Roman (extrait)

L’audition

Écrivaine

Au chapitre précédent, Tomas, mari de la narratrice, entre, par hasard semble-t-il, dans le restaurant où sa femme, actrice, se trouve avec un homme plus jeune au « physique saisissant ». Elle voit Tomas, lui non, il sort vite. Le jeune homme a une question étrange à lui poser, qui construira un lien entre eux trois. Katie Kitamura, remarquée avec Intimités, manie l’ambivalence, les silences, l’intériorité. Bientôt chez Stock et au festival America. La traduction est de Céline Leroy.

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J’ai poussé la porte du restaurant et me suis retrouvée dehors, j’ai regardé autour de moi mais il n’y avait aucune trace de Tomas, il avait disparu dans la rue bondée. Une pluie très fine formait comme une brume dans l’atmosphère. J’ai pensé à Xavier que j’avais abandonné sans explication et je me suis engagée sur le trottoir d’un pas rapide, m’éloignant du restaurant.

En tournant au croisement, j’ai respiré l’air froid comme si j’avais été longtemps privée d’oxygène. J’étais trop loin pour rentrer à pied sous la pluie, mais je ne supportais pas l’idée de prendre le métro ou de m’asseoir dans un taxi, j’avais besoin de sentir mon corps prendre clairement ses distances avec ce qui s’était passé au restaurant – Xavier assis en face de moi, Tomas figé à l’autre bout de la salle. Malgré la pluie qui avait redoublé d’intensité, j’ai continué de marcher pour m’infliger un genre de punition car déjà je ne comprenais même pas pourquoi j’avais accepté de retrouver Xavier.

Peut-être avais-je eu pitié de ce garçon qui éprouvait des sentiments que je ne partageais pas, de ce déséquilibre. Mais n’était-ce que cela ? N’y avait-il pas aussi une curiosité sous-jacente, une vieille envie de se rapprocher d’autrui ? Quand j’étais plus jeune, ce réflexe avait presque été le principe directeur de ma vie. J’avais souvent tenté de m’expliquer cette compulsion – c’était une façon d’être au monde, de prendre part à la vie qui s’organisait autour de moi, c’était une question d’ouverture. Mais avec les années et surtout après avoir rencontré Tomas, j’ai appris à réprimer ce désir, à le voir pour ce qu’il était vraiment – une curiosité passagère, un état de confusion et une forme de voyeurisme.

Grâce à Tomas. Par lui, avec lui, j’avais appris à vivre de manière plus disciplinée, à exister dans une certaine quiétude, de sorte que je ne me souvenais plus trop de ce que cela faisait d’être si ouverte au monde, de prendre un tel plaisir à me jeter dans les vagues créées par les humeurs des aut


Katie Kitamura

Écrivaine