Introduction à la vie non fasciste
Que vivons-nous aujourd’hui ? Simple malaise dans la démocratie pour certains ? Je voudrais montrer qu’il y a beaucoup plus, ce que je nomme à la suite des analyses de Wendy Brown, une « dé-démocratie » qui est à l’œuvre et qui met en crise la démocratie elle-même. Seulement qui la met en crise de l’intérieur de son développement.

Ce n’est pas une maladie extérieure, c’est une pathologie interne à son développement. À quoi reconnaît-on la dé-démocratie ? À la montée du sentiment fasciste, au fait que l’on assiste à un raccordement de plus en plus étroit entre un peuple du ressentiment, un désir de chef et un gouvernement autoritaire.
Dans le livre Les Passions dangereuses (Albin Michel, 2025) je défends l’idée que la passion du ressentiment forme la passion sociale terminale par laquelle un ensemble significatif de sujets, éprouvés dans leurs vies quotidiennes, donne forme au mépris social dont il se sent l’objet en vouant une haine sans merci à des populations réputées favorisées et/ou à des pouvoirs jugés toujours trop arrogants et élitaires. J’interprète dès lors l’émergence des populismes autocratiques qui font florès dans presque toutes les démocraties comme autant de façons de canaliser ce ressentiment et de s’adresser à lui en tordant le cou aux institutions d’État, notamment sociales, accusées de n’être plus protectrices.
Paradoxe : le peuple qui devrait travailler à son émancipation travaille au contraire à sa domination. D’où vient cette « libido dominandi » ? Qu’est-ce qu’elle dit de nous aujourd’hui ? En un certain sens c’était déjà, dans une configuration politique toutefois différente, la question de la servitude volontaire telle que formulée par La Boétie à propos du tyran, avant qu’elle ne devienne celle de Spinoza à propos de la monarchie. Ainsi La Boétie en 1576 se demande-t-il dans son Discours de la servitude volontaire « comment il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un
