Essai

À mon corps défaillant

Historien et philosophe des médias

Tout commence par une opération chirurgicale, et même plusieurs. À la suite desquelles Jonathan Sterne, auteur notamment d’une Histoire de la modernité sonore et théoricien des sound studies, subit la paralysie d’une corde vocale. L’expérience de la déficience (voix, audition, fatigue, etc.) lui inspire un essai de phénoménologie à paraître aux Éditions de la Philharmonie (traduction de Jean-François Caro), où se mêlent genres et tons. Nous prépublions ici la dernière partie.

Théorie de la déficience. Mode d’emploi

Félicitations ! Vous venez de faire l’acquisition d’une théorie de la déficience. Peut-être en avez-vous déjà élaboré une au cours de votre vie – que vous l’appeliez ainsi ou non. Peut-être en avez-vous rencontré une dans un livre, sur un appareil numérique, sur les réseaux sociaux ou au détour d’une conversation. Quelle que soit la manière dont vous l’avez découverte, nous vous remercions de prendre le temps de réfléchir à la déficience. L’équipe d’À mon corps défaillant « contient des multitudes », et nous nous sommes efforcé·es de rendre cette théorie la plus stimulante possible[1]. Pour vous assurer d’être en possession de la dernière mise à jour, veuillez consulter votre bibliothèque, Internet ou toute autre technologie qui l’aura remplacé entre-temps.

Qu’est-ce qu’une déficience ?

Une déficience est une forme de limite particulière. Elle peut impliquer un court-circuitage de l’intention : les déficiences de transmission sont causées par le dysfonctionnement d’un réseau de télécommunications. Une limite physique est vécue comme une déficience quand on dispose d’un point de comparaison au-delà de cette limite. Considérée ainsi, une déficience ne relève donc pas d’un simple défaut ou dysfonctionnement. Elle constitue davantage une distorsion productive d’une certaine capacité. La capacité en tant que telle peut être aussi bien réelle qu’imaginaire. La distorsion peut être agréable ou douloureuse. Les effets politiques et affectifs de la déficience ne sont jamais garantis. La déficience n’est jamais automatiquement bonne ou mauvaise. Elle existe en relation avec autre chose : une norme extérieure régissant les capacités ou les actions, un souvenir incarné ou un affect remémoré, une intention non réalisée ou altérée.

La déficience est un détour. Elle peut vous mener là où vous ne voulez surtout pas aller ; elle peut aussi vous conduire dans un endroit inédit et magnifique. Ici, toutefois, le pronom « vous » est lui-même tromp


[1] Ce qui revient à dire : « Ce n’est que moi, Jonathan, la voix auctoriale. » Ou bien : « C’est moi, Jonathan, la fonction d’auteur, qui doit également veiller à inclure toutes sortes d’autres personnes. » Veuillez vous reporter à la section des remerciements pour une liste plus complète de ces personnes. Mes sincères excuses pour la référence à Walt Whitman.

[2] Ndt : Ces lois, en vigueur dans plusieurs villes états-uniennes entre la fin des années 1860 et le milieu des années 1970, interdisaient l’accès à l’espace public aux sans-abri et aux personnes atteintes de disabilités visibles.

[3] Stuart Hall, « Marx’s Notes on Method: A “Reading” of the “1857 Introduction” », Cultural Studies 17/2 (2003) ; S. Hall, Cultural Studies 1983: A Theoretical History, édition établie par Jennifer Daryl Slack et Lawrence Grossberg, Durham, Duke University Press, 2016 ; J. D. Slack, « The Theory and Method of Articulation in Cultural Studies », Stuart Hall: Critical Dialogues, sous la dir. de David Morley et Kuan-Hsing Chen, New York, Routledge, 1996 ; L. Grossberg, Cultural Studies in the Future Tense, Durham, Duke University Press, 2010.

[4] Elizabeth Ellcessor, Restricted Access: Media, Disability and the Politics of Participation, New York, New York University Press, 2016, p. 17.

[5] John Wylie, « A Single Day’s Walking: Narrating Self and Landscape on the South West Coast Path », Transactions of the Institute of British Geographers 30/2 (juin 2005), p. 245.

[6] Cette question mérite expressément des recherches supplémentaires. Voir David A. M. Peterson, « Dear Reviewer 2: Go F’ Yourself », Social Science Quarterly 101/4 (2020).

Jonathan Sterne

Historien et philosophe des médias, Professeur de Culture et Technologie à l'université McGill

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Notes

[1] Ce qui revient à dire : « Ce n’est que moi, Jonathan, la voix auctoriale. » Ou bien : « C’est moi, Jonathan, la fonction d’auteur, qui doit également veiller à inclure toutes sortes d’autres personnes. » Veuillez vous reporter à la section des remerciements pour une liste plus complète de ces personnes. Mes sincères excuses pour la référence à Walt Whitman.

[2] Ndt : Ces lois, en vigueur dans plusieurs villes états-uniennes entre la fin des années 1860 et le milieu des années 1970, interdisaient l’accès à l’espace public aux sans-abri et aux personnes atteintes de disabilités visibles.

[3] Stuart Hall, « Marx’s Notes on Method: A “Reading” of the “1857 Introduction” », Cultural Studies 17/2 (2003) ; S. Hall, Cultural Studies 1983: A Theoretical History, édition établie par Jennifer Daryl Slack et Lawrence Grossberg, Durham, Duke University Press, 2016 ; J. D. Slack, « The Theory and Method of Articulation in Cultural Studies », Stuart Hall: Critical Dialogues, sous la dir. de David Morley et Kuan-Hsing Chen, New York, Routledge, 1996 ; L. Grossberg, Cultural Studies in the Future Tense, Durham, Duke University Press, 2010.

[4] Elizabeth Ellcessor, Restricted Access: Media, Disability and the Politics of Participation, New York, New York University Press, 2016, p. 17.

[5] John Wylie, « A Single Day’s Walking: Narrating Self and Landscape on the South West Coast Path », Transactions of the Institute of British Geographers 30/2 (juin 2005), p. 245.

[6] Cette question mérite expressément des recherches supplémentaires. Voir David A. M. Peterson, « Dear Reviewer 2: Go F’ Yourself », Social Science Quarterly 101/4 (2020).