Roman (extrait)

Tous les étés du Caire

Journaliste, écrivaine

Yasmine El Rashidi est une autrice égyptienne anglophone, très proche de la scène artistique et musicale égyptienne, qui multiplie les approches de la révolution place Tahrir dont elle a été la témoin directe. Dans son premier roman, c’est par les yeux d’une petite fille, qui grandit de 1984 à 2014. Et qui voudrait, comme Jean Rouch et Edgar Morin, faire un film pendant l’été. À paraître chez Ròt-Bò-Krik, dans la traduction de Grégory Pierrot et Jean-Baptiste Naudy.

Le Caire, été 1984

La maison était brûlante. Ça faisait déjà plusieurs heures que Mama avait tiré et fermé les volets en bois. Des serviettes mouillées étaient roulées sur les rebords des fenêtres. La chaleur s’infiltrait quand même à l’intérieur. Elle était maintenant assise dans un coin du sofa, avec dans une main le combiné du téléphone gris plaqué sur l’oreille, et dans l’autre son brumisateur. Elle vaporisait son visage à intervalles réguliers. Mama disait toujours que la chaleur ne la dérangeait pas. Elle était faite comme ça. Cet été avait été différent. J’étais assise à ses pieds, les yeux fixés sur l’écran de la télé sans le son, à me lever pour aller changer de chaîne. La Première. La Deuxième. La Troisième arrêtait de diffuser à treize heures. Il n’y avait que deux émissions pour les enfants. Je changeais en espérant trouver quelque chose. Dans un des coins de la pièce se trouvait le vieux ventilateur en métal de Mamie. Il cliquetait et ronronnait, noyant la voix de Mama et son anglais mêlé d’arabe. Je ne comprenais rien à la conversation, mais je remarquais quand elle passait au français. C’était la seule langue qu’elle parlait que je ne comprenais pas encore. Cet été-là, elle semblait l’utiliser davantage.

Je n’avais aucun moyen de mesurer le temps, mais nous restions assises comme ça pendant des heures. Ossi faisait des apparitions de temps à autre par l’embrasure de la porte et miaulait. Mama l’ignorait. Il était gris avec de longs poils. Mama avait dit que c’était une mauvaise idée d’avoir un Persan. S’il fallait avoir un chat, il devait être du coin, un baladi. Baba avait dit laisse donc cette petite avoir ce qu’elle veut. Il l’avait ramené un jour à la maison dans la paume de sa main. Le jour de mes cinq ans. Je voulais l’appeler Tout-Doux. Mama avait dit que Tout-Doux, c’était pas un vrai nom. Elle l’avait appelé Osama. Baba ne l’avait plus jamais touché. Il était allergique, même s’il avait des mains immenses. Il me faisait tenir dans sa paume et


Yasmine El Rashidi

Journaliste, écrivaine