Et Dieu appellera une femme

Écrivain

Des moments volés dans une ville en guerre. Bien sûr la mort est la plus forte. Mais l’écrivain et chanteur de rock ukrainien Serhiy Jadan dessine et écrit ses « nouvelles de Kharkiv » avec liberté et sans pathos. Le recueil Personne ne demandera rien est à paraître aux Éditions Noir sur Blanc, dans la traduction de Iryna Dmytrychyn. Une rencontre avec Jadan est prévue à Lille le 24 janvier dans le cadre de la Saison de l’Ukraine en France (Institut français, Institut ukrainien).

Le printemps est en avance, chaud. Comme si de rien n’était.

Nous nous tenons sous le grand ciel de banlieue, nous nous taisons, nous écoutons le silence. Le calme, comme dans une maison abandonnée par une grande famille qui se déchirait. C’est dimanche, c’est le matin ; dans les rues, derrière la clôture, il n’y a personne. Les rails du tram sont rouillés après l’hiver. Les trams ne circulent plus depuis fin février. Les oiseaux percent le ciel, tombent comme les pommes d’une poche, remarquent notre compagnie silencieuse, remontent prudemment, volent vers la rivière. Nous attendons, nous nous réchauffons, nous pensons que les oiseaux sont de retour, le printemps arrive, cette étrange vie continue, nous entraîne comme le courant emporte les chaussures des noyés. C’est précisément ces jours, quand le temps se fige tel un rayon de soleil sur la lame d’un couteau, qu’un seul mouvement imprudent, un coup maladroit, et la lumière se déplacera, et avec elle, la ville entière, ses collines, ses rues et ses oiseaux, et plus rien n’arrêtera l’avancée de ses masses d’air chaud, le déplacement des nuages brûlants, du brasier du soleil. Mais pour l’instant règne cette brève période d’équilibre, à peine perceptible, quand l’hiver s’éloigne comme un chien confiant, à la distance d’une main tendue, attend qu’on l’appelle. Le vent se lève, il fait vraiment chaud, tout le monde offre son visage au soleil : il fait bon sous ses rayons, on a envie de rester ainsi sans bouger. Rester et sentir passer la vie, impitoyablement et doucement. Mais on nous appelle. Nous nous retournons, éteignons nos portables et entrons dans l’église.

L’église est pleine à craquer, l’intérieur sent les vêtements réchauffés près du feu et les hommes qui ont passé un long moment sur la route. Beaucoup se sont en effet garés directement dans cette cour d’église, craignant d’être en retard, après avoir avalé des kilomètres toute la nuit sur les routes défoncées. Les hommes, essentiellement des militaires, s’agg


Serhiy Jadan

Écrivain, Poète, chanteur

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