O Opinion

Littérature

Au moment où l’on se parle

écrivaine

« J’écoute mon fils parler et cette observation est une promesse. Je lui crois un pouvoir consolatoire voire merveilleux, à la fois par rapport à la situation sanitaire et sociale mais aussi sur un plan personnel et littéraire. Il y a tant de handicaps accumulés à être une mère-écrivaine, malgré tout. Outre le caractère profondément malcommode de la chose, une gestion du temps passablement catastrophique, il y a aussi toute une suspicion de niaiserie que je peine à lever. Où a-t-on vu ça, une mère-écrivaine ? Pourtant je suis convaincue que voir les mots naître a quelque chose à voir avec pourquoi j’écris. »

J’écoute mon fils parler. C’est une des plus belles choses qui m’arrivent en ce moment. Peut-être une des rares choses qui m’arrivent, en ce moment. Ces premiers mois de la parole, celle d’un enfant d’une vingtaine de mois, coïncident avec la pandémie, avec une période où la sociabilité habituelle m’a cruellement manquée – les rencontres, mais aussi, le hasard des rencontres, saisir des conversations au vol, parler à des inconnus, tout cela que j’aime dans la ville.

Ces premiers mots, je ne sais pas si j’en éprouve un intérêt accru par le contexte, par mon isolement et par un désir de beauté dans un moment amer, ou si entendre le langage se former dans la bouche de mon enfant n’est pas tout simplement la grande affaire de ma vie de mère et d’écrivaine. Il se peut que je m’y accroche à cause d’un sentiment panique de disparition d’un monde, de dégradation de l’environnement social qui m’est cher ainsi que de dégradation de mes propres capacités créatives, tétanisées par ces bouleversements.

Mais il se peut aussi que je ressente pour l’apparition du langage de mon enfant l’attirance élémentaire que j’aurais eue dans des circonstances normales pour cet événement de sa vie et plus que...

Cloé Korman

écrivaine