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Politique

Implacables luttes pour les places

Géographe

Faut-il réinterpréter aujourd’hui la lutte des classes comme une lutte des places ? Il semble en effet que le néolibéralisme généralise un régime de concurrence qui impose à chacun d’être au meilleur endroit au meilleur moment – à la bonne place. Les conditions sociales des individus engagés dans la lutte des places déterminent la faculté de ces individus à circuler de bonnes places en bonnes places.

Lisant ce mois de juillet Newjack, captivante « non fiction » de Ted Conover restituant son année d’immersion en tant que surveillant dans la prison de Sing Sing, à la fin des années 1990, enfin traduite en Français, je découvre un passage qui fait écho à mes préoccupations de géographe. Ted Conover, confronté à l’activité qui consiste pour un gardien d’affecter un siège pour chaque prisonnier sortant de la chaine du self service, réalise que les détenus (qui ne sont plus libres de leur choix depuis des incidents) refusent parfois certaines assises en fonction de qui se trouve à la même table ou à des tables voisines. Il saisit alors qu’il existe des détenus qu’il nomme des « intouchables » et que des tablées leurs sont implicitement affectées, cette affectation définissant une géographie différenciée du réfectoire qui pourtant présente une totale isotropie en apparence : la salle est géométrique, tout le mobilier fixé au sol. Il s’aperçoit également qu’il faut éviter de proposer des emplacements près de la sortie de la chaine du self, ou près des poubelles, localisations qui exposent à de nombreuses anicroches.

Michel Lussault

Géographe, Professeur à l’Université de Lyon (École Normale Supérieure de Lyon) et directeur de l’École urbaine de Lyon