Anthropologie
La ville
Manu et moi avions vécu ensemble dans différents endroits. Mais par certains côtés, cette ville-ci possédait une cadence et des proportions qui correspondaient à ce que nous attendions de la vie. Ses heures passaient au même rythme que les nôtres ; nous admirions ses couleurs, ses abords et ses ornements, l’organisation de ses quartiers. Ce serait faux de dire que nous nous sentions intégrés, mais nous voulions l’être et acceptions les mœurs des lieux.
De plus, nous avions toujours su que, quel que soit l’endroit où nous vivrions, il nous faudrait changer. Nous ne serions jamais à l’aise nulle part, nous ne pourrions jamais sombrer dans aucune langue comme dans un sommeil profond, même après des années de pratique. Nous n’avions même pas encore abordé les grandes questions qui accompagnaient notre déracinement – où serions-nous enterrés ? quels mots de quelle langue perdrions-nous en premier quand le grand âge se mettrait à entamer les réserves de notre esprit ?
Autochtones
Lena était ma seule amie autochtone. Manu et moi étions un peu gênés de n’avoir que des étrangers dans notre cercle, comme si cela en disait long sur nous. Sur les places animées, nous avions l’impression qu’un monde joyeux nous échappait. Je ne dis pas que toutes les personnes de la foule se connaissaient – elles se divisaient en petits groupes de deux ou trois – mais il semblait qu’une plus haute autorité les avait rassemblées là.
J’avais rencontré Lena au pique-nique d’anniversaire de Sharon. Sharon et son mari, Paul, organisaient des réunions mensuelles d’expatriés, auxquelles j’allais généralement sans Manu parce qu’il refusait de se plier à ces formalités pour se faire des amis. Sharon exprimait souvent son insatisfaction face à la ville qu’elle trouvait snob, réticente à nouer des liens avec des gens venus d’ailleurs. Mais Sharon aimait aussi se féliciter de sa décision de vivre à l’étranger : l’immense courage qu’il avait fallu d’un côté, les nombreuses contreparties de l’autre
