Rediffusion

Les minima de la vital-démocratie : une orientation politique

Philosophe

Les mesures publiques prises pour lutter contre la pandémie tendent à mettre en lumière une forme de tension entre les urgences vitales et les exigences politiques et démocratiques de nos sociétés. Mais à considérer qu’en protégeant la vie, on porte atteinte à la démocratie, on se la représente comme un régime qui serait établi une fois pour toutes, alors qu’il s’agit plutôt de comprendre comment la démocratie a procédé jusqu’ici pour progresser concrètement et comment elle peut encore le faire pour lutter contre les défis du présent. Rediffusion du 30 septembre 2021

Il semble y avoir aujourd’hui un nouveau problème qui peut se résumer d’un mot : une tension, entre la vie et la politique, qui définirait le moment présent. Il est vrai que l’on est tiraillé entre les deux. D’un côté la politique ne s’occupe pas assez de « la vie » : ne devrait-elle pas être, sous le signe du climat, notre préoccupation globale ? Mais, d’un autre côté, la politique est envahie et menacée par « la vie » : les mesures de santé publique prises pendant la pandémie n’ont-elles pas fragilisé les libertés publiques, comme c’est toujours le cas de la sécurité et de l’urgence invoquées aussi face aux autres dangers vitaux ?

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Oui, il y a quelque chose de nouveau, et c’est bien le problème principal du moment. Mais ce problème n’est pas nouveau dans sa nature. La tension entre vie et justice n’est, comme telle, pas nouvelle. C’est au contraire le problème principal de la politique, celui qui, en réalité, la définit. Ne croyez pas ceux qui vous disent le contraire. Cela ne veut pas dire que ce problème soit réglé – au contraire, puisqu’il est plus profond qu’on ne le croit – mais cela veut dire que sa nouveauté est ailleurs, et que, si des solutions existaient déjà, il faudrait les renouveler en profondeur.

Mais si ce n’est pas dans la nature du problème, où est la nouveauté du présent ? C’est simple : dans une intensité nouvelle et critique des tensions entre vie et justice. Et si des solutions, même précaires et à renouveler en profondeur, existaient déjà, quelles sont-elles ? Ce sont, selon nous, celles de la démocratie, et même de la « social-démocratie ». Mais il faut les renouveler, à travers ce que l’on appellera ici la vital-démocratie.

Il y a là un paradoxe. Car nous soutiendrons que la démocratie, et la social-démocratie, loin d’être ou d’avoir été complètes et parfaites (où que ce soit), se sont définies plutôt partiellement, toujours à travers des premiers paliers, des degrés, des minima – bien partiels en effet – de justice.

Mais c’est justement là le défi du présent et le défi de la vital-démocratie. Comme toute étape de la démocratie, la vital-démocratie répondra à des défis maximaux, plus maximaux peut-être que jamais, par l’institution de réponses qui pourront sembler minimales. Par des minima. Mais, contrairement aux étapes précédentes de la démocratie, elle n’a plus le choix, elle doit comporter et revendiquer tous les minima, vitaux et politiques. En fait, ces nouveaux minima à obtenir, à exiger, et qui doivent nous orienter, changent tout.

C’est là l’enjeu, la révolution et le programme du présent. Mais il reste à le démontrer. La politique a-t-elle toujours opposé la vie et la justice ? Cette opposition s’aggrave-t-elle aujourd’hui ? Comment la démocratie et la social-démocratie ont-elles tenté jusqu’alors de les concilier ? Comment aller plus loin ? Telles sont les questions que nous chercherons ici à poser[1].

Les deux combats de la politique

La politique a toujours une double tâche : elle doit lutter contre des dangers extérieurs, vitaux, qui menacent la société considérée comme un tout (les catastrophes, les maladies ou les guerres) ; mais aussi contre des dangers intérieurs, les conflits et les divisions qui ont lieu en elle, et entre ses membres (les injustices et les revendications qu’elles entraînent, qui peuvent aller jusqu’à la guerre civile).

On voit tout de suite que ces deux dangers sont aussi importants et à vrai dire mortels l’un que l’autre, et qu’ils relèvent l’un et l’autre de la politique, à la fois au sens de la survie de la cité et des principes qui l’organisent. Cela peut sembler évident. Mais il est déjà essentiel de le souligner, tant de nombreux philosophes récents ont cru bon de définir la politique, ou plus pompeusement (comme chez Carl Schmitt et d’autres) « le » politique, par la première lutte seulement : une lutte vitale, donc, contre des dangers et en fait toujours contre des ennemis définis comme extérieurs et, du même coup, étrangers. C’est ce qui fait que l’étranger, vivant ou humain, devient le danger suprême dans cette vision de la politique.

Il est donc essentiel de reconnaître et de rappeler toujours le deuxième danger, qui est bien sûr tout aussi important et vital que le premier, et qui consiste dans les divisions internes d’une société, dans la recherche des principes et des institutions pour y répondre, donc de ce qu’on appelle la justice.

C’est bien la lutte contre ce deuxième danger qui a le plus souvent défini la politique. Dans le premier traité qui porte ce nom, la Politique, Aristote ne définit-il pas la vie politique par le débat entre les citoyens sur la justice ?

C’est cette lutte, en tout cas, qui, chez tous ceux qui en ont traité avec précision, définit la démocratie. Loin d’être un régime de bons sentiments ou de « bisounours », c’est le seul régime qui, au moins en principe, lutte contre les deux types de dangers : non seulement contre les dangers extérieurs mais aussi contre les dangers intérieurs qui menacent une société, contre ses risques intimes de division et en fait toujours de domination d’une de ses parties sur l’autre. Bien loin d’être apolitique ou antipolitique, comme certains osent le dire, n’est-elle pas la seule démarche à être complètement politique ?

Tout ceci est vrai, et fondamental à rappeler, surtout aujourd’hui. Mais c’est encore trop abstrait et l’on doit tout de suite aller plus loin.

Le risque que la vie écrase la justice

Ce que le moment présent ne cesse de nous rappeler, de souligner et même d’aggraver, c’est que le premier danger auquel répond la politique, celui d’une catastrophe qui menace la société comme un tout, menace toujours d’écraser les autres. La vie risque de ne plus laisser place à la justice, même si celle-ci est vitale, elle aussi.

C’est que, dans les faits, il n’y a pas symétrie immédiate entre les dangers. L’un menace toujours de prendre le pas sur l’autre, surtout en cas d’urgence. C’est même ce qui définit l’urgence, qui fascine tant ceux qui veulent définir la politique par la vie, en oubliant la justice !

C’est toujours au nom d’une urgence vitale immédiate (la dimension temporelle étant ici essentielle), ou présentée comme telle, que l’on annule ou suspend la justice, et que l’on cherche donc à « justifier » une division et une domination d’une partie de la société sur une autre. C’est comme si l’on était tenté, surtout lorsque l’on est « au pouvoir », de se saisir d’un danger présenté comme extérieur, et qui l’est certes parfois (catastrophe, maladie ou guerre), pour écraser le danger intérieur, de se placer non seulement dans une urgence ponctuelle, mais continuelle, qui risque de suspendre les principes démocratiques lorsqu’ils ont eu le temps d’être partiellement installés, ou de les empêcher même de s’installer tout court – comme bien sûr dans la plupart des régimes au long de l’histoire humaine, et encore aujourd’hui sur une vaste partie de la Terre.

On comprend aussitôt en quoi le moment présent, défini par des crises vitales – sanitaires ou environnementales – et extrêmes, ne peut que raviver ce danger, ce double danger, cette double peine. C’est en effet comme une double peine, s’il y a non seulement des risques vitaux bien réels pour toute la société, mais aussi cet autre risque non moins mortel, à savoir l’injustice interne qui la redouble, et qui est susceptible d’être oubliée, déniée, suspendue au nom de l’urgence vitale.

Mais ce risque et cette tension ont toujours existé. Comment « la » démocratie, à supposer qu’une telle chose existe, y a-t-elle répondu jusqu’ici ?

Degrés et paliers de la démocratie

En réalité l’erreur consiste (comme l’évocation de ce danger permanent le démontre) à considérer « la » démocratie comme un régime qui aurait une évidence ou une réalité historique établies complètement et une fois pour toutes, ou encore (et ces deux illusions sont liées) comme un régime qui aurait eu son heure et qui serait maintenant à dépasser, d’une manière ou d’une autre.

Bien au contraire, il faut comprendre que « la » démocratie n’est jamais et n’a jamais été un régime établi, mais désigne une tentative, une tendance, une direction – la seule possible, mais qui n’est jamais complètement garantie ni réalisée – pour mener les deux combats de front.

La question n’est donc pas d’opter « pour ou contre » la démocratie, comme si c’était tout ou rien ; au contraire, c’est là le plus grand danger qui nous menace aujourd’hui. La question est plutôt de comprendre comment la démocratie a procédé jusqu’ici pour progresser concrètement et comment elle peut encore le faire pour lutter contre les deux défis du présent, plus urgents et plus inséparables que jamais. Comment luttera-t-on contre la pandémie ou les risques climatiques globaux, sans la justice ? C’est pourtant bien le risque qui nous menace.

Il faut donc rappeler d’un mot comment a réellement procédé le combat démocratique jusqu’ici pour comprendre comment le continuer, aujourd’hui. Or, la réponse nous semble claire dans son principe, quoique difficile dans sa réalisation.

Loin d’exister comme régime global et parfait, la démocratie a toujours consisté à inscrire dans l’histoire et les institutions politiques humaines des paliers, on pourrait dire aussi des degrés, des seuils ou des minima de justice, qu’on peut dire à la fois partiels et absolus, et cela à côté des forces qui luttent contre d’autres dangers, dangers qui d’ailleurs ne sont jamais complètement extérieurs ou étrangers.

Les minima historiques de la démocratie : politiques et sociaux

Pour simplifier, nous distinguerons ici deux de ces paliers, encore partiels quoiqu’absolus en eux-mêmes.

Le premier concerne bien sûr la première des luttes pour la justice, celle qui définit même la démocratie, à savoir la lutte pour la détention du pouvoir politique dans une société, pour savoir quelle partie commandera à l’autre. La « démocratie » se définit littéralement par ce premier refus : le refus d’une domination d’une partie unique (monarchie) ou en tout cas étroite (oligarchie) sur une autre (le peuple entier). C’est ce que désigne son nom même. Elle doit se définir par la fermeté de ce refus qui est son principe, et donc par une lucidité absolue sur le risque de division et de domination internes. Tous les grands théoriciens de la démocratie ont compris que cette domination peut advenir aussi au nom du « peuple », de sorte que la vraie démocratie est toujours l’institution de la division même du peuple, des contre-pouvoirs, du débat et de la controverse, pour éviter sa déformation en tyrannie. C’est pourquoi elle est si difficile à établir.

Le palier le plus net pour y arriver, qui est certes insuffisant mais qu’il est essentiel de maintenir, est celui du suffrage universel ouvert à des positions et des oppositions en conflit et permettant l’expression de la critique. Les sociétés qui en disposent sont dites démocratiques. Elles ne le sont pas entièrement, puisqu’il y reste des injustices. Mais du moins ont-elles franchi un palier, qui n’est certes jamais lui-même garanti et sur lequel il ne faut jamais céder. Le simple fait de son extension tardive aux femmes, dans les sociétés occidentales, montre la direction du progrès.

Le deuxième palier est plus évidemment vital encore que le premier. On l’a longtemps dit avec raison « social », de sorte que la démocratie a toujours été en réalité une social-démocratie ou travaillée de l’intérieur par ce que certains ont appelé la « question sociale ». Ce sont évidemment les paliers de la lutte contre les injustices sociales et économiques, qui sont la condition de l’accès aux biens vitaux, y compris ceux qui sont littéralement nécessaires à la survie, injustices qui sont cependant d’abord des injustices internes à une société et qui mettent en jeu des principes (égalité, liberté ou autonomie) autant que des besoins du corps au sens étroit de ce terme (la faim, la soif, et tous les autres).

Le point essentiel est bien sûr ici de comprendre que la forme prise par cette lutte démocratique, qu’il faut concilier avec toutes les autres (les libertés politiques, la lutte contre les dangers communs) n’aboutit pas par hasard à ce que nous appellerons des minima et qui, en cas de justice (c’est son but) devraient toujours être des optima, c’est-à-dire non pas le moins mauvais mais les meilleurs possibles compte tenu des contraintes et des principes de justice d’une société donnée, mais cela déjà, et c’est essentiel, dans tous les domaines vitaux.

Il y a là un espace ouvert qui, comme le suffrage s’étendant aux femmes, s’étendra par exemple au-delà de la nourriture ou du travail à la santé, à l’éducation, à la culture, et finalement de manière minimale à tout ce qui définit la vie non seulement juste mais heureuse et bonne.

Il ne s’agit certes pas ici de dire que « tout cela » est réalisé ou l’aurait été, où que ce soit ! Bien au contraire, ce que nous appelons « les démocraties » n’ont mis en œuvre que quelques degrés encore eux-mêmes partiels (bien qu’essentiels) de cette lutte qui rencontre toujours les mêmes obstacles devant elle. Mais ce qu’il s’agit de souligner, c’est que ces combats ne sont pas terminés, et rencontrent aujourd’hui des défis nouveaux, qui placent la démocratie devant un tournant.

Les deux intensifications du présent

Il y a un paradoxe qui définit le présent et qui ne frappe pas assez les esprits, alors qu’il devrait être la boussole pour une nouvelle politique.

On devrait être frappé en effet – et de manière contradictoire – par le retour et même l’aggravation ou l’intensification des deux risques ou des deux défis ! Par l’intensification, d’un côté, bien sûr des risques vitaux les plus concrets et les plus communs (au point qu’ils ne sont plus extérieurs, pourrait-on dire, pour personne sur la Terre) à travers la pandémie et le climat en particulier. Mais aussi, au même moment et de l’autre côté, par l’extension des revendications démocratiques, dans la direction cette fois des divisions internes, sociales, historiques les plus singulières en apparence : ainsi dans les relations sexuelles et raciales, avec leurs dimensions historiques, qui ne relèvent pas seulement du passé puisqu’elles nourrissent des guerres civiles jamais entièrement éteintes.

Nombreux sont ceux qui ont été surpris qu’au sortir des confinements ce soient des revendications d’égalité démocratique qui surgissent. Ce fut le mouvement « Black Lives Matter » aux États-Unis ; et aujourd’hui en sens inverse en France un regain du racisme, sur les mêmes questions inattendues dans ce contexte. Cela ne devrait pas nous surprendre, même si cela reste paradoxal en effet, tant les deux directions de la vie et de la justice semblent opposées. Mais justement, nous avons ici une occasion et une obligation de les concilier, à travers leur extension nouvelle.

C’est d’autant plus urgent que ce paradoxe suscite aussi deux peurs, que nous ne mettrons pas sur le même plan, quoiqu’elles soient toutes les deux dangereuses. La première peur consiste à redouter que, même dans nos sociétés « démocratiques » (au sens que nous avons dit plus haut), la justice ne soit suspendue au nom de la vie, que la santé écrase la liberté, l’égalité, et la solidarité. C’est un risque en effet.

Mais la deuxième peur, qui est agitée à tort et par une sorte de perversité inquiétante, c’est celle qui consiste à craindre qu’au nom de ces mêmes revendications démocratiques, on revienne à la guerre civile que ces revendications cherchent pourtant à éviter ! Certains (ceux par exemple qui redoutent le féminisme ou la lutte contre le racisme !) craignent que les revendications démocratiques n’aggravent la guerre civile au lieu d’y répondre. C’est une contradiction bien sûr, et il faut le dire.

Mais ce qui nous importe ici, c’est autre chose. C’est de comprendre que ces deux phénomènes en apparence contradictoires du présent en appellent en réalité à une double extension de la démocratie et de ses minima, et nous indiquent en outre la méthode pour y parvenir.

Loin de nous égarer ou de nous effrayer, ces intensifications et ces urgences contemporaines et complémentaires nous donnent en réalité une boussole et une orientation politique. C’est qu’il s’agit d’étendre la démocratie à de nouveaux minima vitaux mais aussi politiques.

Les nouveaux minima vitaux, et politiques

Nous ne pourrons ici faire mieux que résumer ces deux orientations, ces deux directions, ces deux nécessités. Mais il importe aussi de le faire, car c’est justement le propre d’une orientation.

Du côté des enjeux immédiatement « vitaux » d’abord, quelle est exactement l’intensification ou l’extension à laquelle on assiste par exemple et avant tout dans la santé publique, mais en la prenant avec tous les aspects qu’elle implique, et jusqu’à l’environnement et sa crise globale et même planétaire, que nous incluons dans la santé publique ? C’est évidemment l’extension surprenante et même sidérante du minimum vital exigible entre les humains, et dans plus de directions encore que l’on croit.

Il ne s’agit pas seulement en effet, même si cela nous sidère, d’exiger désormais un air respirable, une eau potable, et ainsi de suite pour tous ces biens, plus premiers encore que ceux qu’on appelait autrefois de ce nom. Il ne s’agit pas non plus seulement d’exiger l’accès aux soins minimaux ou à un vaccin gratuit, même si ces autres dimensions communes (« techniques » et non « naturelles ») sont plus exigibles et vitales que jamais. Il s’agit en réalité de beaucoup d’autres minima qui apparaissent à l’occasion de ces crises : un minimum de qualité de vie, un minimum de relations humaines, un minimum de liberté ou d’autonomie, et d’égalité – donc déjà de justice (même dans l’urgence, à travers des critères pour les arbitrages et les choix).

Dans les faits, la santé publique n’est pas localement minimale, mais implique des minima dans tous les domaines de la vie humaine, du plus organique (l’air et l’eau) au plus social et culturel. La querelle sur ce qui est essentiel est une profonde querelle démocratique et nous savons désormais que la réponse n’est pas dans une liste mais dans un principe : non pas l’accès à certaines dimensions vitales plutôt qu’à d’autres, mais un accès minimal préservé et garanti à tous et toutes. Vers quelles mesures politiques concrètes cela nous oriente, on en dira un mot plus loin.

Mais si les minima vitaux rejoignent les principes démocratiques (bien loin de les écraser), il est certain aussi que l’extension des principes démocratiques prend elle aussi la forme de minima vitaux ! Comment certains osent-ils dire par exemple que les revendications féministes ou de genre sont maximalistes alors qu’elles visent à obtenir le minimum de respect qui peut rendre une vie « vivable » et littéralement préserver la vie, de la plus petite offense inoubliable et meurtrissante à jamais au meurtre, si l’on ose dire, tout court ? Comment certains ont-ils pu oublier que, loin d’être des constructions abstraites, ces revendications et les « théories » qui les soutiennent ont comme critère premier « le vivable et l’invivable » ? Et de même bien sûr pour le racisme.

La vital-démocratie étend la social-démocratie, sans l’annuler, à toutes les dimensions de la vie humaine, l’air qui peut devenir irrespirable aussi bien parce que la pollution technique le détruit biologiquement que parce que la violence humaine devient étouffante au sens le plus littéral du terme, depuis l’ambiance raciste qui se répand jusqu’aux passages à l’acte qu’elle autorise et dont le meurtre de George Floyd restera un des exemples ayant marqué l’époque.

L’horizon de la vital-démocratie

Ainsi, la vital-démocratie consiste à exiger dans tous les domaines et à tous les niveaux l’institution des minima vitaux et politiques à la fois, avec les moyens pour les garantir, aussi bien juridiques que financiers, et c’est le cœur du programme qu’il s’agit de proposer pour l’avenir immédiat et plus lointain.

Qui ne voit qu’au niveau global ou planétaire c’est de cela qu’il s’agit aussi, à la fois au plan vital immédiat du climat (les 2° C de la COP 21 ont marqué les esprits et pas seulement), et, à l’autre extrême, au plan des tribunaux internationaux et par exemple du crime contre l’humanité ? Aussi fragiles soient ces deux exemples, ce sont les pointes avancées du combat vital-démocratique global. Et on espère voir surgir bientôt, ou plutôt on doit lutter pour que surgissent le plus rapidement possible, entre les deux, les pôles de la santé publique mondiale et de l’allocation réellement universelle d’existence, avec les moyens et les institutions dédiés qui seuls permettront de les mettre en œuvre (avec des taxes elles-mêmes minimales, des agences, des critères, des contrôles).

Bien sûr, et on l’a dit ici dès le départ, l’institution de ces minima n’a rien d’immédiat ou de garanti même face aux dangers les plus vitalement concrets comme la pandémie ou le climat. Nous avons insisté, dès le départ, sur la tendance opposée que ces dangers viennent vitalement nourrir et encore aggraver dans un premier temps, au point de conduire non pas à des progrès convergents mais à des régressions dans tous les domaines. Mais ce qui précède permet déjà de donner non seulement un contenu, mais une méthode à cette vital-démocratie qui nous paraît si nécessaire et si concrètement accessible désormais.

La méthode ne peut être contradictoire avec le contenu, et nous en soulignerons seulement deux exemples avant de conclure sur la dimension temporelle qui est la clé de tout le reste.

Les institutions de la vital-démocratie

Le premier exemple, c’est le lien entre les besoins premiers et l’autonomie ou la liberté. Le deuxième, c’est le lien entre les choix sociaux et la participation.

Comment pourrait-on attribuer des minima, sans donner un minimum, d’abord, de liberté ? Le libéralisme lui-même l’avait dit, négativement d’abord, par la protection des libertés. Mais il faut aujourd’hui aller plus loin et c’est l’importance capitale du revenu minimum universel. Lui seul, quelle que soit la forme qu’on lui donne, conjugue les besoins premiers et la liberté non moins première.

Mais comment pourrait-on aussi arbitrer entre les urgences et les priorités vitales et sociales, si inévitablement contradictoires, sans exprimer ces contradictions et participer collectivement à leur dépassement ? Le débat sur la santé publique et auparavant sur la bioéthique l’a montré avec force, l’un par défaut et l’autre par progrès : la participation au débat n’est pas un luxe ni une hypocrisie si elle vient compléter les institutions démocratiques vitales mais partielles qui existent déjà dans nos démocraties – encore incomplètes, bien sûr, sur ce plan aussi !

Ce qui correspond ici au revenu minimum, ce sont les forums citoyens contradictoires prenant une place dans les institutions constitutionnelles. Les partis politiques eux-mêmes ne peuvent se construire ou se reconstruire qu’en intégrant ce débat participatif réel et à tous les niveaux. C’est à cette condition aussi que les minima concilieront « au mieux » les contradictions et seront, justement et toujours, des optima, et donc les meilleurs « possibles » à tel moment et dans telle situation. Car la vital-démocratie n’est pas un minimalisme, ni un optimisme mais un optimalisme, qui sait que le meilleur ou plutôt le moins mauvais des mondes n’a pas été créé au départ par un dieu (comme le pensait Leibniz, raillé par Voltaire), mais doit se construire, et difficilement, par les humains.

Tels sont deux exemples de la méthode de la vital-démocratie, qui ne soient pas contradictoires avec son contenu. À cela il faut ajouter un dernier point, sur lequel nous conclurons ici. C’est, comme nous l’avons dit, la dimension temporelle.

L’urgence singulière du présent

On nous parle de l’urgence et de sa possible tyrannie. On n’a pas tort, bien sûr, et il faut lutter contre ce risque dans nos constitutions et nos actions. Mais qui ne voit que nous faisons face aujourd’hui à des urgences vitales un peu particulières ? À une pandémie, d’un côté, certes critique (et dont le critère reste la pointe extrême des sociétés dans leurs « lits » de réanimation), mais qui dure, et qui permet donc ou plutôt impose de prévoir et d’agir dans la durée. Et, de l’autre côté, à une crise climatique, qui paraissait lointaine, mais qui ne l’est plus, et qui devient urgente, donc, mais avec des scénarios qui permettent l’action, la conciliation avec la justice, et l’institution ou plutôt les institutions (y compris scientifiques) et un projet d’avenir.

Qui a dit qu’il n’y a plus d’avenir ? Il est certes légèrement chronométré, mais il est là. Le présent s’est ouvert sur une durée certes pressante, mais qui permet l’action et le progrès, et qui peut s’affranchir de l’instantanéisme qui n’en est que la pathologie souvent instrumentalisée (on comprend pourquoi) par les antidémocrates et leurs médias.

Nous sommes en réalité face à une occasion historique : celle d’articuler la justice sur l’urgence vitale, elle-même élargie à toutes les dimensions de la vie humaine. L’alternative est simple : c’est, une fois de plus, le sacrifice de la justice à une « vie » réduite à la force, au rapport de force, à la survie et à la guerre. (Comment certains ont-ils pu appeler cela le politique ?). Au contraire, nous pouvons enfin définir aujourd’hui collectivement les minima, les outils et le calendrier d’une politique réelle et complète qui résiste à tous les dangers.

Il ne s’agit donc pas d’un jeu sur les mots : la vital-démocratie ne fait plutôt que nommer les combats du moment, contre l’ensemble de nos maux.

NDLR : Frédéric Worms a publié en mars 2021 Vivre en temps réel chez Bayard et, en mai 2021, en commun avec Judith Butler, Le vivable et l’invivable aux PUF. 

Cet article a été publié pour la première fois dans le quotidien AOC le 30 septembre 2021. 


Frédéric Worms

Philosophe, Professeur de philosophie contemporaine à l’École Normale Supérieure, directeur adjoint du département des Lettres

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