le souvenir de ce calice m’accompagnait dans mon sommeil jusqu’au lendemain.

Adhérent au Parti communiste auquel il devait son exfiltration, le père de Pedro pestait à longueur de dîner contre ces “chiens de Franco et d’Hitler”. Dans ses bons jours, ceux où il ne buvait pas trop ni ne battait ses fils, il nous faisait asseoir près de lui pour nous raconter les épisodes des batailles et les années d’une lutte qu’ils étaient en train de perdre, là-bas, en Espagne. L’hiver arrivant, nous étions montés à ses côtés jusqu’au cimetière Saint-Pierre, au milieu d’une foule d’Espagnols, d’Italiens et de Français qui pleuraient autant la mort de leur camarade Agnès Dumay qu’une République espagnole dont ils percevaient désormais la fin, inexorable. Terrible procession silencieuse. Le souvenir de ce défilé triste, sans doute le premier de ma vie, aux côtés du père de Pedro sanglotant, imprégna toutes les manifestations de cette époque, aussi grandioses furent-elles. Il demeure aujourd’hui encore intacte dans ma mémoire.

Place de Lenche, la marchande de journaux -corse, bien sûr-, jouait le rôle d’entremetteuse. Entre les filles et les garçons, mais aussi pour les nouveaux arrivants. Sans doute s’en faisait-elle un devoir. Si nous étions tous chez nous dans le Panier, nous venions tous d’ailleurs. L’exil était notre dénominateur commun. À la fin de l’année 1939, la marchande me présenta un petit juif tout juste tombé dans le quartier, un garçon de six ans nommé Isaac qui crevait de faim comme ses parents et qu’elle nourrissait un jour sur deux. Débarqué du Saturnia, un bateau qui venait des côtes italiennes avant d’être arraisonné à Marseille, il ne parlait qu’italien. Et moi, j’étais doué pour les langues, je parlais déjà corse et espagnol, j’allais devenir son traducteur. Timide et chétif, Isaac habitait juste en face de notre appartement, dans le vieux quartier. Avec les quelques mots corses qu’il apprenait et les bribes d’italien que je possédais déjà, nous fîmes très vite connaissance et il me raconta l’histoire de son voyage interrompu. Ses parents devaient se rendre aux États-Unis. Et puis, les autorités marseillaises en avaient décidé autrement. Arrivé pour sa première escale à Marseille, le bateau n’en était plus reparti. Pour voyager, il fallait être en règle et, contrairement à sa sœur, Cathy, la petite “Française” née à Marseille à leur arrivée, son père et sa mère étaient sans papiers, comme lui, et donc passagers clandestins. À la descente du bateau, le père avait été interné dans le camp pour travailleurs étrangers près de la gare d’Arenc. Il tentait d’en sortir depuis. Sa femme, Isaac et le bébé avaient échappé à l’internement parce qu’un vague cousin avait promis de les héberger et fourni un certificat de travail, via le comité central d’assistance aux émigrants juifs, ou quelque chose comme ça. Seul dans sa baraque miteuse, à peine nourri d’un bol de soupe par jour, le père attendait lui aussi un certificat pour pouvoir sortir. Le petit n’en parlait pas beaucoup, mais son désarroi était visible et nous atteignit au cœur. Pedro et moi-même le prîmes sous notre protection et nous lui enseignâmes les usages du quartier. Un soir, le père d’Isaac se présenta finalement chez sa femme, crasseux, cadavérique même, mais le sourire aux lèvres, heureux d’être là. Le lendemain, mon ami ne put retenir ses larmes en me contant leurs retrouvailles.

Pedro et le petit juif, tel était mon attelage à la fin de l’année 1939, alors que nous courions les rues du Panier à recherche d’un ballon, d’une fille à courtiser, d’un étal à chaparder parmi ceux qui pourrissaient sur le port encombré, ou simplement d’une bagarre contre la bande du Refuge ou celles des Accoules. Pendant les vacances ou même à la sortie des classes, les distractions ne manquaient pas. Un matin, nous partîmes applaudir les militaires noirs qui défilaient sur la Canebière, des bataillons entiers de Sénégalais salués par la foule pour avoir défendu la France, coiffés de la chéchia et qui déambulaient en cadence au son de la musique martiale.

Rassurés, touchés même par l’amitié que je portais à leur fils, les parents d’Isaac me demandaient parfois de leur servir de guide pour les démarches qu’ils avaient à entreprendre. Jusqu’aux grandes vacances de l’année 1940, je les accompagnais quand ils sortaient du Panier, le plus souvent pour gagner un local situé juste au dessus de la Canebière, sur le boulevard Longchamp. Simon Langer, un rabbin qui avait été militaire avant d’être démobilisé, y assurait les offices dans un réduit qui chaque samedi, accueillait plus de 200 réfugiés. Avant de quitter Marseille pour les États-Unis, Simon Langer avait même été l’un des rabbins à officier au sein du camp d’Arenc. C’était là-bas qu’ils s’étaient connus. Un début d’histoire commune qui, pour les parents de mon ami, l’emportait sur toute autre considération. Ils préféraient de loin la compagnie de Langer et cet endroit pourtant malpropre et peu commode, à la grande synagogue de la rue de Breteuil.

Quelle que soit notre destination marseillaise, le chemin du retour au Panier était chaque fois pour eux synonyme d’un profond soulagement, celui de retrouver enfin l’anonymat de nos communautés mélangées. À la ville, ils ne s’y sentaient pas à leur place. Le père d’Isaac l’avait d’ailleurs avoué un jour, demandant à son fils : “Isaac, ne t’aventure pas trop loin en ville. Les gens y sont trop bien habillés.” Passé l’été 1940, nos visites à Simon Langer cessèrent, et les parents d’Isaac ne sortirent plus du Panier.

Début décembre, mon père m’autorisa à aller sur le vieux port accueillir Pétain. Après les Sénégalais un an plus tôt, c’était désormais au vieux maréchal de se faire acclamer. Tu trouveras peut-être ça bizarre, mais nous étions fin 1940, il n’y avait pas la télévision et le voir en chair et en os, pour beaucoup de Marseillais qui pensaient qu’il allait nous sortir des maux de la guerre et de l’humiliation, c’était un évènement immanquable. Sa venue était synonyme de fête. Nous sortîmes donc de bon matin. Le port était couvert de drapeaux. Je m’arrêtai à un vendeur ambulant et en achetai trois, de sorte qu’Isaac, Pedro et moi-même avions chacun le nôtre. Nous comptions nous diriger vers la gare Saint-Charles, où le train du maréchal devait arriver vers 9h30. Mais il y avait tant de monde que ce fut peine perdu. “Hourra !”, “Vive Pétain !”, criait la foule. Surpris par l’affluence, serrés côte à côte sur le bord de la Canebière, nous agitions nos drapeaux pour nous donner une contenance. Partout, des sourires, de cris, des acclamations. Je me rappelle de cette matinée comme l’un des rares moments enluminés de ce rude hiver 40, où il neigea tant et dont le froid me glace les os aujourd’hui encore.

Mon père, lui, travaillait, toujours plus. Le soir, avant qu’il ne rentre, je lui préparais son repas, coupant les légumes, récupérant l’eau bouillie pour les potages comme il me l’avait appris. Je dînais souvent seul. Lorsque cette solitude me pesait, je descendais chez Isaac, Pedro ou même Matteu, qui me faisait une place avec lui, derrière le comptoir. J’avalais un brin de soupe ou de ragoût. Puis je remontais me coucher. Mon père n’était pas souvent là, mais au moins, il ne pleurait plus. Le soir, dans un demi-sommeil, je sentais parfois sa main sur ma tête, caressant légèrement mes cheveux, et son haleine, ses lèvres contre ma joue. Etait-ce vraiment lui ? Etait-ce un rêve ? Au matin, je n’en étais jamais sûr, mais ce geste, fusse-t-il imaginaire, suffisait à abriter mon enfance d’une douce quiétude. Et d’ailleurs, je n’étais jamais vraiment seul. Ma famille, c’était le quartier.

Avec Pedro et Isaac, nous formâmes à cette époque le projet de partir en camp scout avec les éclaireurs israélites. Isaac y était inscrit et ses parents proposaient de nous y envoyer. C’était encore possible, les différentes banches du scoutisme se réunissaient l’été dans de grandes congrégations. Nous finîmes par y participer à l’été 1941, dans un centre de vacances situé dans l’arrière-pays, un village perdu dont le nom m’échappe. Ce fut un séjour merveilleux, rythmé par les réveils matinaux et sportifs, les travaux manuels et les veillées, loin des tumultes de l’époque. En 1942, les réunions de scouts avec les éclaireurs israélites ne furent plus autorisées, et nous partîmes à Chateaurenard pour y passer l’été.

En l’absence de mon père, ces amitiés solides ne me plaçaient pourtant pas hors de portée des tentations. Parmi les personnages avec lesquels nous croisions le fer au cours de nos rixes enfantines, il y avait le fils de Spirito, un bandit corse bien connu, qui résidait à deux ou trois rues de chez nous. Pendant les premières semaines de l’année 1941, sa compagnie me parut plus excitante que la paisible amitié dont m’honoraient mes camarades. Un temps, je négligeais Pedro, Isaac et sa famille, au profit de ce loufiat-là qui, étant sûr de n’être jamais pris, s’autorisait tout. J’appris alors beaucoup de choses très utiles, comme subtiliser des portefeuilles dans le tramway, crocheter les serrures, des coffres, des malles, ou entrer en douce par les fenêtres des appartements. Je le prenais pour un jeu, pour m’amuser, pour tuer le temps. Au Panier, tout le monde savait qui j’étais. J’étais le fils de Paul Darrès, l’inspecteur principal qui habitait le quartier, l’ami de Matteu.

Mon immunité n’était pourtant pas totale, et pour m’être fait surprendre au beau milieu d’un appartement dont j’avais, sous les yeux mi-terrifiés, mi-envieux de Pedro, crocheté la fenêtre en sortant de l’école avant de me glisser juste en dessous, je me retrouvai un soir au commissariat, au milieu des collègues de mon père. Lui-même était là, occupé à son bureau, et paraissait ne pas me voir. En silence, j’avais attendu qu’il finisse sa paperasserie. Et puis, sans bouger de sa chaise, il m’avait appelé. Je m’avançai alors vers lui, réjoui à l’idée que nous allions, pour une fois, cheminer ensemble.

— On y va, papa ?

Lui pourtant ne bougea pas, et au contraire, me désigna l’une des deux chaises qui se trouvaient face à son bureau.

Puis, toujours sans me regarder :

— Je t’écoute.

Je compris qu’il attendait que je lui raconte les faits, ce que je fis.

Puis la porte s’ouvrit, et un homme entra pour s’asseoir sur la chaise que lui désigna mon père, à côté de la mienne, de sorte que je sentais sa présence à quelques centimètres de moi. Je le reconnus dès son entrée : c’était Cesarini, le propriétaire de l’appartement que j’avais visité. Je perdis alors toute contenance. J’étais pétrifié, et manquais de m’évanouir.

— Monsieur Cesarini ? interrogea mon père, de la voix autant que du regard.

— Monsieur Darrès.

— Monsieur Cesarini, vous portez plainte, oui ou non ?

Je me tenais bien droit, parfaitement raide sur ma chaise, le corps et l’esprit tendus, la tête seulement baissée pour ne rien apercevoir des hommes qui avaient entamé ce dialogue. La honte et la peur m’empêchaient de bouger.

— Monsieur Darrès. Pour vous, je veux bien passer sur ce malheureux incident…

— Pourquoi pour moi ?! Pourquoi pour moi ?!

À ces cris, je ne pus m’empêcher de lever la tête. Furieux, mon père tapait sur la table, la main droite bien à plat, sans cesser de regarder le propriétaire soudain aussi terrorisé que moi. Je ne l’avais jamais vu s’emporter de la sorte. Aussi surpris que moi, ses collègues avaient cessé de taper à la machine et le regardaient en silence.

Rapidement cependant, mon père baissa la tête et retrouva son calme. Une bonne minute s’écoula, sans qu’aucun de nous ne prononça un mot. Ni le propriétaire ni moi-même n’osions le regarder, encore moins lui adresser la parole. Puis mon père se reprit tout à fait.

— Monsieur Cesarini, murmura-t-il d’une voix à peine audible, souhaitez-vous porter plainte ?

— Non, bredouilla le propriétaire. Les excuses de votre garçon et la restitution des biens me suffiront.

— Votre clémence et votre compréhension vous honorent, siffla mon père qui fixait maintenant sa machine à écrire.

Puis, levant la tête vers moi :

— Alors !

D’un bond, je me levai, puis me tournai vers Cesarini.

— Monsieur Cesarini, dis-je, je suis vraiment désolé de ce que j’ai fait, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je vous promets que je vais tout vous rendre, et que je ne recommencerai plus jamais.

— Mais j’en suis sûr, mon garçon, j’en suis sûr ! Bon, dit-il en se levant, je vous souhaite la bonne soirée.

Malgré cet épisode fâcheux, je continuais à courir tous les jours à la sortie de l’école, à traîner les soirs avec les enfants du quartier, m’arrêtant souvent aux pieds des immeubles et sur le pas des portes, caressant les vestes des passants, délestant parfois leurs poches du surplus. La sanction tomba très vite. Si mon père avait passé l’éponge sur mes égarements, le quartier, lui, avait la rancune plus tenace. Fini les extras au café ou à la boulangerie, les petits pains que je gardais toute la journée à l’école pour ne les manger que le soir, sur le chemin du retour, ou les tremper dans ma soupe. Un soir que mon père était retenu, une fois de plus, c’est Matteu qui se chargea de poser des limites à mon inconduite, m’allongeant une gifle qui me fit tourner la tête dès que j’eus passé la porte de son café. “Oh, Luigi, tu vas les arrêter, tes conneries ? Celui que tu as volé, tu sais qui c’est ? Bon, je vais t’expliquer : Tu sais, le Panier, c’est un peu comme au pays, les villages. C’est parunta luntani, tu vois ? C’est ta famille. Le nouveau, le voyageur qui a laissé le fucone[1], on l’accueille, on s’en occupe, on en prend soin. L’homme que tu as volé, il vient de Calenzana, le même village que moi.” Me désignant soudain une chaise, il me laissa le temps de m’asseoir, alla derrière le bar servir un client et reprit son récit, haussant seulement le ton pour que je l’entende bien. “Chez nous, on s’en sortait plus, avec l’olive, le prix de la châtaigne qui dégringole. C’était plus possible de faire vivre une famille entière avec une exploitation comme mon père l’avait fait, et son père avant lui. Alors, j’ai dû partir. Quand je suis arrivé au Panier, j’étais seul et encore gosse, presque comme toi, je n’avais que son adresse dans la poche. Je traînais une valise pour la forme, mais il n’y avait presque rien dedans, même pas une chemise. Je crevais de faim. Césarini, enfin son père, il m’a permis de venir travailler dans son épicerie la journée, de coucher sur son matelas le soir, entre ses deux gosses. J’y suis resté deux ans. Moi, pour aider, j’avais que mes bras, je transportais les légumes. Un Noël, il se plante devant moi, tout sourire, et il me dit : ‘Tiens, toi, je vais t’apprendre à lire !’ Il avait décidé ça comme ça. C’est le plus beau cadeau que j’ai reçu de ma vie. Je pouvais faire des additions, tenir la boutique quand il était pas là. Et surtout, au bout d’un moment, j’ai pu récupérer ce bar. Il a l’air de rien, tu te dis, mais c’est grâce à lui que j’ai fait venir mes sœurs. Et je leur ai appris à mon tour, pour qu’elles sachent lire, elles aussi, qu’elles puissent se débrouiller. Il y a en une qui vit à Paris, elle s’est mariée là-bas, elle est drôlement bien installée. Un jour, j’irai la voir. Tout ça, tu vois, on le doit à la famille. Le village, le Panier, c’est la famille. Tu vas pas voler ta famille quand même ? Ici, même les Italiens on les vole pas. Alors arrête tes conneries maintenant.”

Heureusement pour moi, la franchise et les accès de colère de Matteu n’avaient d’égal que sa profonde générosité. J’arrêtai les conneries, et petit à petit, le Panier redevint cet immense terrain de jeu dont Matteu m’expliquait les règles. Il m’appelait “U mio zitellucciu corsu persu”, son petit corse perdu, ce à quoi je répondais toujours : “Un’so persu, aghju u mio babbu, u Panier e u mio vecchju Matteu pe insegnammi a strada”. Ce qui signifiait à peu près : “Mais je ne suis pas perdu, j’ai mon père, le Panier et mon vieux Matteu pour me guider.”

Le soir, quand mon père tardait à rentrer, je descendais le voir et il me racontait des histoires de son village, ou me faisait faire le tour du propriétaire : la rue de l’évêché, c’était les gens du Cap Corse, comme moi, enfin comme ma grand-mère ; la rue du refuge, les gens d’Ajaccio ; celle des Pistoles, ceux de Calvi. “Et des Calenzanais ! Ne les oublions pas, insistait-il, pointant le doigt en l’air, et me regardant droit dans les yeux. Au moins deux cent familles, toutes venues de Calenzana. Ils sont aussi rue des Muettes, au 25”, me confiait Matteu, qui semblait connaître personnellement tout le Panier.

J’avais un ami là-bas, Pieru, rue des Muettes. Ils vivaient au moins à sept ou huit dans un deux-pièces qui ne devait pas faire plus de quarante mètres carré, sans salle de bain ni toilettes. En ces temps-là, personne n’en avait. C’était deux familles regroupées dans un même appartement. Les hommes étaient navigateurs et prenaient souvent la mer. Chez Pieru, il y avait toujours une nouvelle personne, un visiteur qui dormait ou mangeait dans un coin, quelqu’un qui arrivait de Corse et qui était de passage. Il avait quitté le pays, il perdait sa famille, il perdait tout, alors il fallait l’accueillir, ça ne se discutait pas. Chez Pieru, tout, ou presque, était commun. Dans les placards, des draps, des chemises, des vêtements que tout le monde portait, reprisait et se prêtait à tour de rôle selon les fortunes et les besoins. La cuisine était collective, elle aussi, j’amenais à l’occasion quelques patates que mon père avait acheté pour la maison, et on les épluchait avec ceux qui étaient là. Rue de l’Evêché, à quelque dizaine de mètres de l’appartement de Pieru, il y avait celui de mon copain Pasquale, enfin “Pick-Up”, je t’en ai parlé. Sa famille accueillait tous les marins du Cap Corse de passage dans le quartier. Des matelots, des capitaines à qui on louait le petit “carré” que formait l’étroite cage d’escalier au dernier étage. La mère de Pasquale consacrait tout son temps à préparer les repas et à nettoyer la “chambre” pour recevoir les capitaines. Il y en avait un qui revenait souvent, grand et fin, comme ses moustaches. Quand il était là, Pasquale courrait me chercher, et nous lui pelions ses patates en échange d’histoires de marins qui nous tenaient en haleine tout le dîner. Lorsqu’il voyageait, nous poussions avec Pasquale et les autres jusqu’à la rue Beauregard, qui fait deux coudes et aboutit à la montée des Accoules. Là, nous sonnions chez “Coco le fou”, un ouvrier manutentionnaire qui était très fort et qu’on employait aussi pour les déménagements et les foires. On lui demandait de nous faire une démonstration, il pliait des barres de fer, on adorait ça !

Et puis, novembre 1942 arriva. Ce fut le temps de l’Occupation, et des Allemands dans les rues.

Je me suis élevé comme ça, dans cet univers de peu mais de partage permanent, grâce aux conseils de Matteu et aux mots rares de mon père. À la fin, il rentrait peu à la maison, et venait de plus en plus souvent me chercher chez notre vieil ami au sourire fatigué. Ces soirs-là, l’apéritif était le prélude à de longues discussions. Attablés à côté du bar avec Pedro et les autres, nous soupions toujours en silence, de peur de perdre une miette de ces échanges souvent animés quoique prononcés à voix basse et auxquels nous ne comprenions goutte. Aujourd’hui encore, l’automne venu, je guette non sans impatience la tombée des châtaignes, pour les cuire, les broyer, les mélanger à ma soupe, et revivre enfin un peu de ces moments de calme et de sérénité dont étaient faites ces soirées-là. Ces souvenirs demeurent autant de piliers essentiels à mon existence. Dans l’ombre protectrice de Matteu et de mon père, tout me paraissait possible. Ce qui se passait en dehors de cette salle de restaurant à demi-vide ne m’intéressait guère. J’étais soudain l’enfant le plus heureux du monde. Rien d’autre ne comptait plus.

Un matin, les panneaux de bois sont restés apposés sur la devanture du bar de Matteu. Peu de temps après, ils tous sont partis : Pick-up et sa famille, Pieru, Pedro, Coco-le-fou. Tous. Et puis, nous avons dû évacuer le quartier nous-mêmes, pour habiter un grand, un immense appartement au cœur du centre-ville, près de ce qui est aujourd’hui la Place Charles de Gaulle. Je sentais bien qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel. Où était Matteu ? Où demeuraient Pedro et les autres ? Où se trouvaient mes amis ? Mon père finit par me dire qu’ils avaient pris un train pour Fréjus. Je les imaginais qui se prélassaient sur la plage, au bord de la mer. Je me disais qu’ils avaient de la chance. Quand même, je m’inquiétais un peu pour Matteu, qui parlait français avec un gros accent corse et n’avait pour ainsi dire pas quitté le Panier depuis son arrivée sur le continent, il y a cinquante années de cela.

Je voulus revoir son café. L’atmosphère du Panier me manquait. Mais malgré de multiples tentatives, je ne pus jamais retourner dans le quartier. L’accès en était barré, il était défendu de s’y rendre. La guerre et la société des hommes qui nous avaient laissés tranquilles mes copains et moi, pendant toutes ces années, se vengeaient maintenant et anéantissaient en un instant le monde qui nous avait vu grandir. Un matin, il n’y eut plus rien à voir, rien que le vide, et la poussière. Notre vieux quartier et ses habitants avaient disparu.

L’année qui nous séparait de la fin de la guerre passa sur moi comme les baisers rêvés de mon père sur mon front endormi. Une nuit, son lit resta vide. Le lendemain, je l’attendis le matin, puis toute la journée. Le soir, j’espérais encore son retour. Mais en mon fort intérieur, je savais déjà qu’il ne reviendrait pas. Ce que Marseille m’avait donné, la ville me l’avait repris, et jusqu’à mon père. Je ne le revis plus.

Je dormis une nouvelle nuit sur place, et le lendemain, six ans après notre emménagement au Panier, je repris le bus en sens inverse pour trouver refuge à Chateaurenard. C’est là-bas qu’un jour, alors que je soignais ma vieille grand-mère dont la condition pulmonaire ne s’était pas arrangée avec les années, on frappa à la porte. J’allais ouvrir : “Louis Darrès ?” me cria un homme à peine plus vieux que moi, mais qui me dépassait d’une tête. Son uniforme était celui des Forces françaises libres. Impressionné, j’acquiesçais timidement. Saluant la main sur le béret, il me tendit un paquet, un cahier de cuir protégée par une vieille toile verte.

— Qu’est-ce que c’est ? me demanda ma grand-mère si tôt que je revins auprès d’elle.

— Un soldat, dis-je en m’agenouillant près d’elle. Il m’a donné ce paquet.

— Fais-le voir, dit-elle en tendant la main, puis en regardant à l’intérieur. Laisse ça, dit-elle finalement, avant de glisser le paquet dans sa table de nuit. Aide-moi plutôt à me redresser, j’étouffe !

La suite, enfin le détail de cette histoire, je laisse quelqu’un d’autre te la raconter. Ce n’est pas à moi de le faire, et j’en serais d’ailleurs bien incapable. Ce cahier, tout le monde dans la famille a choisi de faire comme s’il n’existait pas. Je ne suis même pas sûr que grand-mère l’ait lu. Mais elle l’a toujours gardé dans le tiroir de sa table de chevet, tout près de son lit, et quand elle est morte, j’ai su immédiatement où le trouver. À toi désormais d’en prendre connaissance. À toi, aujourd’hui, si tu le souhaites, de tourner ces pages et d’essayer de comprendre ces années terribles où les évènements ont fait dévier de leur cours bien des existences, comme les rivières de leur lit. »

 

La lettre était sobrement signée « Ton grand-père ». L’écriture, tremblante vers la fin, l’encre légèrement délavée et différente suivant les passages, indiquait que son auteur s’y était pris à plusieurs fois pour l’écrire. Il lui avait sans doute fallu des années pour parvenir à l’achever. Cette lettre avait traversé le temps pour se retrouver entre les doigts longs et fins d’Alice.

La jeune femme déposa les feuilles sur la table, puis saisit le paquet qui se trouvait devant elle, et l’ouvrit. À l’intérieur, recouvert de cuir et taché ça et là, un épais cahier dont elle souleva la couverture, puis la première page.


[1] Note de l’auteur : feu, et par association d’idée, le foyer familial.

Pierre Puchot

Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient

Notes

[1] Note de l’auteur : feu, et par association d’idée, le foyer familial.