Environnement

Rappel de la forêt et logique du scandale

Philosophe

Le scandale écologique n’est pas un scandale que l’on peut circonscrire : il est économique, autant que politique. Son histoire nous apprend qu’il n’est en rien ponctuel. Les forêts qui brûlent viennent ainsi nous révéler les limites de la raison à l’occidentale, qui scinde et fragmente un monde qu’elle ne comprend pas. Sans compréhension, nulle communication : la coexistence est alors impossible.

La rentrée et ses controverses politiques nous ont-elles fait oublier la forêt ? Parmi les phénomènes renforcés par le réchauffement climatique, les ouragans ont-ils remplacé les incendies ? Oui et non… Mais bien qu’une réponse de Normand ne soit pas ici hors-sujet, nous essaierons plutôt de montrer que ce qui arrive à la forêt n’est pas un événement comme un autre ; que c’est un scandale, et pas un scandale comme les autres, parce qu’il n’apparaît pas et ne s’oublie pas de la même manière.

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Cela ne fait pas des incendies ou de la déforestation une réalité première ou exceptionnelle, mais un élément de la logique du scandale, laquelle différencie celui-ci des autres événements et implique aussi ses différenciations internes. Pour qu’il y ait scandale, il faut qu’une transgression dissimulée se manifeste au grand jour (qu’une limite ait été franchie, que ce passage devienne un événement), mais les transgressions sont différentes, et ces différences s’articulent. D’où la possibilité de formuler plus précisément nos questions : quel rapport entretient ce mot de la Bible grecque, skandalon, ce rocher qui fait obstacle et qu’on ne passe qu’en trébuchant, et cet autre scandale qu’est la coupe et l’exploitation des arbres ? Quel lien entretiennent les scandales moraux, politiques et écologiques ? Et en quoi notre relation avec la forêt nous éclaire-t-elle sur ce qu’est un scandale écologique ?

La déforestation grecque, juive et romaine

Commençons par notre relation avec la forêt, en la replongeant dans l’histoire comme dans un chapitre de l’Ulysse de Joyce, où un quartier louche de Dublin est encore une île forestière de la Méditerranée : plus précisément Eéa, où les animaux sauvages se comportent comme des animaux domestiques, parce que ce sont des hommes transformés en bêtes et élevés par Circé. Jusqu’en Irlande s’exerce ce « charme » méditerranéen devant lequel s’est effacée, déjà des siècles avant Jésus-Christ, la forêt primaire, laissant place à cette forêt humaine à la fois domestiquée et transgressive : « juive-grecque », « grecque-juive » comme Joyce le dit de nous, et tout aussi bien romaine et impériale.

L’Europe s’est élaborée autour de ce pourtour méditerranéen, l’une des zones les plus tôt anthropisées avec certaines parties de la Chine. Il semble y aller de soi que les dieux se sont partagé le monde « par régions » pour y élever des hommes, qui eux-mêmes ont élevé leur propre bétail tout en exploitant la forêt[1]. D’où la question qui préoccupe les historiens de l’environnement : les peuples antiques de la Méditerranée ont-ils su prendre soin de leurs arbres ? Il ne fait pas de doute que la pression exercée sur les ressources à partir du VIIIe siècle avant J.C., l’étendue de la déforestation due au développement agricole, l’utilisation intense du bois pour la construction de bâtiments et de bateaux, le travail des métaux, et même le chauffage, ont rendu problématique le reboisement sur un terrain semi-aride.

Le plus raisonnable et le plus fondé est alors de penser que le bois a manqué par crises, dans certains endroits et à certaines périodes. L’un des textes les plus célèbres à ce propos se trouve dans le Critias de Platon, où l’Attique ne donne plus que « l’image d’un corps que la maladie a rendu squelettique »[2] en raison du ruissellement qui aurait conduit la terre vers la mer et dénudé les roches : cette érosion est très probablement due aux coupes à blanc pratiquées pour assurer à la cité la domination de sa marine, sans pour autant que cette déforestation puisse être généralisée à toute la Méditerranée et à toute l’Antiquité.

Il faut donc procéder par régions, et se demander d’abord : qu’est-ce qu’une forêt grecque ? D’un côté, c’est la forêt dangereuse, à la fois invasive et inaccessible. C’est le lieu du dieu multiple des passions sauvages et cruelles, Dionysos, avec sa troupe de ménades et de satyres, lieu de la transgression donc, mais aussi d’une autre justice, qui déferle sur les cités tyranniques et met en lambeaux les humains cupides ou assoiffés de pouvoir. Une autre déesse, la vierge Artémis, tout aussi sauvage et cruelle, n’envahit pas la cité mais protège la forêt, interdit qu’on l’approche ou la pénètre. Actéon a eu le malheur de la voir telle qu’elle est : il est transformé en cerf et déchiqueté par ses chiens de chasse. D’un autre côté, la forêt grecque est la forêt exploitée par la cité comme si elle était inépuisable.

Elle apparaît ainsi dans le Critias de Platon, pour deux cités dont l’une est le miroir de l’autre. Athènes est réelle, l’Atlantide idéale. La première est sur un promontoire du continent, la seconde est une île. L’Atlantide a gardé un sol fertile, une plaine de cultures et d’élevages et « tout ce qu’une forêt peut fournir pour les travaux des ouvriers du bois » ; elle a tout ce qu’Athènes n’a plus, sauf dans quelques îles environnantes. Athènes était une ville modeste qui est devenue opulente ; l’Atlantide était d’emblée riche, avec ses palais et son port rempli de « milliers de trirèmes ». Dans la République, l’Atlantide sombre dans la mer en raison d’un tremblement de terre, tandis qu’Athènes perd progressivement son organisation politique, les hommes devenant de plus en plus vénaux et égoïstes. Mais dans le Critias, c’est le sol d’Athènes qui glisse vers la mer à cause d’une succession de déluges, tandis que les Atlantes, population presque divine, signèrent leur perte dès que « prédomina chez eux le caractère humain » : trop riches, ils ont perdu « toute convenance dans leur manière de se comporter ».

Dans ce dialogue coupé (ou simplement inachevé) se prépare une guerre avec Athènes qui mettra fin à l’Atlantide corrompue. Dans cette étude en miroir tout ce qui a été interprété sous la forme d’une catastrophe naturelle (le déluge, le tremblement de terre) a pu l’être aussi sous celle d’une humanisation qui se définit non par l’élaboration, mais par la transgression de l’ordre social et politique. Entre cette nature qui frappe sans raison et la décadence des cités, il n’y a pas eu de place pour la forêt sauvage, cruelle et juste, mais seulement pour une forêt indéfiniment exploitable. L’équivalence entre la faute morale et la catastrophe naturelle est restée impensable : ce serait la possibilité d’une humanisation transgressive par son exploitation de la forêt. La déforestation est apparue comme le non-dit de ce qui avait lieu : le scandale écologique lui-même, au cœur de la conscience grecque.

Qu’en est-il de la forêt juive ? Celle-ci apparaît d’emblée dans la Bible sous la forme cultivée du jardin d’Éden, avec ses animaux dociles crées par Dieu et nommés par l’homme. C’est alors en portant atteinte à un certain arbre que le premier couple subit la pire sanction : être jeté sur Terre. S’exprime ici le refus de sacraliser ce qui pousse sur Terre. Non seulement les offrandes du cultivateur, Cain, sont rejetées au profit de celles de l’éleveur, Abel ; mais aussi et surtout le monothéisme biblique, dans sa résistance aux croyances avoisinantes et à l’inclination polythéiste du peuple hébreu, cible avec la même constance Baal et son double féminin, Ashera, la version cananéenne de la déesse de la fertilité.

Ils sont adorés ensemble[3]. L’un est représenté par un veau d’or, l’autre par l’arbre vert et son image taillée, le pilier de bois. Eloigner Ashera c’est alors couper les arbres, remplacer les piliers par des colonnes de pierre. L’installation du peuple hébreu peut exiger la déforestation : « Si vous êtes un peuple nombreux, montez à la forêt, et vous l’abattrez pour vous y faire de la place dans le pays des Phéréziens et des Rephaïm. »[4] Aussi bien, c’est la colère divine qui s’abat sur la forêt, expliquant rétrospectivement que le désert du Néguev s’étende au sud d’Israël : « Voici, j’allume en toi un feu qui consumera en toi tout bois vert et tout bois sec. Et la flamme flamboyante ne sera pas éteinte, et tout ce qu’elle rencontrera en sera brûlé, du midi jusqu’au nord. Et toute chair verra que moi, l’Éternel, je l’ai allumé ; il ne sera pas éteint[5] ».

Ainsi se déploie dans la Bible la logique du scandale : celui-ci est skandalon, la pierre sur laquelle on trébuche, aussi bien que l’arbre que l’on adore. Dès lors les hommes scandalisent Dieu, en adorant des divinités étrangères et des « images taillées » ou en transgressant ses autres interdits ; mais c’est aussi Dieu qui scandalise l’homme, en situant sa justice souveraine au-delà de leurs croyances et de leurs interdits – y compris ceux qu’il dicte aux humains. Il en va ainsi quand Il demande à Abraham de sacrifier son fils, en arrêtant son bras au dernier moment, mais également quand Il va plus loin qu’eux dans la destruction : Il incendie Sodome et Gomorrhe sans se laisser arrêter par Abraham ; Il propage un feu de forêt impossible à arrêter.

Reste la forêt romaine, sans oublier que Rome s’est annexé progressivement la Grèce, la Judée et l’Afrique du Nord. Elle est d’abord silva, à nouveau la forêt sauvage, lieu de Bacchus (Dionysos) et Diane (Artémis). La silva est donc aussi nemus : bois sacré, séparé, habité par des puissances occultes. Réciproquement, ce sont les Romains, paysans et bâtisseurs, qui se séparent de la forêt, en imitant des incendies spontanés avant de se rassembler et de construire en bois ou en pierre, et d’arriver ainsi « aux autres arts et aux autres sciences »[6]. L’humanisation est donc déforestation dans tous les sens du terme : coupe et exploitation des arbres, dégagement de terrains pour l’agriculture et l’architecture, arrachement à la forêt. Sans doute que les Romains ont aussi su ménager leurs territoires et les reboiser. Mais cela ne fait que confirmer une forme déclarée d’hostilité vis-à-vis de la forêt sauvage, encore clairement exprimée dans la colonisation de la Germanie ou de la Gaule.

C’est alors dans un latin tardif, au IXe siècle, que naît la foresta : étymologiquement ce qui est foris-stans, ce qui est situé hors des terres cultivées et doit être préservé comme tel, c’est-à-dire le bois de chasse débarrassé de ses bêtes féroces et occupé par un gibier régulièrement réintroduit ; donc un lieu qui n’est intact et impénétrable que dans la mesure où il est refaçonné et pénétré par ceux qui en ont le droit souverain : la monarchie carolingienne puis les seigneurs féodaux. Entretemps, le christianisme, religion à la fois juive et grecque selon laquelle Dieu lui-même a été crucifié sur un (puis deux) pilier(s) en bois, avait relancé et consolidé la lutte contre les divinités des forêts, et l’évidence romaine : le bois n’est pas spirituel ; il est matériel, materia n’est que le nom du bois devenu celui de la matière, transformable et exploitable. Notons enfin que du jardin d’Éden à l’usage du bois en passant par la désacralisation de l’arbre, il n’en va pas autrement dans le Coran : « C’est Lui [Dieu et seulement Dieu] qui, du ciel, a fait descendre de l’eau qui vous sert de boisson et grâce à laquelle poussent des plantes dont vous nourrissez vos troupeaux… C’est Lui qui, de l’arbre vert, a fait pour vous du feu, et voilà que de cela vous allumez ».[7]

Scandales d’été, scandales d’États, scandale permanent

C’est cette histoire, notre histoire, qui se rappelle à nous sous la forme de ce scandale d’été très particulier qu’est l’incendie de forêt. L’été est déjà une étrange saison : une période sabbatique indissociable d’une certaine vacance des tabous sociaux, donc autorisant une transgression qui n’a pas pour lieu la forêt, mais la plage méditerranéenne. A vrai dire, le principal devoir transgressé est celui du repos. Il l’est d’abord par les gouvernants de nos « cités » : c’est au cours de l’été, quand les électeurs sont sur la plage, que sont prises les mesures qui pourraient susciter le plus de contestation, cette année en France la réforme de la fonction publique.

Il l’est ensuite par les gouvernés : c’est au moment où ceux-ci semblent se désintéresser de l’actualité qu’ils sont aussi le plus disponibles pour réagir aux transgressions, d’où qu’elles viennent : en France, l’été 2016 a été occupé par un scandale de plage, celui du Burkini ; en été 2018, par l’affaire Benalla ; en 2019, un ministre de la « transition écologique » entra en dissidence avec Brigitte Bardot en prouvant que faire la fête aux crustacés, ce n’était pas oublier tous ses ennuis. C’est dans ce contexte que la forêt se rappelle aux hommes, en brûlant : elle brûle d’elle-même, comme chez Vitruve, mais jamais seulement d’elle-même ; elle brûle comme elle a toujours brûlé, en fusionnant les causes naturelles et intentionnelles, encore impliquées aujourd’hui dans le réchauffement climatique qui assèche les forêts tout comme dans la déforestation, laquelle fait démarrer l’incendie et le propage : les forêts cultivées, souvent en monocultures, favorisent l’extension de feux qui sont de plus en plus difficiles à éteindre.

Ainsi la forêt grecque brûle, et cette année l’incendie a ravagé l’île d’Eubée : venue de ce lieu où selon certaines sources les Atlantes se sont réfugiés après leur défaite contre les Athéniens, une fumée noire a recouvert le ciel d’Athènes. La forêt israélienne comme celle de Cisjordanie brûlent, et si la droite intégriste voudrait évidemment voir dans l’incendie une « intifada des flammes », c’est en vertu d’un raisonnement a priori qui témoigne d’une connaissance sommaire de la Bible : « Seul celui qui n’appartient pas à un pays peut le brûler ». Le sud de l’Italie brûle, et l’ensemble du territoire de l’ancien empire romain, l’ensemble de l’Europe christianisée, jusqu’à la Suède.

C’est bien ici d’une « civilisation » entière qu’il est question, ce mot du XVIIIe siècle rajeunissant la civitas, une région de l’Empire romain organisée autour d’une cité et portant le même nom qu’elle ; ou si l’on veut, il s’agit d’une « culture », mot du XIXe siècle qui se fonde sur la capacité de l’homme à cultiver. Et cette « civilisation », cette « culture », donne sans perte, du moins pour elle, ces noms à d’autres parties du Globe pourtant habitées autrement. Elle nomme aussi « forêt » cet habitat qui pour elle n’en est plus un, qui est sa limite indéfiniment pénétrable, indéfiniment transgressée, sauvegardée et détruite dans le même geste de déforestation. C’est ainsi qu’elle s’étend et justifie son extension. C’est ainsi que ce qui nous apparaît d’abord comme scandale d’été est aussi bien scandale d’État et scandale permanent.

Scandale d’État : car en s’étendant, la « civilisation » a situé l’État dans une cité particulière, la capitale, en le différenciant des autres civitates qui dépendent de cette même autorité souveraine, seule apte à établir ses frontières internes et à défendre ses frontières externes. Mégacité terrestre et divine, cet État a étendu son ordre politique et religieux en différentes vagues de colonisation qui se sont toujours accompagnées d’une volonté d’emprise sur la forêt. La lutte contre la forêt celtique, germanique, ou « normande » (c’est-à-dire avant tout celle des Vikings) s’est ainsi poursuivie en Afrique, en Amérique du Nord et du Sud, en Indonésie, dans des forêts en droit vierges et en fait « infestées » par des bêtes féroces et des tribus d’indigènes aux divinités transgressives.

Comme le décrit Kialo à propos du Gabon, les premiers « explorateurs » s’insinuent en forêt avec les missionnaires ; ils sont suivis par ceux qui y effectuent des coupes claires, régulières, s’assurant ainsi par la destruction des arbres le maillage et l’occupation du territoire ; puis viennent, dans les colonisations récentes et leur continuation par les multinationales, les « routes économiques » et les voies ferrées, la coupe et le transport mécaniques des arbres remplacés par des monocultures, au Gabon celle de l’okoumé ; et avec eux, la déforestation massive par l’incendie pour étendre d’autres cultures. C’est ainsi que les forêts africaines brûlent, tout comme la forêt californienne ou Amazonienne.

Le scandale d’État s’avère alors scandale permanent. Non seulement, parce qu’en raison de la mondialisation, il s’étend dans les zones tropicales et subtropicales sur l’ensemble de la saison sèche ; mais surtout parce que tout scandale qui semble ponctuel marque l’éclatement d’une transgression constante. La loi posée peut par définition être transgressée ; elle l’est souverainement par l’État lui-même, héritier de la souveraineté divine, source de la loi qui se situe toujours à la fois en elle et hors d’elle, si bien que les « souverains » sont les premiers à franchir les limites dont ils sont les garants.

Dans sa conversion constante au calcul de profit, l’État lie scandale politique et scandale économique ; mais, et c’est déjà ce que montre Platon dans la République ou le Critias, le scandale économique n’est lui-même que la permanence du scandale politique, en tant qu’il ne concerne pas seulement quelques hommes (Benalla, de Rugy) mais l’humanisation elle-même, tournée vers le calcul de l’intérêt particulier et non vers la décision citoyenne. Enfin, le scandale économique a toujours reposé sur l’exploitation transgressives de la nature.

Ainsi ce que nous nommons aujourd’hui scandale « écologique » est l’apparition ponctuelle d’une activité qui se définit ainsi par sa constance, qui se dissimule à peine, et qui est même soutenue par des normes dites « écologiques », lesquelles non seulement ne sont pas respectées, mais se situent au-delà des seuils physiques, chimiques, organiques, climatiques, juridiques, sur lesquelles elles sont censées se fonder : la fameuse limitation à 2°C du réchauffement climatique dépasse un point de basculement aux conséquences incalculables ; il en va de même des taux d’engrais chimiques ou de pesticides autorisés, des normes de l’élevage et de l’abattage industriel des animaux, de tout ce qui fait que nous avons glissé dans l’anthropocène, cette nouvelle ère géologique déterminée par l’homme, par une suite de « désinhibitions qui normalisèrent l’insoutenable ».

Si nous sommes Amazoniens

« Nous devons répondre à l’appel de l’océan et de la forêt qui brûle », a expliqué aux Français le Président Macron en marge du G7, alors que se propageaient les feux en Amazonie. Passons sur le fait que la France, tout en répondant à l’appel de l’Océan, devrait prêter une oreille à celui de la Méditerranée, dont elle est l’un des premiers pollueurs. On reste frappé par l’ambiguïté de ce « nous » qui signifie l’humanité entière, les membres du G7, les Français, les Guyanais, et le sujet souverain qui représente ces derniers : « l’appel de la forêt c’est l’Amazonie, l’Amazonie est notre bien commun ; nous sommes tous concernés : la France l’est sans doute encore plus que d’autres autour de cette table, parce que nous sommes amazoniens ; la Guyane est en Amazonie ».

Tout aussi remarquable est la logique coloniale de ces paroles : il faudrait mobiliser le partenariat entre grandes puissances et pays de l’Amazonie pour lutter contre les incendies, mais aussi pour « permettre aux peuples autochtones, aux ONG, aux habitants, de développer les bonnes activités, en préservant cette forêt dont nous avons besoin ». Autant dire que les « peuples autochtones », toujours ignorants de l’extraordinaire jonction occidentale entre développement et pratiques écologiques, nous attendent encore. Bolsonaro, souverain sans scrupules d’un État brésilien qui fut la tête de pont de la colonisation amazonienne, était certes mal placé pour stigmatiser ce style colonialiste. Il en va différemment du Grand Conseil des peuples amérindiens et bushinengé ou des associations guyanaises, qui ont rappelé que la France n’avait toujours pas signé la Convention 169 de l’OIT reconnaissant le droit des peuples autochtones, et pas encore renoncé au projet minier destructeur de la « Montagne d’or ».

Pour savoir si nous sommes vraiment Amazoniens, laissons les discours de M. Macron pour profiter de ce que nous offre le site « François-Mitterrand » de la Bibliothèque nationale : son esplanade de 60 000 m2 en ipé amazonien, ses 110.000 m2 d’okoumé gabonais doublant les vitres des quatre tours, ses panneautages et son mobilier en bois de doussié camerounais, sa forêt normande certes inaccessible aux lecteurs, mais dont le tourment reste visible à travers les vitres, parce que le vent qui glisse sur l’esplanade s’engouffre dans son puits où il crée de violents rouleaux. En fait cette bibliothèque souveraine est construite comme si elle était hors de l’atmosphère ; sa « forêt » a eu moins de chance que sa voisine, la foresta monarchique du Bois de Vincennes, aujourd’hui ouverte à tous. Mais rêvant au milieu de tout ce bois nous avons presque oublié de demander quelques-uns des 13 millions de documents qu’abrite le site – en majeure partie du papier fondant notre savoir sur la coupe des arbres.

Ce sera, avec quelques autres ouvrages, la Chute du ciel, où Bruce Albert transcrit et annote sur une « peau de papier » les paroles du chaman yanomami Kopenawa. Celui-ci s’adresse aux « blancs » et répond par avance au « nous » de Macron : « Vous ne savez rien faire de la forêt. Vous ne savez qu’abattre et brûler des arbres, y creuser des trous ou souiller ses cours d’eau ». Mais que veut dire alors vivre dans et avec la forêt depuis des millénaires, ou mieux, que signifie « vivre forêt »[8]? Ce n’est vivre ni dans une forêt sauvage, ni une foresta domestiquée, mais dans un grand jardin cultivé par un esprit, englobant les jardins cultivés par les hommes.

Comme sur l’île d’Eéa, tous ses animaux sont des humains sous une autre apparence mais ils ne sont pas pour autant domestiqués : même ceux qui ont été apprivoisés, en général les portées du gibier tué, appartiennent encore pleinement à la forêt. Il en va ainsi dans les sociétés animistes : alors que le naturalisme occidental repose sur l’opposition entre un esprit dont ne disposent que certains êtres (les hommes, difficilement les animaux) et une nature commune à tous, l’animisme repose sur la continuité des esprits, malgré la disparité des apparences corporelles : cette continuité s’étend de l’homme aux êtres non-vivants en passant par l’animal et le végétal ; et elle est bien celle du monde. Nous n’avons donc pas affaire à une petite culture subjuguée par son environnement immédiat et que la mondialisation pourrait préserver en lui accordant quelque îlot terrestre. C’est l’inverse, comme le dit Kopenawa[9] : les Blancs pensent que la forêt amazonienne est immense, donc indéfiniment exploitable, tandis que les esprits yanomami, les xapiri la voient comme une zone étroite, maintenant défigurée par les cicatrices de la déforestation, et clairement située dans le vaste monde.

Il y a même autant de xapiri dans toutes les régions du monde que dans la forêt, même si la plupart des hommes, en particulier les Blancs, n’en tiennent aucun compte. Notre savoir scientifique apparaît alors comme un non-savoir explicable : les Blancs sont aussi des créatures du principal esprit yanomami, Omama, que ce dernier a placé de l’autre côté de l’Océan pour limiter les conflits entre familles. Ce qui nous caractérise, c’est donc la science comme oubli de ce que nous sommes : nous sommes en effet Amazoniens, non parce que nous possédons un bout de Guyane, mais parce que nous sommes des Yanomami ayant oublié leur première traversée de l’Océan, au point que nous l’avons traversé dans l’autre sens, croyant alors « découvrir » la forêt amazonienne comme une terre étrangère.

Répondre à l’appel de la forêt n’est pas encore saisir son rappel. C’est pourquoi il y a un monde – mais aussi, le monde – entre une pensée naturaliste qui découvre la forêt comme un « bien commun », tout en continuant à la segmenter comme elle segmente la Terre en civitates, nations ou puissances, et une pensée animiste qui affirme la communauté d’esprit de tous les êtres de la Terre, ou plus précisément, rappelle leur coexistence : car dire que le sol et les arbres, les plantes, les jaguars et les tapirs, les hommes et les familles communiquent, ce n’est pas dire qu’ils vivent dans une harmonie totale, mais qu’ils partagent l’existence, s’acceptent jusque dans la violence.

Les peuples autochtones d’Amazonie coupent et brûlent aussi des arbres, tuent des animaux, ils savent aussi ce que veut dire s’entretuer. Mais il leur faut toujours pour cela obtenir une acceptation de l’autre, qu’il faut convaincre de s’engager dans son statut de matière transformable, de nourriture, de proie, d’ennemi, et cette acceptation n’est évidemment jamais sans réserve et sans retrait. La communication implique donc une certaine distance, la plus grande étant l’océan que met Omama entre les Yanomami de la forêt et les Yanomami blancs pour éviter les luttes intestines. L’écart entre les êtres est généralement plus élargi dans l’animisme africain, qui selon Descola est plus « parcimonieux ». Mais nous, colonisateurs occidentaux, pouvons-nous seulement comprendre que cet écart puisse sauvegarder ce lien qui se nomme coexistence ?

Faudrait-il pour cela que nous devenions animistes ? C’est bien la solution que propose Kopenawa d’une manière provocante, en disant que les « Blancs » comprendront les Yanomami quand ils seront (re)devenus des Yanomami. Cependant, cela va de soi et le chaman le dit aussi, l’annulation de la distance n’est pas la meilleure voie pour saisir l’altérité. Peut-être alors passons-nous encore à côté de ce qu’est la relation à l’autre, et la relation à la nature, en voulant compenser notre tendance à la séparation radicale (au « grand partage » dirait Descola [10]) par l’affirmation d’une continuité entre les êtres : la perspective continuiste risque de renforcer encore l’emprise occidentale sur les autres « cultures » et sur la nature, puisque toute emprise se définit justement par le refus du partage, de la discontinuité et de la distance (Frédéric Neyrat).

Il nous faut bien plutôt puiser dans ce que nous ne pouvons oublier pour limiter cette emprise : l’idée grecque et juive, également romaine, d’une transcendance, même proche. Ce fut Dieu ; mais c’est aussi bien l’autre humain, l’autre animal ou l’autre inerte, c’est aussi la nature, qui n’est pas seulement ce champ élaboré par la science mais ce qui le sous-tend et le rend possible, à savoir le fait sans fondement qu’il y a de l’existence, et d’emblée sous forme multiple. Nous ne pouvons tout spiritualiser, il nous faut bien plutôt ressaisir que la matière n’est pas que bois transformable, mais un espace recevant les formes et les découpages sans se déformer : telle est la Khôra du Timée de Platon, telle est aussi la nature dont parle Celan, quand il écrit que « le Juif et la nature, cela fait deux, encore et toujours deux ».

La nature reste ainsi séparée de tout ce que nous savons d’elle. Le naturalisme le plus commun est naïf et dogmatique, et c’est ainsi qu’il suppose une continuité entre l’homme et la nature qui n’est pas spirituelle, mais scientifique et technique. Il faudrait alors nommer écologie un naturalisme critique (un matérialisme) qui s’inscrit sans difficulté dans la pratique scientifique : selon sa perspective la matière, la nature, et aussi bien les autres « cultures », font obstacle à la compréhension, si bien que si les phénomènes sont modélisables, ce n’est pas pour autant qu’ils sont maîtrisables. Ce savoir sait d’expérience où il s’arrête.

N’allons pas au-delà, car ici se trouve, selon nous, le scandale le plus sobre et le plus important : que l’existence transcende et donc transgresse en permanence les limites du compréhensible, qu’elle nous échappe non seulement « en elle-même » mais dans sa multiplicité, qu’elle n’ait « pas de raison ». Le droit à l’existence est au fond de toute justice ; il fonde la démocratie, non comme expression des intérêts particuliers fusionnée dans l’intérêt national et le « je » du souverain, mais justement comme coexistence d’êtres singuliers ayant les mêmes droits ; mais l’existence elle-même est sans justification, et se situe au-delà de tout ce que nous pouvons déterminer comme « juste » et « injuste ».

Être une pierre, un jaguar ou un homme, et l’être à chaque fois dans sa singularité (oui, même une pierre est singulière), cela est sans raison et sans mérite, de même que de naître au cœur de la forêt amazonienne ou dans la principale ville normande. Dans ces modes d’existences multiples, écartés les uns des autres, se trouve la limite que la raison croit franchir alors qu’elle s’y heurte sans cesse. C’est pourquoi celui qui s’enfonce dans la forêt pour mieux la connaître en sait un peu plus que celui qui s’arrête à sa lisière ; mais les vrais ignorants sont tous ceux qui pensent savoir ce qu’ils en font : ceux-là ne voient pas à quel obstacle ils se heurtent, et ne savent qu’incendier et détruire. Autrement dit : répondre à l’appel de la forêt, c’est avant tout comprendre que si elle s’adresse à nous, ce n’est pas dans notre langue.

NDLR : Le prochain ouvrage de Jérôme Lèbre, Scandales et démocratie, est publié aux éditions Desclée de Brouwer, octobre 2019.


[1] Platon, Critias, 109b.

[2] Platon, Critias, 11b, trad. Robin, Pléiade, p. 532.

[3] Livre des Rois, 12-15.

[4] Josué, 17,15.

[5] Ezéchiel, 21, 3-5.

[6] Vitruve, De Architectura, II, 1.

[7] Sourate 36, versets 10 et 80.

[8] Expression que nous devons à Marcia Sá Cavalcante Schuback, dont les remarques ont été précieuses dans l’élaboration de cet article.

[9] Op. cit., chapitre IX.

[10] Op. cit., chapitre III.

 

Jérôme Lèbre

Philosophe, directeur de programme au Collège International de Philosophie

Mots-clés

Climat

Notes

[1] Platon, Critias, 109b.

[2] Platon, Critias, 11b, trad. Robin, Pléiade, p. 532.

[3] Livre des Rois, 12-15.

[4] Josué, 17,15.

[5] Ezéchiel, 21, 3-5.

[6] Vitruve, De Architectura, II, 1.

[7] Sourate 36, versets 10 et 80.

[8] Expression que nous devons à Marcia Sá Cavalcante Schuback, dont les remarques ont été précieuses dans l’élaboration de cet article.

[9] Op. cit., chapitre IX.

[10] Op. cit., chapitre III.