Récit

Mémoires des années de jeune fille d’un homme

Écrivain

« Nous sommes les destinataires des signes masqués et cryptiques écrits pour parvenir à vivre une vie non binaire et juive dans une société violemment binaire et antisémite », écrit Paul B. Preciado dans l’essai-postface de la première traduction en français, un siècle après leur publication en 1907, des mémoires de Karl M. Baer, alias N. O. Body, déclaré fille à sa naissance en 1885 et reconnu homme vingt ans plus tard. C’est l’histoire de l’assignation de genre et de l’existence minoritaire. À paraître au Seuil, traduit de l’allemand par Béatrice Masoni. Extrait inédit.

Après avoir décrit mon entourage, il me faut revenir aux premiers stades de mon développement. Et me revoici à l’âge de quatre ans environ.

Trois enfants portant des vêtements de filles sont assis sous un arbre. C’était un haut sureau sous lequel nous nous plaisions à jouer. L’arbuste au feuillage dense nous protégeait du soleil et des regards indiscrets pendant que nous jouions. Les deux petites filles étaient Hilda et Lene, mes amies et voisines, l’une avait à peu près quatre semaines de moins et l’autre trois mois de plus que moi. En ce temps-là, les portes de notre cour ne m’étant pas encore ouvertes, mon univers se limitait à la maison et à ce jardin dans lequel nous étions en train de jouer. Plus tard, quand j’ai pu suivre mon propre chemin et sortir dans la rue, je n’ai plus beaucoup joué avec des filles. Je les trouvais trop douces, et ma sauvagerie débordante s’accordait mal avec leurs jeux calmes.

Cet arbre n’est plus là aujourd’hui. Lorsque je suis récemment retourné dans ma ville d’origine pour revoir les lieux de mon enfance, j’ai cherché le sureau. Mais on l’avait coupé, ses branches mortes ne donnant plus d’ombre, et remplacé par une tonnelle couverte d’une vigne sauvage, au-dessus du banc qui était encore à sa place.

Il m’a semblé que c’était une parabole de la vie : on sort chercher les buissons en fleurs de l’enfance et on trouve une vigne sauvage qui envahit tout en automne, là où on avait laissé des roses écloses. Heureux celui qui saura se réjouir des couleurs resplendissantes des feuilles de vigne après avoir surmonté sa déception. Mais beaucoup sortent chercher des roses et oublient que l’hiver est là. Ce sont les êtres dont l’âme saigne lorsqu’ils partent en quête de leur enfance. Le vent a effeuillé les roses et ils se piquent les mains avec les épines.

 

Autrefois nous éprouvions encore de la joie à l’ombre de notre arbre. Nous paressions sur le banc. Devant nous, il y avait un tas de sable sur lequel des moules en bois étaient éparpillés a


N. O. Body

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Récit (extrait)