Politique

Obligation vaccinale, un pari orwellien

Médecin généraliste, écrivain

La ministre de la Santé Agnès Buzyn a donné jeudi 25 janvier un délai de trois mois aux parents pour réaliser les 11 vaccins désormais obligatoires de leur enfant. Une obligation visant à pallier le manque de confiance dans ce geste indispensable mais qui risque de produire l’effet inverse.

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En décembre 2017, je reçois dans mon cabinet médical ce père de famille, que je connais de longue date, et qui, m’amenant sa fille pour une angine, me déclare : « De toute façon, moi, les onze vaccins obligatoires pour elle, c’est niet. Je refuse. » Je ne rappelle pas que l’obligation ne s’adresse qu’aux enfants à naître après le 1er janvier 2018. J’ouvre le carnet de santé, et je compte…

— Diphtérie coqueluche tétanos polio haemophilus rougeole oreillons rubéole tuberculose hépatite B pneumocoque méningocoque… votre fille a douze vaccins.

Il me regarde, fronçant les sourcils, puis :

— Ah bon ? Mais alors pourquoi on fait tout ce foin ?

Excellente question

«  Pour chaque problème complexe, expliquait l’humoriste américain H. L. Mencken, il existe une solution simple, évidente, et fausse ». L’obligation vaccinale est la dernière en date de ces « solutions » technocratiques déconnectées du réel, et un petit retour sur les conditions de sa mise en œuvre est nécessaire.

En janvier 2016, Marisol Touraine lançait l’idée d’une concertation nationale citoyenne sur les vaccins, dont l’objectif affiché était de « rétablir la confiance des Français dans la vaccination ». Jurys citoyens et auditions se succèdent, sous la houlette du professeur Alain Fischer. En décembre 2016, celui-ci convoque une conférence de presse, et annonce que des vaccins hier encore recommandés mais non obligatoires deviendront gratuits ET obligatoires, de manière temporaire : « Dans le contexte actuel de perte de confiance et de baisse de la couverture vaccinale, note le comité, il apparaît nécessaire de réaffirmer le bien-fondé de la vaccination. » Le ministère de la Santé s’empare de ces conclusions, peaufine une loi, subordonnant l’admission en crèche ou à l’école à la réalisation des onze vaccins. De manière temporaire, rappelons-le, avant que, la confiance ayant été rétablie, cette mesure disparaisse d’elle-même.

Après Marisol Touraine, Agnès Buzyn, médecin, nouvelle ministre de la Santé, s’appuiera à chaque interview sur cette concertation, sans jamais s’arrêter sur de fâcheux détails : le jury citoyen ne s’est pas prononcé pour ou contre l’obligation, et le jury de professionnels a pris position… en faveur de sa levée, y compris pour les trois vaccins déjà obligatoires antérieurement ! Au final, le professeur Fischer et son comité d’experts ont tranché, à l’encontre des conclusions des jurys citoyen et professionnel, en fonction de leurs intimes convictions. À compter du 1er janvier 2018, onze vaccins sont donc obligatoires chez tous les nouveau-nés.

Pour comprendre comment nous sommes arrivés là, nouveau flash back.

Printemps 2009. Alerte à la grippe « porcine » H1N1 en Amérique centrale. Des systèmes de santé apparemment débordés, et des cas graves de détresse respiratoire touchant parfois, au-delà des cibles usuelles de la grippe, des patients jeunes en bonne santé, dont certains décèdent. L’OMS sonne le branle-bas de combat, les laboratoires pharmaceutiques rivalisent pour élaborer au plus vite un vaccin. Le système de santé français se prépare à affronter une crise sanitaire d’ampleur, d’autant que certains experts en cour, au doigt mouillé, extrapolant de manière ascientifique par rapport à de petites cohortes, prédisent des centaines de milliers de morts. Mais dès l’automne 2009, les premiers articles décryptant l’épidémie dans l’hémisphère Sud relativisent la mortalité du virus. Et les laboratoires britanniques, cherchant des volontaires sains pour des essais de vaccins… se rendent compte qu’une partie non négligeable de la population est déjà porteuse d’anticorps, ayant contracté le virus sans s’en rendre compte pendant l’été. Mais la machine est lancée, les contrats signés : impossible de revenir en arrière. Roselyne Bachelot mène la charge, emportant tout sur son passage pour justifier les choix financiers et industriels de son ministère, dont le plus emblématique et le plus ridicule est la commande de millions de vaccins par flacon de dix doses. Les Français sont sommés de se rendre dans des vaccinodromes pour se faire injecter à la hâte des vaccins fabriqués en masse, en dépit des risques évidents de contamination, leurs médecins généralistes étant considérés « incapables de respecter la chaîne du froid » par leur ministre de tutelle. La survie du pays est en jeu, et le consensus politique est total. Tous ensemble contre la pandémie mortelle. Les médecins qui, sur internet, tentent de pointer les données rassurantes publiées à l’étranger, l’impraticabilité du dispositif, sont soupçonnés de chercher à discréditer le gouvernement pour pouvoir gagner de l’argent en vaccinant à leur cabinet. Après François Chérèque de la CFDT, c’est Jean-Luc Mélenchon qui vient soutenir Roselyne Bachelot et Nicolas Sarkozy sur France Inter : « Eh bien parce que si vous allez dans le centre vous faire vacciner c’est gratuit si vous allez chez votre médecin vous devrez le payer à l’acte avec tous les débordements habituels auxquels ces gens se livrent sur le dos de la Sécurité sociale et de la santé publique… Il y a une décision qui peut être prise par le pouvoir politique qui est de dire et ben ça vous êtes tous à la corvée, vous êtes tous réquisitionnés et vous serez payés tant par vaccin, ça ça prend cinq minutes à décider. » Avant de conclure avec cette forte pensée : « Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse… »

Au final, le virus H1N1 passera sur le territoire, avec son cortège de rhinopharyngites fébriles, de rhumes, d’états grippaux plus sévères, et quelques cas graves touchant parfois des sujets jeunes, comme l’avaient laissé prévoir les premiers articles étrangers. Le dispositif « grippe aviaire » mis en place se révélera totalement disproportionné, inadapté à la réalité d’une épidémie dont la mortalité n’aura pas été supérieure à celle de la grippe saisonnière. Et les Français, de plus en plus sceptiques au fur et à mesure que la ministre s’égosille à la télévision pour annoncer l’Apocalypse en jouant sur les peurs, tandis que la Direction générale de la santé, habituée à faire là où le pouvoir politique lui dit de faire, exhorte au final les médecins à écouler le stock de l’antiviral Tamiflu en en prescrivant aux patients se présentant avec une simple rhinite malgré l’absence de preuve de son efficacité, se réveillent après l’épidémie avec plus de questions que de réponses sur les liens entre le pouvoir politique et les firmes commercialisant les vaccins. Dans les années qui suivront, le fiasco total de la gestion Bachelot entraînera une chute sensible du taux de vaccination contre la grippe saisonnière, et une défiance plus généralisée envers la gestion politique des questions de santé. Une commission d’enquête verra même le jour à l’Assemblée nationale, et pondra au final un document accablant de plusieurs centaines de pages, totalement édulcoré par un rapporteur aux ordres qui conclura que cet épisode a… utilement servi de préparation et permettra au pays de mieux anticiper une prochaine crise.

Défiance. Mais envers des politiques opaques et incompétentes.

À cette défiance réactionnelle à l’incurie de la gestion ministérielle de l’épidémie H1N1 vont se superposer, les années suivantes, une succession de ruptures de stock des vaccins les plus usuels, obligeant les parents cherchant à faire vacciner leurs enfants à des semaines, voire parfois des mois, d’attente et à de fréquentes visites chez des pharmaciens qui finissent par refuser de prendre commande tant leurs approvisionnements sont aléatoires. Cette situation, de plus en plus fréquente dans le domaine du médicament, causera à l’évidence un frein énorme à la vaccination des nourrissons et des jeunes enfants, sans que le gouvernement intervienne de manière efficace auprès des firmes pharmaceutiques, et dans un relatif silence médiatique. Plus gênant pour le gouvernement, des parents saisissent le Conseil d’État car les seuls vaccins obligatoires jusqu’ici, DTPolio, ne sont pas disponibles depuis des mois. Dans l’incapacité de faire pression sur les laboratoires pour assurer leur fabrication et leur commercialisation effective, Marisol Touraine, puis Agnès Buzyn, vont donc choisir une « solution » radicale : rendre l’ensemble des vaccins obligatoires, pour masquer la défaillance de l’État.

On voit ici que la « défiance envers la vaccination » mise en avant par Marisol Touraine puis Agnès Buzyn, et répétée à l’envi dans les éléments de langage des communicants, des agences, et de nombreux médias, est surtout une défiance à l’encontre de politiques gouvernementales opaques, ou clairement incompétentes. Et si on se penche sur le pourcentage de couverture vaccinale en 2015, on obtient des taux oscillant entre 85 et 95 %… Pas mal pour une population prétendument défiante envers « la » vaccination, confrontée à des pénuries répétées de vaccins usuels !

Ce qui se joue dans cette affaire, bien au-delà de la santé publique, c’est la fragilisation d’un pouvoir politique, lorsque l’expertise scientifique sur laquelle il prétend s’appuyer est sujette à caution, et que son indépendance vis-à-vis des firmes pharmaceutiques ne peut être établie de manière transparente. Le changement de paradigme né d’internet et des réseaux sociaux prend de cours une génération de décideurs habitués à l’absence de contradiction. On l’a vu lorsque des hommes politiques comme Pierre Moscovici, Jérôme Cahuzac, François Hollande, François Fillon, Gérard Collomb, Richard Ferrand, et bien d’autres, se sont pris les pieds dans leurs tweets et déclarations de principe vite décortiqués et mis à nu par une agora d’anonymes qui portent la plume, ou le clavier, dans la plaie. On le voit aussi en médecine quand les experts masquent leurs liens d’intérêt en espérant que cela passera inaperçu. Et l’une des grandes fautes d’Agnès Buzyn aura été de ne pas comprendre cette évolution, de ne pas saisir que rien ne sera plus comme avant, que l’émergence des réseaux sociaux, et les diverses affaires touchant le monde du médicament, ne permettent plus l’amateurisme ou l’opacité. En 2013, alors présidente de l’Institut national du cancer, elle déclarait : « L’industrie pharmaceutique joue son rôle, et je n’ai jamais crié avec les loups sur cette industrie. Il faut expliquer que vouloir des experts sans aucun lien avec l’industrie pharmaceutique pose la question de la compétence des experts. » Comme le traduira la journaliste Pascale Pascariello dans Mediapart quand, en mars 2016, Agnès Buzyn sera nommée présidente de la Haute autorité de santé : « Agnès Buzyn regrette de ne pouvoir prendre des chercheurs qui ont, avec l’industrie pharmaceutique, des liens d’intérêt pourtant susceptibles d’influencer leurs expertises. » Dans le même journal, fin 2017, le professeur Fischer déclarera lors d’un débat vidéo n’avoir aucun lien avec les firmes, passant sous silence un prix de 100 000 euros versé en 2013 par Sanofi-Pasteur. L’Agence de presse médicale, dans la foulée, pointera les liens d’intérêt de trois des seize experts de la concertation citoyenne… et les liens non déclarés de deux autres experts, soit au total… six experts sur seize, dont le rapporteur…

« De l’obligation naîtra la confiance. » Comment lire cette injonction sans songer à George Orwell, et au double-speak de Big Brother : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. L’obligation, c’est la confiance. » Médecin, je suis bien placé pour savoir que la confiance, le respect, se méritent, se gagnent au quotidien. Comment une ministre en charge de la santé, et des agences, qui sans relâche pointent la nécessité pour le médecin de quitter les postures paternalistes du passé pour considérer le patient comme un égal, peuvent-elles se fourvoyer à ce point dans une attitude aussi paternaliste que contre-productive pour la santé publique ? L’obligation vaccinale ne réduira en rien la défiance des patients. Bien au contraire, et au-delà même des vaccins, qu’il aurait fallu examiner au cas par cas et de manière totalement indépendante, cette obligation vaccinale creusera encore le fossé entre le public et la science, ouvrant une voie royale aux complotistes les plus délirants. Comme s’il était plus important pour nos décideurs de masquer les erreurs du passé que de construire une politique de santé publique débarrassée des liens d’intérêt des puissants.


Christian Lehmann

Médecin généraliste, écrivain

Mots-clés

Vaccins