Politique

Au-delà des dates souveraines, sur le 11 mai et après

Philosophe

Édouard Philippe a confirmé cet après-midi la levée progressive du confinement le 11 mai. Il confirme ainsi une date qui avait été annoncée par le chef de l’État. « Nous tiendrons » avait déclaré Emmanuel Macron le 13 avril, mais qui est ce « nous », sommé de ne plus sortir, jusqu’à une date nécessairement arbitraire ? Peut-être le déconfinement est-il le moment de réinventer la souveraineté démocratique, de reprendre possession de ce « nous », et d’éviter ainsi que la reprise ne soit que répétition.

Si l’on se demande pourquoi le Président de la République a choisi de fixer au 11 mai le début du déconfinement, la première réponse est sans doute qu’il fallait trouver en mai une date non-significative : une date qui ne puisse renvoyer immédiatement à une autre et qui donc pouvait se répéter (douze fois, surtout pas onze) en se référant uniquement à elle-même. Ce ne pouvait donc être pendant l’un des ponts de mai, non seulement parce qu’ils risquaient d’être des jours de départ, mais aussi parce qu’ils sont des jours de fête et de commémoration dépourvus de neutralité ; ni sans doute le 12, jour où Napoléon Bonaparte devint consul à vie… Le 11 était donc disponible.

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Bien loin de la conviction d’un Trump ayant assuré que le coronavirus allait disparaître des États-Unis pour la fête de Pâques, la disponibilité de la date (toujours relative, le premier Printemps a ouvert un 11 mai sur les Grands Boulevards…), en la dégageant de la religion comme de l’histoire, la rapprochait de la science, dont l’objectivité n’a que faire des décrets souverains ou divins, comme des anniversaires de l’humanité – et cela même si ce rapprochement exigeait le choix souverain et non scientifique d’un « non-anniversaire ».

Il n’en reste pas moins que ce que nous savons de l’épidémie, comme des comportements à adopter vis-à-vis d’elle, porterait bien plutôt vers un retrait de toute date précise. La science elle-même nous présente une réalité dégagée autant que possible et de plus en plus de la religion et de la politique, et par là même de tout « jour j », voire de tout « instant t » : la physique quantique, la médecine, comme l’économie, s’accordent à considérer que la date d’un événement n’est que probable, statistique, foncièrement indéterminée – qu’il s’agisse de prévoir cet événement ou de savoir quand il a eu lieu. C’est la même chose en Histoire, pour peu que l’on considère que la Révolution française ne commence pas vraiment le 14 juillet 1789, de même qu’il y a plusieurs fins de la Seconde Guerre mondiale comme de la Guerre froide. Même quand l’on décrète une date, on sait que la date n’est que décrétée.

Hegel voyait justement dans cette détermination arbitraire d’une durée ou d’un moment la manifestation contradictoire, donc la force et la faiblesse, de la souveraineté. Il faut la subjectivité abstraite d’un juge pour fixer précisément le montant d’une amende ou la durée d’une peine d’emprisonnement, puisqu’il n’y a aucune manière de déterminer scientifiquement la relation précise entre la gravité du délit et la mesure de la peine ; et cela même si « un jour de prison de plus ou de moins sont déjà une injustice ». Il faut encore une subjectivité abstraite au sommet de l’État pour trancher au-delà des raisons, et donc aussi pour fixer des dates.

Cela signifiait, pour Hegel, à la fois que le libre-arbitre de chaque individu était reconnu politiquement jusqu’à s’incarner au sommet de l’État, et que la politique culminait dans cette décision en elle-même vide de fondement. Ainsi, il se confirmait que le champ de l’action humaine était un mélange de nécessité, de contingence et d’arbitraire, tenant en dernière instance sur la fine pointe de l’arbitraire.

Après des semaines d’expérimentation de la temporalité de la contagion et du confinement, nous devrions cesser d’attendre trop non des autres mais de l’Autre, que le souverain est censé incarner.

Mais seulement, nous attendons toujours plus du souverain, nous attendons trop, et surtout après la longue attente du confinement. Nous attendons une vraie date, fondée, nécessaire ; et le pire, c’est que le chef d’État, tout souverain qu’il est, répond à la demande, en la « donnant », cette date. Comme si elle devait et pouvait combler une dette infinie, une dette souveraine impossible à rembourser du chef d’État vis-à-vis de son « peuple ».

Ce don impossible est ensuite soigneusement retiré : répétant la date du 11 mai, le Président Macron a moins fixé le début du déconfinement que la fin du « confinement le plus strict », ce mot n’apparaissant lui-même qu’a posteriori, puisqu’il avait été évité dans l’annonce de sa décision ; puis le discours s’est inscrit dans le double registre de la rupture et de la continuité. Sa dernière formule, « nous tiendrons », est alors préparée par une soigneuse élision de la date, de façon à ce qu’il soit clair qu’il faudra tenir non seulement jusqu’au 11 mai, mais bien au-delà, tout simplement parce qu’il n’y a jamais d’autre choix que de tenir, de nous tenir dans le temps et l’espace indéterminé de notre vie, jusqu’à une mort que le souverain terrestre ne peut en aucun cas décider ; ou qu’il ne peut plus décider.

Donnée puis retirée, la date l’est également grâce à cette étrange Constitution qui est celle de la cinquième République, où la souveraineté indivisible, peu partagée entre les pouvoirs, l’est au sein de l’exécutif, dans cette différence variable entre un président de la République qui « préside le Conseil des ministres » et un Premier ministre qui « dirige l’action du gouvernement ». Cette différence est devenue un abîme le 28 avril, quand Édouard Philippe a confronté le 11 mai présidentiel à ce mélange de nécessité et de contingence qu’implique la propagation de l’épidémie en période de déconfinement, parlant bien plus le langage de la continuité, de la probabilité et de l’ajustement que celui de la rupture.

La question est alors : quand cesserons-nous d’attendre ? Mais bien au sens où, après des semaines d’expérimentation de la temporalité de la contagion et du confinement, nous devrions cesser d’attendre trop non des autres mais de l’Autre, que le souverain est censé incarner. Les spécialistes de l’opinion publique ont pu déjà vérifier en cette période, une fois de plus, la loi qui veut que la popularité des chefs d’État, quoiqu’ils décident ou qu’ils fassent, quels que soient les pays et même les régimes, augmente au début d’une crise et diminue ensuite.

Nous-mêmes pouvons tous constater que ce déroulement est aussi bien de l’ordre de l’éclatement : les mesures d’information des populations, de confinement comme de déconfinement, continuent à se disséminer en une multiplicité de dates comme de lieux, donc aussi en une multiplicité de décisions souveraines concurrentielles et cacophoniques, au détriment de toute organisation globale (mondiale ou même européenne, et cela même si la date du 11 mai montre une certaine coordination en Europe du Sud). Nous n’avons donc pas arrêté le monde nous-mêmes, nous n’avons pas eu ce « pouvoir ».

Cet arrêt est un mélange de nécessité, de contingence et d’arbitraire, et notre part dans ce mélange est pour le moment infime. Tout au plus avons-nous eu, et avons-nous encore, la triste fonction officielle d’assumer la responsabilité de l’arbitraire et de la contingence, comme si toute conscience du nécessaire nous échappait, comme si le problème principal était notre tendance à nous écarter des sages mesures de nos gouvernants et à nous promener inconsciemment pour profiter du soleil en temps d’épidémie. Comme si plus de contrôle et de surveillance étaient la clef pour mettre fin à cet arbitraire qui pourtant, rappelons-le, est élevé au sommet par toute décision souveraine, est incarné par tout chef d’État.

Le « nous » dont il est question ici n’est alors plus « le peuple français », attendant encore l’apparition ponctuelle et datée de sa souveraineté les jours d’élection (même cette date est devenue douteuse, en ce qui concerne le second tour des municipales), le peuple qui s’accroche ainsi à l’illusion de la date, comme si chaque date n’en impliquait pas déjà une autre, soit parce qu’elle se soumet à ce rythme cyclique des consultations démocratiques, soit parce qu’elle commémore un anniversaire, soit parce qu’elle se dédouble entre le jour d’une prise de décision et le jour de son application, le jour de l’« annonce » et le jour annoncé. Comme s’il n’était pas propre à la structure de la date de s’effacer tout en se répétant, ou comme le dit Derrida commentant les dates secrètes des poèmes de Celan, de s’emporter.

C’est un « nous » qui n’apparaît pas le 14 Juillet, mais s’emporte et se relance dans le moment impossible à dater de son avènement. C’est un « nous » qui ne décide pas de tout souverainement ; mais qui plonge pleinement, activement, dans ce mélange de nécessité, d’arbitraire et de contingence qu’est la vie réelle, manifestée dans la vie politique : qui se dit, et pas seulement au jour dit.

Nous avons plus que jamais le devoir d’exiger au lieu de demander, et de faire ce que nous exigeons, par nous-mêmes.

Ainsi, quand avons-nous commencé à nous arrêter ? Peut-être bien avant que ne commence le confinement, et sans l’avoir décidé « un beau jour ». Car si nous étions tous conscients du fait que le monde nous entraînait dans une accélération indéfinie, de la productivité, des transports, des rythmes sociaux, etc., nous l’étions moins des phases de fixation que cette accélération entraînait. Nous restions de plus en plus coincés devant nos ordinateurs, dans nos véhicules, devant nos machines, et notre poste de travail n’a jamais été de ce point de vue très différent de chez nous, le domicile étant déjà aussi un lieu de travail.

De même, quand allons-nous « repartir » ? Nous savons bien qu’il faudra pour cela plus qu’une décision souveraine, non seulement au sens où il en faudra plusieurs, les unes démentant ou réajustant les autres, mais au sens où la reprise est un mécanisme complexe qui ne peut entièrement se décréter. Et cependant, nous avons un vrai rôle à tenir, ou plutôt une vraie tâche : c’est qu’au moment où se répète la même date, le même 11 mai, la reprise ne ressemble pas elle-même à une répétition.

Au moment où les régimes autoritaires ont montré que leur emprise n’avait rien évité, et que leur « succès » ne reposait que sur le double ressort du mensonge et de la propagande, au moment où les régimes démocratiques n’en finissent plus de montrer que leur souverain ne peut répondre à la demande, sinon par plus de pouvoir, plus de contrôle, devient aussi possible une mutation progressive de la souveraineté démocratique elle-même. C’est une souveraineté non ponctuelle, reposant non sur le mythe de la responsabilité individuelle – subjectivité abstraite que le processus capitaliste a tendance à attribuer à chacun, tout en lui enlevant les moyens de l’exercer (comme l’a si bien montré Wendy Brown) – mais sur la prise en charge collective de la lutte contre l’épidémie, comme de l’enjeu écologique si présent dans le contexte de cette « relance ».

Nous avons déjà souvent demandé plus de décisions locales sans moments officiels ou faussement historiques, plus de respect des droits d’expression et plus d’« écoute » ; et sur ces points, le pouvoir ne répond pas à la demande. Mais cela peut-être parce que ce n’en est pas une. Nous avons plus que jamais le devoir, et devant nous, d’exiger au lieu de demander, et de faire ce que nous exigeons, par nous-mêmes.

La nécessité de l’épidémie rendrait-elle cela impossible ? Mais qui prouve que nous ne sachions pas, au-delà des dates, des dettes, et des dons impossibles de la souveraineté, conjuguer avec la nécessité ? Qui prouve que ce n’est pas cela que nous avons fait, non en arrêtant ce monde (et même s’il s’est, en effet, arrêté), mais en nous pliant à la consigne épidémiologique du confinement, peut-être plus qu’à sa répétition souveraine ? Qui prouve que nous ne le referons pas, y compris en reprenant, sans répéter, des formes militantes de l’arrêt telles que la grève et l’occupation des places ? En fait, qui pourra prouver, ou plutôt décréter souverainement, et à quelle date, que nous ne sommes pas, nous aussi, nécessaires ?


Jérôme Lèbre

Philosophe, directeur de programme au Collège International de Philosophie

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