Politique

Faux rescapés, fausse Afro-Américaine, faux flics : de la société de l’imposture aux pouvoirs de la littérature

Enseignant-chercheur en littérature

Et si Alexandre Benalla était un héros ? Et si Rachel Dolezal était une pionnière de l’anti-racisme ? Irréductible à l’escroquerie, l’imposture fait de qui la pratique une figure romanesque. Sans négliger sa dimension pathologique, elle présente un visage rieur qui fait entendre une interrogation essentielle sur le monde, le savoir, le sens et l’être. En cela, l’imposture est un geste littéraire indispensable.

L’imposture est chose humaine. Nulle autre espèce animale ne la pratique, encore que le caméléon et le coucou, déposant ses œufs dans le nid des autres pour qu’on s’en occupe à leur place, pourraient y prétendre. S’il en fut ainsi de tout temps, le travestissement d’identité a, de nos jours, le vent en poupe. Il fait régulièrement la une des journaux et remplit à merveille son rôle de stigmatisation. Un rapide coup d’œil sur la presse du matin est parlant : on ne compte plus les formules lapidaires qui taxent tel ou tel homme politique d’être un imposteur. Le mot est dans toutes les bouches, lancé à la face des uns et des autres comme un coup de fouet cinglant, un reproche sans contrepartie, une condamnation sans appel, destinés à clore les débats. Quand l’imposteur est nommé et étiqueté, il n’y aurait plus rien à ajouter. Mais c’est souvent se payer de mots, en réduisant un peu trop vite la pluralité de significations et d’attitudes que le terme désigne, en en faisant un vocable unique et une ficelle rhétorique un peu usée.

 

Affaire d’époque sans doute, l’imposture paraît plus que jamais à la mode, érigée en bras droit de toutes les manipulations, comme celles qui ont entaché la dernière campagne présidentielle aux États-Unis et qui n’ont pas fini d’agiter l’Amérique de Donald Trump. L’heure est aux simulacres fulgurants, aux défiances fanatisées, au complotisme entêté, triade amplifiée par un numérique favorisant la diffusion exponentielle, virale, non contrôlée, des données, avec tous les dévoiements et fourvoiements que l’on connaît. Il est à la fois plus facile de devenir un imposteur qu’à d’autres époques, mais peut-être aussi plus difficile de le demeurer.

Suivons donc l’injonction que nous adresse inlassablement l’actualité en pistant les incarnations de l’imposture qui traversent le paysage médiatique, pour y déceler des timbres et des nuances propres, pour traquer l’impensé qui se loge parfois dans les creux de ces comportements réprouvés. Et postulons dès lors, contre les excès et déboires de l’imposture telle qu’elle se joue sur la scène sociale, qu’il pourrait être salutaire de la concevoir et de la pratiquer autrement, d’y scruter d’autres possibles. C’est ce à quoi, me semble-t-il, la littérature nous invite avec une urgence redoublée et qui est à l’origine de l’écriture de Pouvoirs de l’imposture.

L’imposture est fille d’un désir de fiction où chacun croit pouvoir être son propre créateur et le père de sa légende.

Premier motif à l’imposture, et non des moindres : l’appât du gain et le goût du pouvoir. Mais ceux-ci ne sont pas antinomiques d’autres mécanismes qui alimentent une psychopathologie complexe de l’imposteur. À côté du sentiment d’imposture qu’éprouve parfois tout un chacun, remarquablement décrit par Belinda Cannone dans Le Sentiment d’imposture en 2005, on a récemment vu se multiplier les cas de fausses victimes – une vingtaine – des attentats du Bataclan et de Nice. Si la plupart d’entre eux ressortissent à des tentatives d’escroquerie, destinées à percevoir des indemnités accordées aux victimes du terrorisme, certains, comme celui de Cédric Rey, sont plus délicats, en ce que les motifs pécuniaires cèdent le pas devant une identification radicale avec la victime chez celui qui s’efforce d’être reconnu grâce à une différence usurpée.

Rien de nouveau sous le soleil cependant puisque nombre d’individus ont cédé à cette tentation en se faisant passer pour d’anciens résistants ou déportés, comme dans la célèbre affaire Wilkomirski ou encore avec Enric Marco, dont Javier Cercas a tiré un livre magnifique, L’Imposteur, qui nous suggère à quel point l’imposture est fille d’un désir de fiction où chacun croit pouvoir être son propre créateur et le père de sa légende. Carlos Castaneda suscita lui aussi un enthousiasme immodéré pour ses essais d’anthropologie sur son expérience du chamanisme sud-américain. Mais même éventée, cette imposture n’entama en rien le retentissement de celui qui se métamorphosa plus tard en un gourou de premier plan. La situation étonne et met en garde : celui qu’on enjôle aspire parfois à être berné. Le désir de croire peut être si tenace qu’il conduit à édulcorer ou nier la fraude et ses implications morales. Notre société de l’image et du spectacle n’aurait-elle pas tout bonnement les imposteurs qu’elle convoite ?

Tous ces cas nous renseignent sur la communauté que l’imposteur prend dans ses filets, lui qui, pour devenir imposteur, répond à des normes et des valeurs collectives qu’il a intégrées et dont il décide de jouer. L’emprise du care, virant parfois plus à l’idéologie qu’à l’éthique, n’est pas pour rien dans les phénomènes irrationnels d’identification qui gèrent tant et tant d’impostures et qui peuvent avoir des conséquences inattendues.

Ainsi de l’activiste noire américaine Rachel Dolezal, responsable d’une section locale de l’association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) de février 2014 à juin 2015. Celle-ci fut contrainte de démissionner, ainsi que d’abandonner ses fonctions d’enseignante en études africaines à l’Eastern Washington University, quand la presse révéla le pot-aux-roses : elle n’a strictement aucune ascendance noire. Accusée de fraude fiscale et d’usurpation d’identité, Rachel Dolezal a échafaudé une défense des plus instructives : victime de discrimination et d’attaques raciales en raison de son apparence physique, elle aurait intégré ce stigmate et se serait identifiée comme noire. Issue d’une famille exclusivement blanche, elle se déclare « transraciale », comme d’autres sont transgenres, soulignant de la sorte la fragilité même du concept de « race ». Philip Roth, dans La Tache, en 2000, avec Coleman Silk, noir presque blanc, qui se fait passer pour juif, ne disait pas autre chose.

Le symptôme Benalla est celui non d’une irruption de l’imposture dans l’État mais de son avalisation et de la crise de confiance qui l’accompagne.

Mais dans cette dramaturgie des mystifications, certains imposteurs portent des masques où le trafic d’image, d’influence et de pouvoir ne paraît avoir nulle contrepartie ou excuse. Bien que l’affaire Benalla ait pris des airs de feuilleton de l’été et qu’on ait pu reprocher à la presse de faire beaucoup de bruit pour rien, elle n’en demeure pas moins, dans cette perspective, assez révélatrice. En effet, outre les accusations de violences perpétrées au cours des manifestations du 1er mai 2018, Alexandre Benalla, le chargé de mission et coordinateur des déplacements officiels et privés d’Emmanuel Macron, est aussi l’objet d’une enquête pour usurpation de fonctions. Sans même parler de la voiture qui lui est allouée, du port d’armes, du badge d’accès à l’hémicycle, de son logement, ce qui pose problème ici sont deux détails vestimentaires : un casque à visière des forces de l’ordre et un brassard de police. Car l’effet du brassard est d’abord un effet de manche : ce signe visible d’une appartenance est le signe tangible d’un recel de fonctions permettant de réaliser des actes dévolus uniquement à l’autorité publique.

Plus qu’une affaire Benalla, il faudrait donc parler d’un symptôme Benalla où le pouvoir en place est lui-même tenté de congédier le cadre légal et éthique dans lequel il évolue. De sorte qu’il investit de rôles des personnes à qui ceux-ci ne peuvent être confiés. C’est le pouvoir lui-même qui, en se constituant une sorte de garde prétorienne placée hors du périmètre légal, s’arroge le droit d’introniser au sein de la République des imposteurs et de recourir à leurs services. Le symptôme Benalla est celui non d’une irruption de l’imposture dans l’État, fait qui n’a rien de nouveau en soi, mais de son avalisation et de la crise de confiance qui l’accompagne.

L’intérêt du symptôme Benalla est dès lors de nous alerter quant aux configurations sociales qui le rendent possible. Car c’est bien la société elle-même qui offre les conditions de manifestation plurielle du désir d’imposture, l’individu voulant coïncider avec certaines de ses normes, jusqu’à délaisser ce qu’il est pour ce qu’il doit ou veut être. Nos sociétés capitalistes et néolibérales sont des sociétés de l’hypervisible, du spectacle et de sa marchandisation, qui font commerce du visible, l’exigent en chacun alors même que, simultanément, elles noient l’individu dans la masse du conformisme et du consumérisme. Une telle tension ne peut qu’encourager l’imposture, ce raccourci saisissant pour devenir autre, pour s’arracher à la grégarité et à son anonymat, pour resplendir d’un jour nouveau.

D’autant que les réseaux sociaux, où l’on se bâtit minutieusement une identité, banalisent l’imposture. Entre traitement homéopathique et incitation à se faire imposteur, on ne sait où les situer ; mais ils en facilitent l’accomplissement à petite échelle, précipitant les usagers dans ce virtuel qui est le mode même d’existence de l’imposture. De Rachel Dolezal à Benalla, en passant par Jean-Claude Roman, dont Emmanuel Carrère a raconté la folle aventure dans L’Adversaire, les différentes facettes de l’imposture sont un miroir tendu à notre société et à ses pulsions mercantiles, dominatrices et transformistes.

Maladie, infortune, crânerie, chimère, héroïsme et vertu : l’imposture est tout ceci à la fois, et elle exerce surtout, consciemment ou non, un jugement critique, sur fond de défiance et de non-adhésion au monde.

C’est à l’encontre de cette époque du soupçon triste et paranoïaque qu’est né Pouvoirs de l’imposture. Il me semble en effet plus que jamais nécessaire de rappeler que l’imposture n’est pas cantonnée aux instrumentalisations du pouvoir et de l’argent. Que, sans négliger sa dimension pathologique, elle présente aussi un visage rieur qui fait entendre une interrogation essentielle sur le monde, le savoir, le sens et l’être. C’est la leçon, décapante, de la littérature quand elle fait triompher son imposture aux dépens des imposteurs. Avec elle, la notion d’imposture, le mot même, échappent aux évidences dans lesquelles nous les tenions ; maladie, infortune, crânerie, chimère, héroïsme et vertu : l’imposture est tout ceci à la fois, et elle exerce surtout, consciemment ou non, un jugement critique, sur fond de défiance et de non-adhésion au monde.

Or nous savons que les fictions ne peuvent pas véritablement mentir, puisqu’elles ne sont capables que de produire des assertions feintes. D’une manière ou d’une autre, elles ont besoin de signaler l’imposture pour la faire exister comme imposture, pour qu’elle soit lue comme imposture. Il faut que le camouflage soit déshabillé ou au moins soupçonné. Contrairement aux faux rescapés, aux fausses afro-américaines et aux faux flics, elle proclame à qui veut l’entendre, en reprenant, comme Roland Barthes et Georges Perec, la devise de Descartes : « J’avance masqué. » C’est-à-dire en montrant son masque. La duperie en littérature ne relève pas d’une transgression éthique ou morale ; elle n’est pas une mainmise sur autrui pour l’exploiter. Par son jeu désintéressé, elle est connivence avec l’autre, négociation avec le lecteur, et surtout appel à la vigilance.

D’autant que les œuvres, quand elles s’attachent aux imposteurs ou se muent en impostures, font endosser au lecteur les habits de l’enquêteur, en particulier dans les textes qui prennent l’apparence de romans policiers, comme ceux de Robbe-Grillet, Butor, Perec, Echenoz, Daeninckx ou Roubaud. Mais ces enquêtes, qui s’évertuent à ordonner le monde en reconstituant un passé, qui cherchent à asseoir un sens, sont la plupart du temps vouées à la défaite, égarant personnages et lecteurs dans un dédale d’indices où les certitudes s’effritent. Si l’enquête se propose de dévoiler ce que l’imposture dissimule, elle demeure elle-même sujette à caution. Alors que le lecteur se met dans la peau d’un Watson, voire, s’il est plus téméraire, d’un Sherlock Holmes, il tâtonne dans une enquête qui, tourmentée par les leurres de la fiction, ne peut plus se prétendre toute puissante et éclairante.

L’imposture en littérature met à l’épreuve notre capacité à lire et à donner du sens au monde. Elle interroge, en la malmenant, la construction des savoirs généraux et du langage lui-même. C’est ainsi qu’elle déjoue les interprétations convenues et hâtives, la pensée moutonnière et préfabriquée, qu’elle exige de son lecteur un investissement redoublé pour mieux le mettre en échec et le transformer, pour son plus grand plaisir, en mauvais lecteur. Elle nous exhorte alors à jeter sur notre société de l’imposture un œil neuf, à nous défaire de nos préjugés pour que nous puissions, peut-être, nous réapproprier ou revisiter ses mécanismes jubilants d’imposture. Elle nous enjoint à retrouver son énergie au lieu de nous contenter de ces avatars d’imposteurs, souvent galvaudés, parfois à bout de souffle, qui attisent les controverses médiatiques.

 

(NDLR : Maxime Decout vient de faire paraitre Pouvoirs de l’imposture, Minuit, 2018.)


Maxime Decout

Enseignant-chercheur en littérature, Maître de conférences à l'Université Lille 3

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