Roman (chantier)

Paerle

Critique, artiste, écrivaine

Après Drama doll paru en en 2025, dont AOC avait publié les prémices, Rose Vidal travaille à un nouveau roman. Comme un autre fil de son travail d’artiste sur la douleur et les antidouleurs – là où ça fait mal, ça rend addict, ça aime. Du côté de la dystopie cette fois, d’un mythe de l’apocalypse au féminin, sous-titré « ou les règles de Nacre ». « La fin du monde, elle, elle est venue dans nos ventres. »

On a commencé à ouvrir les ventres des femmes, et nous avons cessé de les remplir. C’est le temps où le sable des plages est devenu le lit de bêtes étranges et jamais vues, des serpents-rubans, des limules énormes, des créatures à plusieurs têtes et sept rangées de dents, des tentacules et des yeux opaques et lumineux. On a donné des noms à chacune de ces bêtes, des noms de merveilles, et puis on les a découpées et passées au microscope. On a tenté un temps de les manger, de les faire sauter à la plancha et de les frire, avant de se lasser de la chair trop dure et trop salée. On les a nommées les poissons de l’Apocalypse, ces bêtes nouvelles et échouées sur les plages, alors même qu’on n’y croyait pas, à l’Apocalypse, et qu’on n’y avait jamais cru autrement qu’à un de ces contes effroyables racontés aux enfants pour les faire se tenir sage. Ça n’a jamais marché puisqu’on ne s’est jamais tenu sage.

C’est l’époque où les eaux des fleuves ont baissé tandis que celles de la mer continuaient de monter, comme si les unes avaient fui dans les autres – sauf que les unes étaient claires, les autres saturées de sel. Les gosses jouaient dans les lits des fleuves craquelés, sautaient de pierres en pierres de la faim. Si tu me vois, pleure : on n’avait pas encore faim à l’époque, et l’on ne pleurait pas encore. Nous avons été les premières à pleurer, et nous savions que d’autres ne pleureraient jamais. Nous n’avons jamais mangé les poissons des abysses, et nous avons refusé de manger les autres poissons de la mer.

Les cicatrices sur le bas ventre comme des sourires forcés. Nous nous en souvenons parce que le sourire sur les ventres est devenu un front : la ligne qui partage l’autre et le nous, le dedans et le dehors, le plein et le vide, celles qui savaient de ceux qui ne voulaient pas y croire ; l’avant et l’après. Rien ne sera jamais pareil.

C’est le temps où la fin du monde s’est précisée, mise au point dans cet horizon sous le nombril, un horizon enfin passé. Nous ne pouvion


Rose Vidal

Critique, artiste, écrivaine